LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE

 

 

Ces deux-là ont passé le plus clair de leur temps à s'entredéchirer. Et voilà que, aujourd'hui, une accalmie s'est installée, les hostilités ont marqué un arrêt. Il est facile de sentir que l'équilibre est précaire, qu'un simple mot, que la plus petite grimace suffirait à remettre le feu aux poudres.

Mais, tous les deux en même temps, viennent d'être capables de ne rien dire, de ne pas renchérir, de taire tout ce qu'ils auraient voulu exprimer l'instant d'avant. Pourrait-on dire qu'ils ont fait, chacun de son côté, œuvre d'autocensure, préférant renoncer à crier ce qu'ils ont sur le cœur, pour donner une chance à une réconciliation qui pourrait durer ?

 

Ailleurs, ce sont deux groupes, deux armées peut-être, qui viennent de trouver les conditions d'une trêve. Les hommes se font face, les rancœurs sont vives, les motifs de haine toujours présents. Mais, miraculeusement, pour la première fois, le désir d'installer une paix durable est passé par-dessus l'envie d'en découdre.

La chose est fragile, et il suffirait qu'un seul parmi tous, lance « on sait très bien comment vous traitez les femmes ! » ou qu'il brandisse une pancarte sur laquelle il aurait dessiné un homme tenant son épouse en laisse, pour que la guerre reprenne avec encore plus de rage.

Heureusement l'exigence est acceptée par tous, et chacun se plie à cette censure nécessaire, même si l'envie de laisser exploser ce qui bouillonne en soi en taraude plus d'un.

 

Ainsi, pour soutenir un intérêt supérieur, des êtres sont capables de renoncer à exprimer ce qu'ils pensent, et qui leur brûle les lèvres, faisant ainsi œuvre d'autocensure.

 

Or, c'est tout le contraire qui a été réclamé à Copenhague, après les attentats qui ont résonné comme un triste écho à ceux qui ont ensanglanté notre pays en janvier dernier. C'est ainsi qu'ont été affirmés et réaffirmés le refus de toute entrave à la liberté d'expression et le rejet de toute forme d'autocensure ; tout le monde semblait s'être rassemblé autour de cette idée, et paraissait prêt à la défendre coûte que coûte.

 

Pourtant elle est loin d'être aussi évidente qu'on veut bien nous le laisser croire. D'une part, la liberté d'expression n'est pas un blanc-seing accordé à tout un chacun, qui se verrait ainsi autorisé à tout dire, sans avoir à supporter la moindre contrainte. L’article 11 de la Déclaration des droits de l'Homme et du citoyen de 1789 rappelle que l’expression est libre, sous la réserve des abus auxquels elle donnerait lieu, notamment en cas de diffamation ou d'injure, ou si elle risque de compromettre la paix sociale. Il y a donc très largement matière à en discuter.

D'autre part l'idée d'autocensure est tout à fait paradoxale. En effet elle est un rapport de soi à soi, et donc il paraît très étonnant de réclamer à la cantonade qu'elle ne s'impose pas en nous.

 

Je ne pense pas qu'il faille faire l'économie d'une explication en prétendant qu'il s'agit sans doute d'un mauvais usage du mot. Il a été employé par de nombreuses personnes et à de nombreuses reprises, et, en outre il est scandé d'une manière obsédante dans le domaine de l'art, domaine où précisément la liberté voudrait être totale.

C'est ainsi que la majorité des revues consacrées aux beaux-arts martèlent qu'il faut « transgresser les interdits », qu'il est indispensable de « refuser toute autocensure », et qu'il est du devoir de tous les artistes de « faire tomber tous les tabous ». Aussi la moindre censure soulève-t-elle auprès d'eux un tollé général, comme ce fut le cas, par exemple, lorsqu'il a été refusé à Joana Vasconcelos d'installer un lustre réalisé avec vingt-cinq mille tampons périodiques dans le château de Versailles. Un tollé qui trouve régulièrement un très large écho auprès du public.

 

Liberté d'expression, censure, autocensure, transgression, tabou, voilà des mots-clés qu'il serait judicieux d'articuler ensemble.

La censure est un interdit qui s'oppose à la liberté d'expression. La transgression est un refus de cette censure. L'autocensure est la reprise de la censure collective en soi, ce qui nous retient de transgresser les interdits sans que la société n'ait à nous les rappeler. Enfin, le tabou est un interdit fondamental, universel, intouchable.

 

Les citoyens ordinaires que nous sommes n'osent pas toucher aux tabous, et s'interdisent des paroles, des actes, voire même des pensées qui iraient dans ce sens. Il existe donc, pour nous, un renoncement plus ou moins facilement accepté.

C'est là qu'interviennent les artistes et les caricaturistes satiriques. Eux osent franchir les limites, transgresser les interdits, renverser les tabous. Et c'est pour cela que nous regardons leurs œuvres, que nous lisons leurs pamphlets, que nous nous délectons de leurs caricatures, car, à travers eux, par procuration, nous nous autorisons ce que d'ordinaire nous nous refusons, nous osons attaquer les tabous qu'ailleurs nous respectons.

Dès lors, nous comprenons le lien entre censure et autocensure : si ces êtres-là sont censurés, l'autocensure en nous gagne du terrain, et la frustration avec elle. C'est pourquoi nous exigeons qu'ils soient totalement libres, qu'aucun interdit ne leur soit opposé.

 

La question qui n'est jamais posée est de savoir pourquoi, aujourd'hui, il semble nécessaire, indispensable, voire même tout à fait normal de transgresser. Alors que, à l'inverse, il semble ne venir à l'esprit de personne que les interdits, les tabous ont certainement une utilité, et qu'il convient donc de les préserver, et peut-être même de les renforcer.

Dans les exemples que j'ai choisis pour introduire ce texte, il paraît évident que le renoncement à une libre expression de ses sentiments, ou de ses ressentiments, et donc l'acceptation de ne pas transgresser le consensus qui s'est établi dans le couple ou entre les deux armées, est une excellente disposition, qui peut aboutir à une paix durable, donc à un gain précieux, alors que la transgression, le refus de la censure et de l'autocensure rallumerait les ardeurs belliqueuses et entraînerait fatalement une catastrophe.

 

Pourquoi alors vouloir violer les interdits ? Sans doute à cause de la frustration que l'on n'arrive plus à supporter, qui est trop forte et finit par passer outre les dispositions raisonnables auxquelles nous étions parvenues.

Soyons précis, ce n'est pas vraiment la frustration qui pousse ainsi au point de faire tomber des barrière nécessaires, c'est plutôt la force qui est frustrée qui tente par tous les moyens de s'exprimer. C'est Mister Hyde qui n'en peut plus des bonnes résolutions du bon Docteur Jekyll, et réclame, ou plus exactement impose de s'exprimer librement, sans la moindre entrave.

 

Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour saisir que le duo infernal créé par Stevenson incarne le conflit entre la pulsion et l'interdit qui lui est opposé.

Ainsi c'est la pulsion qui exigerait d'être entièrement libre, de se manifester à sa guise, sans que rien ne vienne lui gâcher le plaisir.

Le problème c'est que son libre exercice est totalement incompatible avec la vie en société. Il est impossible de faire tout ce qu'on veut, il est nécessairement obligatoire que nous acceptions de refouler certaines de nos pulsions. Mais il semble que, aujourd'hui, cela soit beaucoup plus difficile à supporter, que plus nous sommes nombreux sur terre, moins nous acceptons les règles et les interdits qui nous frustrent.

C'est sans doute pour cela que ceux qui osent passer outre toutes ces barrières font figures, pour nous, de héros.

 

Et d'ailleurs ce que demandent les artistes, ce qu'ils exigent, c'est qu'il n'existe plus aucune censure, et que disparaissent tous le tabous. Et nous les suivons aveuglément dans leurs revendications.

En fait, pourquoi devrions-nous nous contenter de les suivre ? Précédons-les, faisons tout de suite tomber tous les tabous.

Nous le savons tous, peu ou prou, il existe trois tabous fondamentaux : celui de l'inceste, celui du meurtre et celui du cannibalisme.

Je propose donc, de ne considérer désormais comme véritable artiste, que celui qui aura couché avec sa mère, l'aura ensuite étranglée, puis l'aura dévorée. Comme l'heure est à la parité absolue, je serais obligé aux femmes de transposer ces dispositions sur leur père. Et comme je n'oublie pas non plus la part faite aujourd'hui aux homosexuels, je propose à ceux-ci de traduire tout cela dans les termes qui conviennent, les hommes avec leurs pères, les femmes avec leurs mères.

 

Est-ce vraiment cela que nous voulons ? Il semble en effet que cette exigence de faire sauter tous les interdits aille dans ce sens, et que fatalement nous en viendrons à transgresser ce à quoi il n'aurait jamais fallu toucher, car il est important de rappeler que la prohibition de l'inceste a fondé notre civilisation, et que sa disparition entraînerait inexorablement la fin de notre société humaine.

 

J'entends d'ici toutes les voix qui s'élèvent pour dire que j'exagère, que j'ai sans doute perdu la raison.

Pourtant, je me contente seulement d'ouvrir les yeux : l'inceste est désormais présent partout, depuis le « nique ta mère ! » jusqu'aux très nombreux sites électroniques qui lui sont consacrés. À la télévision il fournit l'argument d'un grand nombre des enquêtes qui occupent les experts de tout poil, et il se glisse même dans toutes les séries, pourtant réputées familiales, parce qu'il fait flamber l'audimat.

Voici l'une d'entre elles : elle nous livre la vie quotidienne de plusieurs couples, et s'invite à notre table en même temps que le bœuf mironton ou la blanquette de veau. (Je crains, hélas, que, aujourd'hui, ce soit davantage plateau-télé, saucisses-frites ou pizza.)

Ce soir, la jeune femme blonde, égoïste et immature, accueille son frère. Il ne prend même pas le temps de l'embrasser, et lui saisit les seins à pleines mains, pour constater qu'ils n'ont guère grossi, pendant qu'elle porte son attaque plus bas, et se réjouit que ses organes génitaux soient toujours à la bonne place. Il lui annonce qu'il passera la nuit ici, ce qui la met en joie. Elle espère, lui dit-elle, qu'il la laissera le déshabiller et jouer à « pince-mi l'zizi. »

Tout cela sous l'œil effaré du compagnon de la demoiselle, et du nôtre également.

Dans la saynète suivante, la jeune femme est sous la douche, elle passe la tête par l'ouverture du rideau pour poser une question à son compagnon, et surgit derrière elle celle de son frère. Je suis sans doute naïf, mais j'aurais tendance à penser qu'ils n'étaient pas très habillés pour l'occasion, et qu'ils ne devaient pas se contenter de parler philosophie.

 

Quittons le petit écran pour le grand. Cette semaine est sorti le film de Keren Yedaya, Loin de mon père, qui raconte les rapports incestueux d'une jeune femme et de son père. Je ne pense pas que ce soit un hasard, notamment après tout ce que nous venons d'observer, qu'un tel film soit tourné aujourd'hui. Et je ne suis pas davantage surpris qu'il passe dans les salles avec la mention « tous publics », alors qu'il témoigne d'une extrême violence psychologique et offre des images assez épouvantables.

La jeune femme, entre autres tortures, se taillade la peau, y inscrivant, en lettres de sang, des injonctions comme, par exemple : « crève ! » Qu'elle s'adresse sans doute à elle-même.

Nous voilà revenu au début de notre discussion : en transgressant le tabou de l'inceste, elle n'a pas appliqué l'autocensure normalement imposée, et pour payer ce crime, elle s'autopunit en s'automutilant.

Nous pouvons imaginer qu'elle aurait pu aller plus loin, et que la véritable sanction devrait être celle qu'elle grave dans son corps : « crève ! »

 

Rappelons justement la définition du tabou : c'est une prohibition fondamentale, à laquelle il ne faut pas toucher, qu'il faudrait même ne pas évoquer. Il n'est pas qu'un simple interdit punissable de prison ou de châtiment humain. On y entend presque une dimension surnaturelle, et l'on perçoit très bien que le transgresser entraînerait un châtiment effroyable, inhumain. Au fond de nous est certainement logée la représentation d'un dieu vengeur qui viendrait nous foudroyer ou nous damner éternellement si nous osions ne pas le respecter. C'est à ces conditions, en inspirant ainsi une terreur épouvantable, qu'il peut être maintenu et peut garder son efficacité et sa fonction indispensable.

Or, aujourd'hui, nous attaquons tous les tabous, comme nous venons de le constater, et nous refusons d'en mesurer les conséquences.

 

Mais voilà qu'en janvier un terrible scénario s'est écrit sous nos yeux : des êtres qui refusent les tabous et les interdits ont été assassinés au nom d'un dieu vengeur qui leur a lancé, « crevez ! » La vieille crainte du tabou est soudain devenue réalité, et il nous est apparu qu'il existait bien un risque réel, mortel, à le transgresser.

 

Des questions demeurent, notamment, en ce qui concerne ce que nous espérons désormais. Je ne suis pas sûr que nous ayons pris conscience que, en transgressant tous les tabous, comme nous le faisons, nous sommes en train de détruire la civilisation humaine. J'aurais plutôt tendance à penser que nous avons réagi pour réclamer de pouvoir continuer à ne respecter aucune limite, aucun interdit, sans avoir à en payer les conséquences.

 

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