La musique et la chanson viennent de perdre l’un de leurs amoureux les plus vigilants: Marcel Rothel. Quel était son métier ? Difficile à définir: manager, homme de confiance, compagnon de route ou bien nounou, voilà qui n’explique pas grand-chose. Homme de l’art, en y songeant, serait plus juste.
Il avait été chanteur avant de rejoindre, au milieu des années soixante, le compositeur Michel Legrand. Quelques temps plus tard, il avait décelé chez un jeune toulonnais les qualités exceptionnelles qui signent les bêtes de scène : Jean Guidoni. Deux aventures complémentaires. L’une visait à soutenir l’environnement professionnel d’un créateur que la gloire avait déjà distingué; l’autre consistait à faire vivre le talent, guider les choix et les désirs d’un artiste en devenir.
Il fallait beaucoup de science et de modestie pour accomplir un tel parcours.
Marcel Rothel était drôle, affectueux, préférait la démesure à la grandiloquence, aimait Françoise Arnoul et Jean-Claude Dreyfus, parsemait la conversation de formules emblématiques: "j‘te jure" quand il voulait convaincre de la véracité d’une histoire hallucinante, "insensée" pour décrire une créature dont nul ne pouvait se figurer le pittoresque, "attend une minute" afin d’exprimer une objection.
Ce matin nous partons pour son enterrement, mais au rythme de l’escargot, parce qu’au printemps, peut-être….Un souvenir, encore, revient à la mémoire. Il interprétait le rôle de Mackie, dans l’Opéra de Quat’sous. C’était à Genève, en 1966. Il apportait son phrasé d’élégance et de faubourg. Il lui fut pourtant difficile de chanter les derniers mots que prononçait son personnage. Au premier abord, on pouvait croire que cela résultait des embuches musicales, Kurt Weill ayant toujours eu le génie de cacher le péril dans ce qui semble naturel. Mais à bien y réfléchir, c’étaient peut-être les mots qui ne lui venaient pas : «Victoire, victoire»… A quels gouffres indicibles ramenaient, en creux, ces cris de joie?
Aragon disait : «Les larmes se ressemblent». Aujourd’hui, les voici qui nous rassemblent.