Massacre de Tlatelolco : 40 ans d’impunité et de déni

L’omerta règne encore au Mexique, quarante ans après le massacre de Tlatelolco. Le 2 octobre 1968, des militaires ouvraient le feu sur des milliers d’étudiants, réunis sur la Place des Trois Cultures à Mexico pour protester contre l’autoritarisme du gouvernement de Gustavo Diaz Ordaz (1964-1970). Légitimée par certains, dénoncée par d’autres, cette répression meurtrière n’est toujours pas inscrite dans l’histoire officielle du pays alors que les responsables restent impunis.

L’omerta règne encore au Mexique, quarante ans après le massacre de Tlatelolco. Le 2 octobre 1968, des militaires ouvraient le feu sur des milliers d’étudiants, réunis sur la Place des Trois Cultures à Mexico pour protester contre l’autoritarisme du gouvernement de Gustavo Diaz Ordaz (1964-1970). Légitimée par certains, dénoncée par d’autres, cette répression meurtrière n’est toujours pas inscrite dans l’histoire officielle du pays alors que les responsables restent impunis.

 

Le 1er octobre 1968, le leader du Parti populaire Socialiste mexicain, Vicente Lombardo Toledano, publie une lettre contre le mouvement étudiant, intitulée « La jeunesse dans le monde et au Mexique ». Cette dernière critique violemment les jeunes qui « se disent réformateurs du marxisme pour le calomnier ». Le lendemain, des milliers de jeunes se donnent rendez-vous sur la place des Trois Cultures dans le quartier de Tlatelolco. Le lieu est symbolique : Lors de la conquête espagnole, les colons ont vaincu ici les Aztèques, représentant ainsi la lutte entre deux cultures, dont a émergé une troisième métissée. Le 2 octobre 1968 en fin d’après-midi, alors que les orateurs se succèdent à la tribune, des francs-tireurs, postés en haut des immeubles alentour, visent la foule. Une fusillade éclate avec les militaires qui encerclent les lieux. Dans la panique, certains s’allongent sur le sol, d’autres se protègent derrière des voitures. L’échange de coups de feu dure deux heures.

 

Combien de victimes ? Qui a tiré ? Qui a commandité l’opération ? 40 ans plus tard, la lumière n’est toujours pas faite sur ce drame qui reste étrangement absent des manuels d’histoire du Mexique. Le lendemain de la tuerie, un porte-parole de la Présidence annonçait 20 morts et 70 blessés. Peu après, le Président mexicain, Gustavo Diaz Ordaz, rectifiait en reconnaissant 30 à 40 morts. Depuis 1993, trois Commissions gouvernementales ou législatives ont planché sans conclusion définitive. Des enquêtes indépendantes tablent elles sur un chiffre oscillant entre 150 et 400 morts.

 

Mêmes doutes sur les donneurs d’ordres de cette opération sanglante. Selon le gouvernement de Gustavo Diaz Ordaz, des étudiants auraient tiré les premiers, déclenchant la fusillade. Mais plusieurs années plus tard, une des Commissions d’enquête (la Femospp) signala que des militaires, présents sur les lieux, déclaraient avoir arrêté des membres de la garde présidentielle, postés dans les immeubles entourant la place. Des membres d’un bataillon spécial, créé pour les Jeux Olympiques d’été inaugurés dix jours plus tard, étaient aussi dans les bâtiments. En avril 1977, l’ex-Président Gustavo Diaz Ordaz aurait reconnu à demi-mots les faits en ces termes : « Ce dont je suis le plus fier, c’est de l’année 1968 (…) car j’ai sauvé le pays ». Il est ensuite parti en Espagne en mission diplomatique. Mais des interrogations planent toujours sur l’identité des autres commanditaires de cette tuerie. Luis Echeverria, ministre de l'Intérieur à l’époque, devenu ensuite Président de la République (1970 - 1976) a maintes fois été montré du doigt mais ses quatre successeurs, tous du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), ont maintenu l’omerta sur les responsables. Il a fallu attendre 31 ans pour qu’une juridiction spéciale, mise en place par Vicente Fox, premier président du Parti d’Action nationale (PAN) après 71 ans de pouvoir du PRI, change la donne. Une procédure pénale a alors été engagée contre Luis Echeverria, accusé d’avoir planifié, avec Gustavo Diaz Ordaz et d’autres hauts fonctionnaires, cette répression dans le but d’éradiquer le mouvement étudiant, avant l'ouverture des Jeux Olympiques. Le Procureur a même tenté de le faire inculper pour génocide, mais sans succès. Depuis trois ans, l’intéressé est assigné à résidence en raison de son grand âge pour des faits, non pas liés au massacre de Tlatelolco mais pour la dite "guerre sale" des années 70. Interviewé par le quotidien, El Financiero, Luis Echeverria vient de déclarer qu’il n’a « pas à demander pardon ». Aucun membre du bataillon spécial des Jeux Olympiques ou de la garde présidentielle n’a été inquiété. Quant à l'ex-Président Diaz Ordaz, il est mort en 1979 sans que justice soit faite.

 

Légalement, les faits sont désormais prescrits. Un projet de "Commission de la vérité" serait débattu en haut lieu, pour éviter que le 2 octobre 1968 tombe dans l’oubli. Difficile néanmoins d’imaginer que des membres de l’armée soient mis en cause au moment où l’actuel Président du Mexique, Felipe Calderon (PAN), mène une guerre ouverte contre le crime organisé. D’autant que cette lutte frontale, qui mobilise 36 000 militaires sur le territoire, a fait plus de 3000 morts depuis janvier 2008. Pourtant quarante ans plus tard, c’est cette même impunité au sein des forces de l’ordre qui a poussé des centaines de milliers de Mexicains à descendre dans les rues de 70 villes du pays, le 30 août dernier, pour protester contre l’incapacité du gouvernement à mettre fin à la corruption des institutions et à la violence ambiante.

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