‘Life is a beach’, de Guy Birenbaum. Et la tendresse...

" L’autre n’est pas si loin. Surprise : nous sommes pareils "

'Tenue de sortie'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum 'Tenue de sortie'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum

    Allure aristocratique un rien surannée, le gentleman en robe de bain semble inspecter son domaine, indifférent aux regards. Question d’éducation, certainement. Vient-il de piquer tête vivifiante dans la Manche, discipline militaire, avec son vieux berger allemand posté en vigie pattes dans la flotte ? S’aèrent-ils tous deux les bronches, rituel matinal immuable, avant la déferlante des tongs et des shorts flashy ? "Tenue de sortie" dit le titre. Pas altier capturé en noir et blanc, dos droit comme s’il portait complet, soutien d’une bête âgée qui a perdu de sa superbe, le promeneur d’un autre temps rejoint pieds nus son appartement-musée, situé dans l’une de ces splendides demeures en bord de mer qui renvoient au glorieux passé trouvillais. La villa Topsy, la villa Honoré et ses briques multicolores, la villa Roy toute de rose vêtue et même l’insolite tour Malakoff avec ses airs de château de conte posé à même le sable viennent à l’esprit; les masures normandes excentriques tendance famille Adams aussi apparaissent sans être sur le cliché. Peut-être a-t-il un jour croisé ici même, ce monsieur, une petite dame prénommée Marguerite, emmitouflée dans de grands foulards et un châle ? Elle aimait paraît-il, sortant des Roches Noires voisines, humer les embruns marins dès potron-minet. Elle aura tapoté le flanc de l’animal encore vif alors, demandé, urbaine, le nom du compagnon puis sera repartie en direction de la mer, solitaire et pensive. « J’ai échangé avec Elle », déclarera-t-il d’un ton faussement nonchalant en franchissant le seuil. « Elle avait bonne mine. » Snobisme exquis. 
Vers où peut nous mener un peignoir sur la plage. 

Robe gonflée façon Belle Époque, que fait-elle là, comme à la fois embarrassée et poseuse insolente ? Ignore-t-elle que la célèbre promenade a été pensée justement pour éviter aux dames les désagréments du contact avec le sable ? La "Silhouette" n’était qu’un parasol, symbole désormais de la cité. Ce que peuvent suggérer tout de même un noeud deauvillais réussi et un appareil bien tourné...
'Silhouette'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum 'Silhouette'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum

Au titre original ‘La vie est une plage’ on préfèrera sa traduction anglaise, ‘Life is a beach’, tant le jeu de mots semble pertinent aujourd’hui. Tandis que les portes claquent, se referment aux sens propre comme figuré, que les vents mauvais soufflent crescendo et que l’horreur de l’actualité submerge chacun, Guy Birenbaum nous propose de prolonger l’été, de continuer malgré la situation - claquemurés que nous voici - à regarder l’humanité alentour, qui est belle quand elle s’ignore observée. 120 photos prises sur le vif sur les plages de Deauville et Trouville, repaire de l’homme publique qui a choisi de s’éloigner des plateaux, du maelström de l’information et du commentariat continus. 120 clichés sans filtres ni retouches réunis dans ce book-notes publié par la Villa Gypsy (concept store du Pays d’Auge aussi atypique que l’ouvrage proposé) et qui saisissent, résultat ultime, l’atmosphère unique de la station balnéaire, « XXI ème arrondissement parisien » l’été venu pour certains, perle de la Normandie, mélange du populaire et du glorieux. Et bien plus encore.

'Présomptueux'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum 'Présomptueux'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum

Les cabines Art Déco des bains pompéiens, les affiches du prochain festival du film américain et sa promesse de stars internationales, les fantômes des Flaubert, Monet, Proust, Duras et autres duc de Morny savamment convoqués sur tel banc ou par tel hôtel n’impressionnent guère ce gamin allongé seul nerfs relâchés dans l’eau tiède aoûtienne : "La stricte définition du bonheur". 

'La stricte définition du bonheur'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum 'La stricte définition du bonheur'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum

 

La reine Elizabeth avait obtenu dérogation pour "écumer" les célèbres planches à bord de sa Rolls Royce. Elle n’a guère vu grand-chose sans doute. Birenbaum prend le contrepied de Lizbeth et se concentre sur le détail, l’incongru, l’émouvant; le prestige du décor se fondant dans l’arrière-plan, derrière les intentions humaines saisies à la volée. Qui a sauté dans un train à St Lazare ce matin, saisi par le besoin impérieux de sniffer de l’iode (ou de claquer au casino, allez savoir) ? Qui vit ici à l’année et profite d’un jour de repos pour travailler son bronzage ? Touristes et locaux se mélangent, grands bourgeois et prolos se côtoient sans drame et Guy Birenbaum enjambe la Touques dans les deux sens, appareil au cou, gourmand de moments vrais. Jedi le clebs se soulage façon rebelle; une demoiselle s’Instagramise ("Moi, Moi, Moi"); les nationalités, les origines disparaissent une fois les fripes retirées; le Christ se coltine la mer toute la journée, ça vire calvaire et Woody Allen surgit à travers une citation : « L’éternité c’est long, surtout vers la fin. » Un petit tracteur, jouet orange, au premier plan. Derrière lui un vrai, monstre nettoyeur sans délicatesse, trace chemin. L’enfance et ses rêves, ses jeux mécaniques. « Quand je serai grand... » Pas trop vite, petit. Pas trop vite. Une dame consulte son téléphone sur la plage, serviette sur la tête pour tenir à distance le soleil, indifférente à la dégaine qu’elle présente au monde : "Dans sa bulle"; notifications ou élégance il faut choisir. Ce n’est pas moqueur, ce n’est pas méchant; attendrissant plutôt. Des goélands se bouffent le bec, les Blues Brothers ont laissé une trace et une demoiselle marche le long de la mer un jour de pluie, perdue dans des pensées que l’on s’approprie sans les connaître pourtant. 

'Les Blues Brothers étaient rois'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum 'Les Blues Brothers étaient rois'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum
Un couple de jeunes mariés se fait photographier sur un pont; c’est romantique, la côte normande, c’est vrai. « Danger de noyade », prévient le panneau accroché en-dessous. No comment. 
'Mon chien sait lire'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum 'Mon chien sait lire'. 'La vie est une plage' © Guy Birenbaum


Life is a beach’ est ainsi : vif et tendre, poétique et amusé. Le lecteur n’est pas appelé à admirer, passif, le travail de Birenbaum mais au contraire à lui de s’approprier les photos, de leur trouver des histoires. Le format permettant de prendre des notes sous les clichés est également un encouragement à faire sien l’ouvrage. Cette approche atypique trouve sans doute son explication dans le parcours récent de l’ancien éditeur, politiste, journaliste, auteur qui avait décrit sa dépression dans ‘Vous m’avez manqué. Histoire d’une dépression française’, exploré la violence des réseaux sociaux mais aussi leurs effets addictifs malsains. S’éloigner de la lumière des plateaux, contrôler sa parole et s’orienter désormais vers l’image alors que le monde n’a jamais été aussi bavard (et confus). Rechercher le spontané, l’humain, quand la fureur, les postures et les incompréhensions sont revendiquées. « Une flemme immense lui était venue, cette année-là. Au moment de quitter son pliant de plage, il faisait toujours traîner un peu... » écrit en conclusion de l’ouvrage Sophie Fontanel sous un portrait décontracté du photographe. Vive cette flemme-là, alors, puisque l’essentiel s’y trouvait, sur cette plage. Pour qui se donne bien entendu encore la peine d’utiliser yeux et empathie. « Son of a beach », il déclare n’avoir rien à dire mais beaucoup à montrer. Regardons vers là nous aussi, alors. L’autre n’est pas si loin. Surprise : nous sommes pareils. 



- ‘La vie est une plage (Life is a beach)’, de Guy Birenbaum, site de la Villa Gypsy [livraison] & boutique éphémère-pop up store tout le mois de décembre : Villa Gypsy, 5 rue des Blancs-Manteaux 75004 Paris



*voir également ‘Vous m’avez manqué. Histoire d’une dépression française’ 

*’L'épicerie’ de l’auteur 

NB : les photos illustrant ce billet ont été prises par l’auteur dudit billet à partir du livre avec un smartphone. Leur qualité approximative (...) ne reflète évidemment pas celle des clichés de l’ouvrage 

 

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    — Deci-Delà

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