Le nouvel appel sauvage: pour une écologie politique de l'inconstructible

« Quel genre de futur voulons-nous ? Celui dans lequel nous sommes à jamais confinés sur une planète jusqu’à l’extinction finale, aussi lointain dans l’avenir cet événement soit-il, ou voulons-nous être une espèce multi-planétaire ? » Cette question ne nous est pas posée par un écrivain de science-fiction, mais par Elon Musk, flèche montante de la Silicon Valley, en janvier 2016 [1].

« Quel genre de futur voulons-nous ? Celui dans lequel nous sommes à jamais confinés sur une planète jusqu’à l’extinction finale, aussi lointain dans l’avenir cet événement soit-il, ou voulons-nous être une espèce multi-planétaire ? » Cette question ne nous est pas posée par un écrivain de science-fiction, mais par Elon Musk, flèche montante de la Silicon Valley, en janvier 2016[1]. Flèche montante est certes une métaphore adéquate pour décrire celui qui dirige SpaceX, une entreprise états-unienne spécialisée dans l’astronautique et le vol spatial. Musk prophétise la colonisation de Mars en 2025 : sur cette planète de secours, nous construirons une « ville autarcique », et l’espèce humaine, sauvée de la fin du monde, pourra dès lors sauter d’étoile en étoile, essaimant ça et là de nouvelles Silicon Valleys, un capitalisme galactique grisé par l’abondance énergétique de l’univers.

Mais les flèches spatiales de SpaceX comme celles de ses rivaux peinent à décoller ; elles explosent parfois, comme le SpaceShipTwo de Virgin Galactic en 2014. En réalité, la colonisation d’outre-Terre est un projet technologiquement ardu. Tout sauf une partie de plaisir. Ce qui attend les futurs explorateurs n’est pas un Jardin plein de merveilleux Natifs à piller et massacrer, mais le néant des mondes sans vie. En outre, les corps humains sont plutôt faits pour les conditions de vie sur Terre, et peinent à traverser le vide interstellaire. Nos organismes ne sont pas des scaphandriers, mais des formes de vie en relation avec l’environnement. Loin d’être un simple milieu extérieur, l’environnement constitue notre intériorité, nous l’ingérons et l’inspirerons jusqu’à notre dernier souffle. C’est la pensée de l’écologie qui nous a appris à comprendre que nous sommes inter-reliés, dépendants, bien plus du « compost » que des « Posthumains », comme le dit la théoricienne nord-américaine Donna Haraway. Contre ceux qui se rêvent hors-sol, un mot d’ordre semble s’imposer : « Retour sur Terre ! » Au lieu d’avoir la tête dans les étoiles, ayons les pieds sur Terre, et reconnaissons que nous sommes des êtres qui, fondamentalement, appartiennent à un territoire.

Appartenances, Terre et territoires sont les fondements pratiques de la pensée de l’écologie lorsqu’elle combat l’extra-territorialité imaginaire des astro-capitalistes qui dénient leur finitude environnementale. A ce titre, tout écologiste véritable est du côté de la Zone à Défendre Notre-Dame-des-Landes contre le projet d’aéroport, ce lance-fléchettes du socialisme de l’écocide. Pourtant, nous savons que la droite extrême cherche aussi à « défendre » les territoires et leur « identité » contre les étrangers, les réfugiés, et les nomades. Pour éviter de devenir un simple bouclier défensif, la pensée des territoires doit admettre qu’aucun individu au monde ne peut se réduire à une quelconque appartenance : chaque individu est toujours plus que son identité assignée (qu’elle soit nationale ou sexuelle), toujours plus que la somme de ses liens. Cet excès sur toute identité n’est pas réservé aux seuls êtres humains, il désigne la part sauvage que porte en lui tout être vivant. Cette part sauvage défie le géo-capitalisme, cette économie de l’Anthropocène qui promet de nous « sauver » du réchauffement global en contrôlant le climat grâce aux prouesses de la géo-ingénierie – tout en nous invitant, en cas de malheur, à coloniser une autre planète. Car rien ne peut contenir cette part sauvage, elle conteste les vagues de béton qui se déversent continuellement sur le monde et permet de survivre - tant bien que mal - aux catastrophes de la technoscience (Tchernobyl). Elle empêchera certes les décollages inconséquents vers Mars, mais elle ne nous permettra pas de rester simplement collés sur Terre : si avoir la tête dans les étoiles est écologiquement problématique, receler au plus profond de son être un astre inaccessible est une condition indispensable de la politique qui dit non au géo-capitalisme.

Plus qu’un domaine naturel temporairement abandonné ou mal domestiqué, le sauvage est l’incivilisable définitif, ce qui s’écarte irrémédiablement de toute norme, ce qui échappe à toute construction comme à toute appropriation économique, et se déclare farouchement inconstructible. Loin d’être tendue vers le progrès et le devenir, la dimension inconstructible est l’affirmation au présent de ce qu’il y d’insaisissable dans nos existences, l’affirmation d’une distance inconnue au cœur même de nos liens. C’est au nom de cette inconstructibilité, de cette obscurité sans fond d’où jaillit tout acte libre, que l’écologie politique peut refuser ce qui nous fait une vie impossible.

 

Philosophe, Frédéric Neyrat est Professeur assistant dans le département de Littérature comparée de l’Université UW-Madison. Dernier ouvrage paru : La Part inconstructible de la Terre. Critique du géo-constructivisme (Seuil, 2016)

 

 

 

 


[1]« Elon Musk: SpaceX wants to send people to Mars by 2025 », CNN, 30 janvier 2016.

 

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