Rencontre avec Ami Flammer

A l’angle de la rue de la Grange-aux-belles, à Paris, se trouve un bistrot de lumière et de formica. C’est là que le violoniste Ami Flammer a donné rendez-vous. Le canal Saint Martin murmure à deux pas ses chansons de gribouille, doucement, pour ne pas déranger l’ordonnancement savant des boutiques de mode qui se sont installées depuis dix ans le long de ses berges.

Attendre un artiste, c’est déjà le rencontrer, se souvenir des dialogues précédents, penser à ses concerts, à sa façon d’être. Une formule revient souvent dans les interventions d’Ami Flammer: « Je sais que je n’en ai pas l’air, mais je travaille beaucoup ». La chevelure ample, ébouriffée, couronne un visage que dominent des yeux malicieux. C’est bien entendu par ce regard amusé que se dessine l’image d’un baladin paresseux. Chacun pourtant peut vite percevoir, au-delà de la frêle esquive de l’humour, un tempérament sérieux. N’est pas le premier venu celui qui fut, dans sa prime jeunesse, invité par Jascha Heifetz à perfectionner son art. Mais Ami ne badine pas non plus avec ses convictions : en ce temps-là très engagé dans les mouvements d’extrême gauche, il n’a pas voulu donner suite par crainte de devoir renoncer- l’Amérique n’a pas toujours bien réussi aux trotskistes…-Mais voici que surgit le violoniste, en chair et en os.

Il raconte les derniers concerts avec son ami Jean-Claude Pennetier- pour quelle raison ce pianiste exceptionnel n’est-il pas mieux connu du grand public? Mystère et boule de gomme- et décrit son épopée du côté de Saint-Pétersbourg : le concerto de Beethoven accompagné par l’orchestre du Mariinsky, sous la direction de ce fou de Valéry Gergiev- trois bouteilles de vodka par jour, deux téléphones portables et l’appui qu’il apporte à Poutine, comment résumer pareil énergumène? «Il est doté d'une puissance prodigieuse et capable d’orienter le chemin des cent musiciens par un geste imperceptible », dit le violoniste avec admiration. Mais, minute, voici Joseph. Oui, le trésor âgé d’environ six ans, l’enfant joyeux d’Ami passe devant le café, lance des signes à son père. Aussitôt, le yiddish papa se lève et sort pour embrasser sa chère tête blonde qui se promène avec un copain, sous bonne garde. Echanges de sourires et de baisers. « Monsieur s’il vous plaît, accepteriez-vous de leur donner un verre d’eau ? » demande Ami. Bien entendu, l’aveyronnais venu de l’Atlas n’hésite pas une seconde- ainsi va la vie dans le dixième, où règne encore un esprit titi, plus précieux que bien des bijoux. Joseph est parti, la conversation reprend. « Les premières notes du concerto de Beethoven comptent parmi les plus difficiles du répertoire, souligne Ami Flammer. L’orchestre a déjà donné beaucoup de couleurs et frappé les esprits, notamment par la répétition des coups de timbales, véritables appels que le compositeur a lancés, comme s’il voulait par la manche attirer le public et lui dire qu’un discours essentiel est en marche ». Alors intervient  le violon, non pas dans le silence, mais presque au sortir d’un déluge de sons. « Je recommande souvent à mes élèves de jouer les premières notes comme s’ils sortaient quelque inestimable objet d’un sac de voyage, analyse Ami. Par la suite, il est bon de se laisser porter par les paysages de l’œuvre ». Encore faut-il connaître le concerto sur le bout des doigts.

Chaque matin depuis des lustres, Ami Flammer interprète une sonate ou partita de Jean Sébastien Bach. « Une par jour, plus un jour de repos », glisse-t-il dans un sourire. Actuellement, le violoniste les enregistre dans un temple protestant du XVIIIè arrondissement: « Je ne veux rien m’interdire ; peut-être vais-je graver l’intégrale ou seulement quelques unes des six œuvres. Je suis très reconnaissant au producteur de m’accorder la liberté de choisir et de travailler à mon rythme ». Et le violoniste de révéler qu’il consulte beaucoup le traité du flûtiste Johann Joachim Quantz (1697-1773) qui a fixé par écrit la tradition orale des interprétations. « A l’époque, on jouait les reprises de façon différente afin de ne pas ennuyer le public. Eh bien je vais essayer de les donner de cette manière ». Ah, mais Joseph est de retour. Il agite la main par la vitre. Ami se lève, évidemment, l’embrasse avec tendresse, ajuste l’écharpe qui le protège du froid, l’écoute surtout raconter les aventures au square. Une respiration, puis il revient tout heureux. L’artiste évoque le spectacle qu’il prépare pour la rentrée de septembre avec le comédien Charles Berling- doublé au piano par Jean-Claude Pennetier- en hommage à Glenn Gould et Yehudi Menuhin. « Ils ont enregistré Bach ensemble, rappelle Ami. Le premier, magnifique interprète structuraliste, était obsédé par la forme, le second pensait qu’en jouant une chaconne il allait sauver le monde et disait que Bach était un compositeur tzigane ». Pourquoi choisir ? Il est préférable de les écouter tous les deux, s'enrichir de leurs passions. Ami Flammer ainsi construit son parcours, invente son histoire.

Au loin  le soleil a des pudeurs. Il abandonne le zinc et frime avec la nuit. C’est l’instant de prendre congé. Deux péniches interdisent le passage, Ami parle toujours avec ferveur. On aimerait dire encore de lui tout le passé, Hachomer Hatsaïr et la Lorraine, tant de causes défendues le cœur ardent, l’esprit vigilant. Mais ce sera pour plus tard : il ne faut pas faire attendre Joseph, la corde sensible d'un violoniste qui nous élève.

 

 

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