L'Œuf d'Arzens

Ce n'est pas l'état de la technologie qui façonne notre monde, mais ses sous-jacents idéologiques.

La voiture du futur, destinée à résoudre les problèmes d'encombrement et de pollution en milieu urbain, a été conçue et réalisée par Paul Arzens en 1942, il y a maintenant 75 ans. Elle disposait d'un moteur électrique lui permettant d'atteindre 60 km/h et de batteries au plomb assurant une autonomie théorique de 100 km.

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Cette époque de restrictions de tous ordres et notamment d'énergie a été féconde en termes de créativité. Remis au goût du jour, et réalisé avec les technologies contemporaines, l'Œuf d'Arzens pourrait permettre d'ouvrir une nouvelle ère de déplacement automobile, qui reposerait désormais sur la sobriété et le partage, parce que ce type de véhicule, simple au possible, ouvert visuellement sur l'extérieur, est intrinsèquement adapté à un usage partagé.

On peut noter que l'ère de l'automobile de masse, entamée après-guerre en Europe, a abouti à une impasse : la logique de surproduction inhérente au capitalisme a amené à accumuler 1 milliard d'automobiles tout autour du globe. Et ces automobiles sont devenues monstrueusement grosses et lourdes, opaques aux regards extérieurs, blindées de gadgets superflus.

La pollution automobile n'est pas seulement atmosphérique, mais aussi visuelle : toujours plus haute et plus large, elle brise l'harmonie des centre-villes et des bourgades, et défigure les abords de toutes les agglomérations, sans parler des nuisances sonores.

Elle participe de la réduction à presque rien du lien social, car cette grosse cage à roulettes que constitue, in fine, une automobile, génère une humanité autiste, communiquant assidûment avec un interlocuteur virtuel et lointain, mais ignorant superbement son voisin d'embouteillage. Elle est enfin symptôme d'un désordre mental, avec le fétichisme de l'objet poussé à son acmé, et mode d'expression le plus commun de la rivalité entre ceux qui participent à la guerre de tous contre tous.

Comme l’Œuf d'Arzens le démontre, le monde que nous avons construit ne résulte pas des moyens techniques dont nous disposons, mais des sous-jacents idéologiques à nos choix de société. Pour passer à une nouvelle mobilité automobile, il ne suffira pas d'interdire les moteurs à explosion, mais de revisiter le concept même de véhicule automobile.

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