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Billet de blog 21 déc. 2021

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Développement local : ces villages qui ont du peps !

Loin des images de désertification, de diagonale du vide ou de paupérisations, des villages inventent de nouveaux chemins de développement local et durable. Décryptage des raisons du succès de ces porteurs d’avenirs.

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Les Groupes Ambition Jeunesse ? Cette association sarthoise propose à de jeunes ruraux « déclassés », au moyen d’ateliers d’environ une demi-journée chacun, une remise à niveau générale pour (ré)apprendre les règles de base de la vie en société (code la route, usages d’internet…), puis la découverte de domaines apparaissant réservés à une élite (patrimoine, archéologie, théâtre…). Et cela fonctionne : des jeunes retrouvent ainsi confiance en eux. Comme Paul André, jeune fondateur des Groupes Ambition Jeunesse et bien loin des bruits de fond médiatiques, ils sont nombreux, élus locaux, associations, simples habitants qui inventent, innovent, expérimentent, s’allient, se démènent pour maintenir ou même ramener de la vie dans leur village… avec succès. Tous les domaines d’un développement local et durable sont concernés : agriculture et circuits courts, développement économique, maintien de services ou derniers commerces, tourisme, mobilité, santé, numérique, environnement, cadre de vie, patrimoine, culture, solidarité, démocratie participative, etc.

Miser sur les particularités locales

Les ingrédients du succès sont finalement assez simples. Dans tous les cas, on favorise un développement endogène qui capitalise sur les particularités et forces locales. Ce peut être en premier lieu un patrimoine bâti, culinaire ou même immatériel, une histoire singulière, une tradition artisanale, etc. On songe aux Plus beaux villages de France, Petites cités de caractère ou Pays et villes d’art et d’histoire qui ont le vent en poupe actuellement. Certes, ils ont mis à profit un patrimoine remarquable, voire exceptionnel et abondant, mais ils ont aussi su le faire fructifier : les élus font rénover un bâti remarquable, propriété des communes ; les habitants, souvent incités par des aides judicieuse de leur commune ou intercommunalité, restaurent leur habitation, ravalent leurs façades. A Espelette dans le Pays Basque, personne n’aurait parié sur ce piment ramené d’Amérique par les conquistadors via l’Espagne, et utilisé jusque dans les années 1960 pour conserver la charcuterie. Et pourtant, l’appellation d’origine contrôlée sera obtenue en 2000 après plus de 30 ans de combat : décoration d’une première ferme avec des cordes de piment en 1967, naissance du Syndicat des producteurs de piment d’Espelette en 1978, échec d’une première demande d’AOC... On connait la suite : plus de 160 exploitations agricoles de piment d’Espelette, un village de carte postale qui fait vivre de nombreux artisans et commerçants et une tannerie employant une centaine de salariés. À un autre bout de la France, Malicorne-sur-Sarthe n’a quant à elle pas renié sa tradition faïencière et deux entreprises continuent de la perpétuer, maîtrisant par exemple le difficile art de l’ajourage. Sans compter un récent Musée moderne de la faïence, l’accueil d’artistes créateurs en résidence, la médiation de l’association Chemins en couleur faisant découvrir par déambulation des artistes exposant dans les habitations ou encore une démarche de la commune entreprise pour obtenir le label Ville et métiers d’art.

Individualités ou collectifs exceptionnels

Autre clé du succès, souvent cumulative avec la première, l’individualité ou le groupe. Parfois, village oblige, l’artisan du succès s’est effacé derrière « son » œuvre. Personne ou presque aujourd’hui ne connaît Jean-Louis Guilhaumon, par contre beaucoup de mélomanes apprécient Jazz in Marciac, festival de jazz estival qui rassemble désormais 250 000 personnes par an dans ce petit village du Gers de 1 224 habitants. Tout est parti de ce modeste professeur de français passionné de jazz à qui le maire de l’époque avait demandé en 1978 de dynamiser la culture… Régis Marcon, toujours à la tête de son Auberge des cimes, est quant à lui sans doute plus connu avec ses trois macarons Michelin depuis 1995. Il est à l’origine d’une saga gastronomique autour de sa propre famille et bien au-delà désormais, dans le village de Saint-Bonnet-le-Froid, entre Velay et Vivarais. Jugez plutôt ! Saint-Bonnet compte aujourd’hui sept restaurants, quatre hôtels et  trente-cinq activités commerciales, artisanales ou de services… pour 263 habitants, sans compter toutefois les nuitées d’hôtels. Un succès entre excellence et poumon vert.

Ailleurs, c’est le collectif qui s’impose d’entrée de jeu. Les Survoltés d’Aubais ? Voici l’histoire d’une centrale photovoltaïque de 1 500 mètres carré, portée par un noyau dur et 274 financeurs, qui « plutôt que de travailler contre », ont décidé de « travailler pour », avec persévérance et pendant six ans dans ce village du Gard de 2 762 habitants, ceci malgré le peu d’enthousiasme de la mairie. Autre exemple de réussite collective, celle de la restauration du château de Gratot dans la Manche. C’est l’agriculteur devenu propriétaire d’un château en ruines qui a l’intelligence de mobiliser des bénévoles, lesquels ne cessent pas depuis la fin des années 1960 de rénover, entretenir… et animer le château : une aventure humaine… et territoriale, puisqu’elle attire beaucoup de visiteurs dans ce secteur rural du Sud-Manche.

Leur message : réinvestissez dans les territoires ruraux

Autre clé de la réussite, l’innovation bien sûr. Celle-ci n’est pas, loin s’en faut, l’apanage des métropoles. Regardez par exemple l’éclosion des casiers connectés, ces distributeurs automatiques connectés de produits frais et locaux. Bien positionnés dans la campagne, au bord d’une route passante ou dans un bourg dépourvu d’épicerie, ils rendent service aux habitants de villages sans commerces, tout en offrant des produits de qualité et en assurant une meilleure marge aux agriculteurs, même si cela ne constitue généralement qu’une petite partie de leur chiffre d’affaires. Parfois même, la commune investit et loue un module à plusieurs producteurs, évitant ainsi une multiplication des casiers dans le paysage. L’innovation rurale est aussi particulièrement ciblée actuellement en direction de la mobilité, avec du courvoiturage solidaire (Atchoum, Entraide et déplacement en Seine-et-Marne…), du covoiturage de travail (Klaxit, Karos…), du stop de proximité organisé et sécurisé (Rezo Pouce…)… et même le retour du train porté par des privés –qui l’eut cru ?- à travers la coopérative Railcoop.

Evidemment, toutes ces réussites ne se font pas sans persévérance. Parce qu’en ruralité, on manque de moyens, elles associent bien souvent des bénévoles, voire que des bénévoles. Elles sont, il faut le reconnaître, parfois fragiles : vienne leur(s) cheville(s) ouvrière(s) à quitter les lieux et l’œuvre parfois s’écroule. Mais à une société souvent malade de surconsommation ou d’individualisme, ces succès ont quelque chose de grisant, invitant à être plus acteurs que consommateurs. Accessoirement, ils consolident ou même attirent de nouvelles populations : on parle même d’un exode urbain, lequel pourrait bien se confirmer avec cette crise sanitaire et lequel n’est pas seulement le fait d’une ville qui peut repousser, mais aussi de campagnes dynamiques. Le message en filigrane de tous ces porteurs de projets à l’Etat ? Réinvestissez dans les territoires ruraux, faites y revenir les services publics, accélérez la couverture numérique du pays, là-dessus point d’économies utiles… au alors au risque que les Gilets jaunes ne reviennent sur nos ronds-points, c’est possible. Voilà des enjeux pour cette campagne électorale, Mesdames et Messieurs les candidats.

Frédéric Ville, journaliste spécialisé ruralité et aménagement du territoire, auteur de Ces villages qui ont du peps ! Tome I – Economie et services, 292 p. Tome II – Environnement et cadre de vie, 196 p. Tome III – Bien vivre ensemble, 256 p. Salientes Éditions, août 2021. https://www.salienteseditions.fr/accueil/livre-ces-villages-qui-ont-du-peps-en-3-tomes/

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