Qui est responsable et pourquoi est-il mort ? – Chronique d’un campement d’exilés–II

Campement d'exilés à Saint-Denis, Porte de Paris. © Frédérique Le Brun Campement d'exilés à Saint-Denis, Porte de Paris. © Frédérique Le Brun
C’est dans le Parisien du 6 novembre. Le journaliste écrit qu’un jeune exilé vivant sur le campement de Saint-Denis a entendu des sons rauques près de sa tente pendant la nuit. Cétait Rufus, un Soudanais de 66 ans, qui suffoquait. Le jeune homme a appelé les secours et Rufus a été transporté à l’hôpital. Il est mort là-bas. Je lis dans l’article que les jeunes qui le côtoyaient avaient remarqué que Rufus avait faim. De plus en plus faim. De cette faim qu’on peut difficilement rassasier quand on est déjà en sous-nutrition.

Je n’avais jamais vu Rufus dans le camp. D’une manière générale, je n’ai rencontré que des jeunes entre 18 et 30 ans. Et dernièrement quelques femmes et enfants. Mohammad, un Somalien d’une vingtaine d’années, m’avait fait venir à l’extrémité est de l’esplanade, pour me montrer que des familles somaliennes et soudanaises venaient d’arriver là, chassées par la Police du quartier Rosa-Parks, à Paris, où elles dormaient jusqu’à présent. Dans la rue.
Mohammad m’avait dit que les femmes ne pouvaient pas aller faire la queue pour le repas. La nuit tombée, attendre avec les enfants dans une file de plusieurs centaines de personnes, c’est trop dur. Surtout quand un petit groupe de prédateurs, les mêmes qui te rackettent jour et nuit, s’arrangent pour faire reculer les Africains et les personnes les plus vulnérables toujours plus loin dans la file, histoire de pouvoir passer, eux, plusieurs fois, ou juste histoire de montrer qui c’est le chef.
Les associations qui distribuent des repas ont peu à peu compris le manège du groupe dominant. Ils ont fait en sorte qu’une fois servies, les personnes soient obligées de faire un grand tour pour quitter la file, histoire de les repérer si elles tentaient de repasser.
Mais ça ne changeait pas le sort des femmes et des enfants. Le collectif Solidarité Migrants Wilson, que grâce à Mohammad, j’avais informé de l’arrivée des familles, leur avait porté à manger directement auprès des tentes. Sandrine, une des responsables de la distribution ce soir-là, était venue voir ce qui se passait dans ce coin du camp. Elle avait pris la mesure, étouffant son effarement, était repartie, puis revenue avec trois personnes et assez de repas pour les familles. Pendant que deux bénévoles préparaient les barquettes, un autre auscultait une femme puis un homme, nettoyait une plaie, posait un pansement, laissait du sérum physiologique à une mère…

Ça ne changeait pas non plus le fait que ces femmes dormaient là, sous la tente, dans le froid de l’automne. L’une était diabétique, elle sortait de l’hôpital. Elle avait toujours son bracelet d’hôpital autour du poignet. Les enfants étaient silencieux, l’un était un bébé que sa mère serrait contre sa poitrine.
Les jours suivants, le collectif avait signalé à la mairie de Saint-Denis la présence de femmes, d’enfants et de malades sur le campement. Il avait demandé pour la énième fois la mise à l’abri des habitants du camp. Et en urgence celle de ces personnes encore plus fragiles que les autres.
Tandis que j’écris ça, je cherche dans ma mémoire le souvenir d’un homme de 66 ans. Un homme de cet âge au milieu des vingtenaires, ça se remarque pourtant.
Ah si, tout à coup, je le vois. C’était le 27 octobre – c’est daté grâce aux photos –, je m’étais assise autour d’un feu, il y avait des Africains et des Afghans. Une douzaine de personnes. Dont une femme d’une soixantaine d’années. Elle accompagnait sa fille en école de journalisme qui lui avait demandé de faire la traduction parce que la dame est arabophone. Les jeunes lui avaient donné la seule chaise disponible, eux étaient installés sur des parpaings ou accroupis, et la dame traduisait le problème de l’un dans la langue des autres, puis le conseil des autres dans la langue de l’un... Un homme était allé remplir une petite casserole au point d’eau. Depuis quelques jours, il y avait six point d’eau sur le camp au lieu du seul et unique dont il avait fallu se contenter pendant plus de deux mois. Je note ça au passage, un peu rageuse, parce que je vois les messages de la municipalité affirmant qu’elle a tout fait, qu’elle étaient à l’écoute, que de toute façon ce n’est pas de son travail mais celui de l’État…Tout ça me donne la nausée et me fait penser à la chanson de Graeme Allwright qui conte la mort d’un boxeur, et qui commence par « Qui a tué Davy Moore ? Qui est responsable et pourquoi est-il mort ? » C’est pas moi, dit l’arbitre... C’est pas nous, dit la foule... C’est pas moi, dit le journaliste… Etc.
Donc, jusqu’à début octobre, il n’y avait qu’un seul point d’eau dans le camp alors que plus de 1600 personnes vivaient déjà là. Un seul point d’eau et pas de toilettes. Les toilettes viennent d’être installées, fin octobre.
Le jeune homme était revenu avec la casserole d’eau qu’il avait posée sur les braises. Quelqu’un a commenté les miettes de terre au fond de l’eau : quand même, tu aurais pu rincer la casserole. Mais on attendait que l’eau bout, et quand les bulles sont apparues à la surface, une main a ajouté du chocolat en poudre, et un instant ce coin du camp s’est transformé en un lieu magique – parce que soudainement accueillant – où on allait pouvoir boire un chocolat chaud. Le jeune homme a versé le liquide bouillant dans quelques verres et un bocal de confiture. Il a tendu ce bocal à un homme âgé. Que j’ai mieux regardé à ce moment-là. Peut-être n’est-ce pas Rufus. Peut-être est-ce lui.

Hier encore, avant de lire l’article du Parisien, je discutais avec un jeune Afghan au téléphone, Sarwar, qui n’a pas compté son temps pour aider des dizaines de personnes du campement à remplir leur dossier de demande d’asile. Ceux qui ne savaient pas écrire ou avaient des difficultés, ceux qui étaient fatigués, ceux dont le cerveau ne travaillait plus très bien, ceux qui étaient déprimés, qui étaient malades, qui avaient besoin de soutien moral, il les a aidés autant qu’il pouvait. Et il continue. Je lui disais que j’étais inquiète parce que je n’avais pas de nouvelles de Shabir, un autre Afghan qui avait été pris en charge fin septembre par la Croix-Rouge pour suspicion de Covid, qui m’avait appelé un jour d’un centre de quarantaine pour que je traduise sa conversation avec le médecin. Depuis j’avais appelé plusieurs fois au seul numéro que j’avais, et une voix me répondait qu’il n’était plus attribué. Je racontais ça à Sarwar, qui me disait de ne pas m’inquiéter, les migrants, tu sais, par définition, ça bouge, ça perd sa carte sim, c’est notre lot à tous d’apparaître et de disparaître.

Quelques heures plus tard, incroyable, Shabir m’a appelée. Le centre où il était hébergé depuis un mois allait fermer et le directeur lui disait des trucs qu’il ne comprenait pas. De nouveau, il voulait que je traduise. Avant de raccrocher, je lui ai demandé de ne plus me laisser sans nouvelles. Et puis, je n’ai plus repensé à ce que Sarwar m’avait dit, « c’est notre lot d’apparaître et de disparaître », jusqu’à ce que je lise l’article du Parisien et que cette petite phrase prenne un sens plus sombre.

Ce n’est pas faute d’avoir alerté les pouvoirs publics. Toutes les associations l’ont fait. Les pompiers sont intervenus maintes fois dans le campement. La police aussi. Elle a vu des gens tombés par terre, blessés, exsangues.
La municipalité a ajouté des points d’eau.
Elle vient de mettre des toilettes.
Elle dit que ce n’est pourtant pas son travail.
Elle dit que c’est le travail de l’État.
L’État qu’ici on n’entend pas. Qu’on ne voit pas.
Et dans ce silence assourdissant de l’État, un homme est mort.

La chanson de Graeme Allwright tourne en boucle dans ma tête. L’État répond c’est pas moi. La ville répond c’est pas moi... C’est pas nous... Mais alors qui est responsable et pourquoi est-il mort ?

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