Love you too, Ali – Chronique d'un campement d'exilés aux portes de Paris-I

La nuit dans le campement d'exilés. Saint-Denis-Porte de Paris © Frédérique Le Brun La nuit dans le campement d'exilés. Saint-Denis-Porte de Paris © Frédérique Le Brun
« Love you. » Je feuillette les pages de mon carnet, où j’ai pris des notes depuis ma première visite au campement, à Saint-Denis, Porte de Paris. Ce jour-là, j’avais griffonné en hâte ce que m’avaient dit les hommes venus à ma rencontre : il n’y a pas de toilettes, les gens ont faim, la Police nous harcèle et nous a aspergés de gaz lacrymogène, il n’y a qu’un seul point d’eau pour 300 personnes, lui a une rage de dents, lui s’est fait piquer ses chaussures pendant la nuit, lui se plaint de sa jeunesse effilochée le long des frontières. Un autre était arrivé et avait lancé que les journalistes écrivent des articles mais que rien ne change et si je voulais il pouvait me résumer la situation en une phrase : « On vit dans la merde. »

Lors de ma deuxième visite, j’avais fait la connaissance de M., un rescapé de Guantanamo, puis de Nasser, qui était déjà là depuis 21 jours, puis de Fazel, qui ne pouvait pas se pencher en avant et aurait voulu voir un médecin parce qu’il a deux broches dans la jambe, et il a mal à ses broches, et enfin d’Ali, qui, après que nous avons fait connaissance, avait écrit sur mon carnet d’une belle écriture cursive le Love You sur lequel je retombe ce soir. Il était arrivé la veille de Suède. Il regardait le camp avec stupéfaction. Il n’en revenait pas d’avoir dormi là et de devoir de nouveau dormir là. Il avait juste un petit sac à dos, on était le 25 août, « il ne fait pas froid », me disait-il comme s’il voulait me rassurer parce que j’avais réalisé qu’il n’avait ni tente ni couverture. Il ne savait pas encore, et moi non plus, que deux mois et demi plus tard il serait toujours là, la température aurait chuté, il aurait plu tant que tant, il se serait fait voler ses affaires… Mais il aurait fait la connaissance de Sarwar, d’Hamid, de Mohammad, des jumeaux Ab. et H., tous venus de Suède, tous ayant atterri ici, parce que, en France, Monsieur, on n’héberge pas les demandeurs d’asile…
Du moins pas tout de suite. Et pas systématiquement.

Ali est grand. Il a une peau de bébé et des lèvres charnues avec lesquelles il fait toutes sortes de grimaces. Il rit de tout, et toutes les fois où je le verrai et lui demanderai comment il va, il répondra : « On ne peut mieux. » Cette première fois, on avait un peu discuté. Mais les jours suivants, je me suis perdue dans le camp. Pas au sens propre, ce n’est pas non plus la fête de l’Huma ici. Non, je me suis perdue en cherchant à prendre des photos de tout, en butinant des bouts d’histoires de tente en tente, de feu en feu. Je n’ai pas écouté Ali davantage. Sauf un soir, fin octobre, où il s’est accroupi au milieu du carré de tentes qui composait le quartier de ces quelques amis que j’ai cités, des « Afghans Suédois», comme ils se désignent eux-mêmes, tous déboutés de l’asile par le royaume nordique, et où il m’a dit qu’il fallait que ça se termine, que la police vienne, évacue le camp et mette tous ces gens à l’abri. « Quand aura lieu “tchâpa”, l’évacuation ? m’a-t-il demandé. Je suis fatigué. »
La pluie tombait dru sur nous et sur les tentes, éteignait les quelques feux allumés ici et là, la lumière blanche de l’autoroute frappait le dos d’Ali, et son visage en contre-jour avait repris la même expression incrédule du 25 août. Cela se pouvait donc, qu’on laisse moisir des gens dehors ?

Ali est né en Afghanistan, mais à l’âge de six ans, il est parti en Iran avec ses parents. Dix ans plus tard, il a pris le chemin de la Suède où il est resté six ans, jusqu’à cet été. Les huit derniers mois, il était sans papiers et se planquait chez un ami. Il avait épuisé tous les recours contre le refus suédois de lui accorder l’asile. S’il se faisait choper, c’était l’expulsion vers Kaboul. Cette même ville où plusieurs fois par semaine, Daesh ou les talibans ou Al-Qaeda commettent des attentats qui font des dizaines de morts. Encore 19 morts et 22 blessés avant-hier, le 2 novembre, dans un attentat revendiqué par l’Émirat du Khorassan, c’est-à-dire l’État islamique en Afghanistan. La seule famille d’Ali, ses parents et ses frères et sœurs, ne vivent même pas en Afghanistan. Mais la Suède considère la nationalité des déboutés. Tu es Afghan, on te renvoie en Afghanistan, peu importe que tu n’y aies aucune attache. Peu importe que ta vie soit mise en péril à peine auras-tu fait deux pas hors de l’aéroport. Ça ne les concerne plus.
J’ai discuté de ça la semaine dernière avec Nasser, le Nasser dont j’avais fait la connaissance le même jour qu’Ali. Lui était perclus de stress car il était à quelques heures d’aller raconter son histoire à l’Ofpra, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides. Il savait qu’il jouait sa vie sur une conversation. Il m’a raconté que l’an dernier un jeune Afghan a été expulsé depuis l’Allemagne – ou la Suède, je ne sais plus, les deux pays pratiquent le charter de toute façon –, et à peine débarqué à Kaboul, il s’est pendu dans sa chambre d’hôtel. Des histoires comme celle-ci, j’en ai déjà entendu.
Des Afghans qui se sont suicidés après avoir été « deeport », « déportés », c’est le terme qu’ils utilisent, et d’autres qui étaient « attendus » et ont été tués à leur arrivée.

Ali a finalement fui la Suède. Il a pris le bateau jusqu’à Hambourg, puis un peu de train un peu de covoiturage jusqu’à Paris. À 6 ans, quand ses parents l’ont emmené en Iran, il a d’abord travaillé aux champs. C’était dur. Il n’allait pas à l’école, il vivait dans un genre de bidonville aux marges d’une ville iranienne. Puis il a appris à lire et a trouvé le goût des lettres. Il y a eu la Suède. L’apprentissage de la langue, les études, le bac, l’espoir. Il écrit des poèmes, des nouvelles. Quand il me dit ça, le lendemain de son arrivée en France, alors qu’il vient d’appeler cinquante-huit fois le 01 42 50, etc. pour joindre l’Office de l’immigration et enregistrer son arrivée, il espère qu’ici il obtiendra l’asile. Ça fait six ans qu’il court après, six ans que ce jeune homme de 22 ans effiloche sa jeunesse.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.