Monsieur le Président de la République, constatant de nombreuses dérives, a fixé des priorités en matière d'éducation, insistant sur certains points fondamentaux dont, sans doute les plus importants pour lui, la maîtrise du français et l'accès au numérique.
La maîtrise de notre si belle langue paraît en effet essentielle, non pas dans l'idée d'une promotion chauvine, mais parce que c'est la meilleure manière de gérer tout ce qui nous structure, à la fois la Culture et le langage.
Nous sommes faits de mots ; dès avant la naissance les mots nous désignent déjà, puis ils vont nous permettre d'entrer en contact avec les autres et le monde, et surtout en contact avec nous-même. Nous comprenons avec des mots, nous pensons avec des mots, nous faisons des liens entre tous les objets qui constituent notre vie avec des mots. Ce qui veut dire que plus nous disposons d'un vocabulaire riche, plus nous pouvons faire des liens solides et variés, plus notre langue est fertile, et plus nous sommes, nous-mêmes, richement et originalement construits.
À preuve, dès que nous sommes touchés par la maladie, c'est notre langage qui cède le premier, ralentissant dans la dépression, devenant pâteux et incompréhensible dans l'ivresse, disparaissant dans l'autisme, se fragmentant dans la psychose, ou bégayant dans l'angoisse.
Ainsi, Monsieur le Président de la République a parfaitement raison, c'est faire œuvre indispensable, vitale, que de promouvoir, de porter aux plus hauts sommets notre langue et notre Culture.
Oui, mais...
Avant d'exiger cela de l'Éducation nationale, et des enseignants, de plus en plus confrontés à des tâches inexécutables, il faudrait commencer par donner au français et à la Culture française, la première place qui leur revient de droit.
Or, non seulement notre si belle langue a perdu cette place, mais elle est en passe de devenir une langue morte.
Partout, le langage et la culture nous parviennent des États-Unis, et quand nos enfants utilisent le français, il est réduit à une suite de termes abrégés, sans syntaxe, quand il n'est pas remplacé par des émoticônes rudimentaires.
Quant à ceux qui incarnent notre Culture, nos poètes, nos peintres, nos romanciers, nos dramaturges, nos penseurs, nos musiciens, nos philosophes, ils ont cédé la place depuis belle lurette à des sportifs, des chanteurs, des acteurs, qui très souvent ont abandonné la langue de Molière au profit de celle de Samuel Colt ou d'Oliver Winchester.
Le constat s'étend au-delà du cercle de ces personnalités. Les principales chaînes de télévision, y compris – et c'est un comble – nationales, ne parlent plus le français ; les titres des émissions, la majorité des publicités, les textes des chansons, les séries qui y passent, les jeux qui y sont proposés, tout cela, en très grande partie, nous vient directement des États-Unis.
L'observation est la même si nous écoutons la radio ou si nous nous promenons dans un centre commercial.
Et si nous nous rendons sur l'internet, cette fois-ci, le français et la Culture français ont totalement disparu.
Cela va jusqu'à nos administrations qui, au mépris de l'article 2 de la Constitution de la cinquième République, utilisent des termes venus d'outre-Atlantique, notamment pour expliquer le fonctionnement de leurs outils numériques, et ont remplacé, dans tous les documents chiffrés, notre si délicate virgule décimale par le vilain point américain.
Dès lors, nous avons l'impression qu'apprendre le français à nos enfants revient à les pousser vers la schizophrénie, tant la culture dominante, désormais chez nous, provenant des États-Unis, n'a plus de commun avec ce qu'on leur enseigne.
Et nous avons le sentiment, tout à fait fondé, que nous sommes dorénavant, le cinquante-et-unième états des États-Unis, un état fort mal loti, où une poignées d'irréductibles Gaulois résistent, parlent encore la langue de Racine, de Flaubert, de Proust ou de Baudelaire, mais n'ont aucun doute quant au sort qui leur est réservé, et qui devrait ressemblé à celui qu'ont connu leurs cousins amérindiens, réduits au silence ou décimés par l'alcool.
Le second volet concernait l'accès au numérique. D'emblée, cela nous renvoie à des problèmes identiques à ceux que nous venons d'évoquer, notamment parce que le numérique est une technologie qui a trouvé sa terre d'élection au pays de l'Oncle Sam.
Allons plus loin dans notre analyse, et commençons par rappeler qu'il est ici question d'Éducation nationale. Nous avons en partie circonscrit l'idée de nationale, que nous avons identifiée à la langue et à la Culture, dont nous savons désormais qu'elles courent un grave danger, sans que personne ne semble réagir.
L'éducation, quant à elle, rassemble tous les moyens que l'on peut, et que l'on doit mettre en œuvre pour permettre à un enfant de se développer, de grandir, de s'élever, de devenir un adulte responsable, qui aura acquis les valeurs de la société dans laquelle il vit, qui disposera d'une morale, aura trouvé des modèles auprès de ceux qui l'auront éduqué, possédera donc désormais tout ce qui lui est indispensable pour être humain et civilisé, et même, devrions-nous ajouter, pour être sans cesse plus humain et davantage civilisé.
Nous aurions presque envie de dire que, pour parvenir à ce but, le contenu importe moins que le contenant, et qu'il vaut mieux, comme le soulignait Montaigne, une tête bien faite qu'une tête bien pleine. Ce qui suppose, nécessairement, des échanges humains et un partage des valeurs humaines.
Il est tout de suite évident que, dans la construction de l'être humain, le numérique ne sert à rien. Bien au contraire, tous ces écrans, remplissent pleinement leur mission délétère, qui est de faire écran. Écran entre le monde et soi, écran entre les autres et soi, et surtout, écran entre soi et soi.
N'oublions pas ce que l'on nous répète sans trêve : le virtuel n'est pas la « vraie vie ». Pénétrer dans l'univers virtuel c'est donc se retirer de la vie, installer une coupure avec le monde, les autres et soi-même.
Et nous constatons alors que ce repli fonctionne tout de suite comme une drogue ou comme un symptôme.
N'oublions pas aussi ce que l'internet autorise : la violence qui circule partout, la pornographie en libre accès, la désobéissance, le harcèlement, l'espionnage, et cætera, et cætera, tout ce qui favorise la barbarie.
Nous le savons fort bien aussi, c'est l'univers du jeu sans limite, donc d'une régression permanente du côté de l'enfance, une manière de ne plus jamais grandir, et d'aller donc, contre les souhaits de l'éducation.
Enfin, avec les outils informatiques, il ne s'agit plus d'écrire, de tracer des boucles, de faire des liens d'un geste souple, qui se prolonge jusque dans les méandres de notre esprit, mais de taper d'une manière mécanique, quitte à devenir soi-même une machine. C'est donc bien à la fin de l'écriture que nous sommes en train d'assister. Or, l'apparition de l'écriture a signé le passage de la préhistoire à l'histoire. Cette promotion du numérique, risque fort, alors, de nous faire faire un bond de cinq mille cinq cents ans en arrière.
Je doute fort que cela puisse être le but que s'est fixé l'Éducation nationale.