Réforme des retraites : Le cas SNCF/RATP ou comment rendre les grèves indolores

C'est comme une vieille rengaine qui revient inlassablement. Tout est de la faute des Cheminots... mais regardons de plus près les déficits.

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Le déficit par ci, le déficit par là… des surprises

Quelles caisses sont déficitaires ? Où sont les déséquilibres cotisants / pensionnés ?
Les déséquilibres sont tous dûs à des pics de retraités voués à décroitre dans plus ou moins 1 génération lorsque, paix à leur âme, la vague sera passée.

Et il ne tiendrait qu’à nous d’être ingénieux pour solutionner ce problème qui sera récurrent. Ce modèle de financement des retraites est-il adapté à l'hyper-modernisation de notre société ?

 L'emploi doit-il rester le seul paramètre financier ? La productivité croît alors que les besoins en masse salariale s'amenuisent.

La croissance démographique se portera très bien, avec 24% de la population de jeunes en dessous de 19 ans qui constituera bientôt la relève contre 25% de la population de séniors, c’est plutôt l’emploi qui est malade et nous verrons cet aspect en détail dans un autre article.

Puisqu’ils sont la cible privilégiée, parlons des cheminots

La SNCF comptait 500 000 employés à sa formation. Depuis les années 1950, le ratio cotisants/pensionnés s’est inversé et accentué. Sa masse salariale n’a cessé de décroitre, ses activités se diversifier, mais l’entreprise se porte plutôt bien avec quelques 33 Mds de CA, elle se paye même le luxe d’une Fondation.

 © Rapport du Sénat 2008 © Rapport du Sénat 2008

Entreprise que nous avons, je le rappelle, protégée bec et ongles par un choix à long terme fondamentalement ancré politiquement. Nous ne voulions rien savoir des accords Pompidou sur l’innovation de rupture qu’était l’Aérotrain de Bertin, notre Elon Musk français en 1968. Nous avons vraiment du toupet de pleurnicher sur le coût du rail dès lors que nous en avons fait le choix fatidique et persistant. Maintenant, il faut assumer.

Bien que les cheminots et la SNCF cotisent double comparés aux autres, l’absorption du pic de retraités aurait requis en toute logique de trouver d’autres ressources de financement pour parvenir à l’équilibre face à la perpétuelle progression de cette dette. En 50 ans, l’État n’a rien trouvé de mieux que d’enfoncer le clou. La question de passer le régime des cheminots et de la RATP au régime général a fait chou-blanc alors que la Commission Européenne avait donné son feu vert.

 © Rapport du Sénat 2008 © Rapport du Sénat 2008

L'endettement de la SNCF n'a cessé de croître et alors qu'il s'agissait de 15Mds de soulte, soit 3 ans de cotisations pour passer Cheminots et RATP au Régime Général, personne n'a jugé bon d'aménager un plan pour y procéder. Résultat des courses, le régime coûte 3 Mds et quelques par an depuis des années.

Par ailleurs, je n’ai pas étudié les régimes de la fonction publique en détail car ils sont complexes et demanderaient un certain temps. Mais ce que nous dit le rapporteur en 2019, c’est que le compte des cotisations pour la répartition annuelle est EXCÉDENTAIRE.

C’est particulièrement intéressant aussi parce qu’il est stupéfiant de constater que lorsque les retraites des cheminots coutent 3,3 Mds € à l’État, la même SNCF, qui roule ma poule grâce au labeur historique de ce corps de métier, verse chaque année à l’Etat 3,3 Mds € de rente de péages. 
« Nous sommes quittes ! » pourraient s’exclamer les Cheminots.

 © Ifrap © Ifrap

Il faudrait aussi prendre en considération les salariés qui bénéficient aujourd’hui de tous les contrats externalisés de la SNCF, ce petit monde représente 160 000 emplois indirects qui cotisent évidemment à d’autres régimes. La politique d’externalisation a donc un impact direct et l’on ne souligne jamais ce petit tour de passe-passe. Ce n’est pas que moins de personnes travaillent pour la SNCF, c’est que moins de gens cotisent dans leur Caisse.

Alors justifiée ces attaques ?


Ou ne serait-ce pas, qu’en cas de grève, ce sont ceux qui font le plus écho aux mobilisations, qui renforcent avec vigueur le bras de fer économique, et qu’en impactant la population dans son train-train hypnotique, de fait, elle se conscientise ?


N’assassinerait-on pas un peu le cœur des grèves à petit feu, en supprimant les trains de marchandise, en terminant le statut protégé des cheminots (sur un siège éjectable à compter de 2020), ou pour la RATP, en décrétant que les prochains trains seront sans conducteurs ? 

Et si l’on souhaite tant accélérer la 5G et les véhicules sans chauffeurs, n’est-ce pas parce qu’il serait si pratique aussi de balayer ces transporteurs à la dragée haute ? Vous êtes prévenus, demain, une grève pourrait tourner complètement au zéro impact sans crier gare.


Découvrir que les cheminots ne sont pas ciblés au hasard, que ce n’est pas parce qu’ils coutent à l’État puisque leur cout versus recettes est en réalité nul, mais bien parce qu’ils ont la capacité de gêner profondément lors des grèves, m’a conduite naturellement à chercher à comparer les déficits.


Les déficits invisibilisés

La projection sous les phares de certaines Caisses, et non d’autres, plus déséquilibrées, pose un sérieux problème de confiance. Mettez les chiffres et diagnostics de TOUTES LES CAISSES sur la table. Je ne suis pas payé pour le faire et pourtant.

  • Les cheminots sont 139 603 cotisants pour 251 344 retraités. Soit 1 pour 1,8.
    Total des pensions 5,3 Mds € dont 3,3 Mds € de l’Etat, 0€ si on prend en compte la rente péages.

Je n’ai pas pu étudier toutes les caisses de façon exhaustive mais assez pour vous montrer des exemples de déséquilibres bien plus importants que celui des cheminots. Et c’est, comme eux, toujours dû, mécaniquement, soit à un virage technologique qui baisse la masse salariale, soit à une fermeture de secteur industriel, soit à des choix régaliens du gouvernement.

Il serait bienvenu d’étudier l’impact exact de nos pertes industrielles et des délocalisations sur ces déficits des Caisses de retraite.

La note est plutôt salée sur les retraites de l’armée.


Mais ne tapons pas sur nos bien-aimés soldats, beaucoup ont de toutes petites retraites. Seulement, ils sont nombreux et elles sont versées bien plus longtemps puisqu’ils partent en moyenne à 46 ANS avec de 17 annuités (27 pour les gradés) de service requis, sachant que leurs 5 ans de service militaire sont inclus et qu’ils ont une bonification d’1 annuité tous les 5 ans. Faites le calcul.

Sauf tout mon respect, c’est pas mal comme privilèges, non ? Et c’est normal. Pourtant, nous n’entendons jamais les médias caqueter sur ces régimes, alors même que le train/les transports sont immédiatement nécessaires à la population, et au quotidien, et que nous devrions chérir, défendre nos cheminots comme on aime nos militaires ou nos pompiers.

  • Les militaires sont 171 910 cotisants pour 460 506 pensionnés (et reversions), 1 001 000 anciens combattants. Soit 1 pour 8,5.

    Total des pensions 9,6 Mds €
  • Les marins sont 20 045 cotisants pour 117 830 pensionnés. Soit 1 pour 5,8.
    Total des pensions 1,04 Mds€

Le régime du tabac, jamais entendu parler ? 

Est-ce que quelqu’un montre du doigt les retraités de ce régime qui n’ont plus aucun cotisant depuis des lustres et pour lesquels nous sommes solidaires ?

L’industrie du tabac française a rendu son dernier souffle en janvier 2017, fermant son dernier gros site industriel, la SEITA (1882 à 1999), mise au tapis en 2 ans suite au décret de la fin du monopole de l’État. Vive la concurrence des marchés. Pour rappel, ce régime spécial n’était pas n’importe quelle industrie puisque lancée en 1674 par Colbert, ce monopole représentait 1/20e des recettes de l’État déjà au 19e siècle.

Le régime des mines, est-ce que quelqu’un aurait l’idée de dire que le déficit des mines est une calamité et de les culpabiliser ou de les traiter de privilégiés pour le coût de solidarité ?

  • 1400 cotisants pour 256 500 retraités. Soit 1 pour 183.
    Le régime devrait se clôturer en 2060.
    Total des pensions 1,3 Mds €

Dans le club des déficitaires encore, nous avons les Ouvriers des établissements industriels de l’État qui par la mécanisation, le progrès et les accidents du travail, ont aussi vu baisser leurs effectifs.

  • 35 772 cotisants pour 103 682 pensionnés. Soit 1 pour 2,8.
    Total des pensions 1,9 Mds €

Beaucoup de caisses peinent en dessous de l’équilibre mais se maintiennent.
On peut noter toutefois que des petites caisses peuvent présenter des couts bizarrement démesurés comme celle des Régies ferroviaires d’Outre-mer.

  • 0 cotisants pour 94 pensionnés. Soit 0 pour 94.
    Total 1 M€ de subventions, soit un coût de 10 638€ par tête de pipe, frais de gestions inclus.

 

Ce que l’on comprends, c’est que tant pour la SNCF que pour les Fonctionnaires, c’est la DETTE accumulée que l’on veut faire payer aux salariés et aux futures générations. Ce que cela veut dire, c’est que vous payerez l’incapacité du gouvernement à injecter de nouvelles ressources pour éponger les fermetures de secteurs et les baisses de masse salariale dont vous n’êtes absolument pas coupables. Oui, vous avez bien compris, on va vous faire payer l'ardoise des délocalisations, de la concurrence "libre" des marchés et des choix des Ministres Économie, Travail et Industrie successifs.

Des scénarios qui vont s'amplifier avec la robotisation et la disparition progressive de métiers.

Des industries s’éteignent ou se transforment et nous en assumons années après années les conséquences sans en faire forcément des boucs émissaires. Stigmatiser les Cheminots est donc irrecevable.

On peut estimer que de ne jamais parler des autres déficits de toutes ces caisses qui totalisent un budget conséquent de la poche de l’État, donc du contribuable, donc in fine de la solidarité universelle et nationale, c’est nous prendre pour des idiots et taper sur un corps de métier en particulier, injustement.

Maintenant, nous avons débusqué l’objectif : anesthésier le droit de grève et ceux qui la portent avec le plus de poigne. Sans compter le harcèlement moral qu’ils subiront hors grève pour les faire quitter leur poste « de privilégié » afin qu’il n’en subsiste plus aucun très vite.

Il aurait été facile aussi de simplement supprimer les avantages de gratuité, qui les ont longtemps trainés dans la suie, pour les membres de la famille, mais il fallait cultiver le mythe nauséabond. Il y aurait eu 1000 mesures possibles en 50 ans. Si après moult tergiversations, aucune mesure courageuse n'a été mis en place, c'est que les gouvernements ne l'ont pas voulu et qu'ils ont fait de mauvais choix.

Aveuglés que nous sommes par nos propres harassements quotidiens, obnubilés par le rapt à tous les étages de nos gains, mono-centrés sur notre petit confort et nos besoins superficiels, nous les avons abandonnés et nous le regretterons.

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