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Billet de blog 5 janvier 2015

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INNÉ ET ACQUIS

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En ce début d'année, je souhaiterais adresser à tous et à toutes des brassées de bons vœux, de souhaits qui se réaliseront, de rêves qui deviendront réalité.

Mais, si je pouvais mettre tous mes vœux dans le même panier, je les offrirais à notre si belle langue dont l'état est sans cesse plus préoccupant, à tel point qu'il me laisse imaginer que c'est certainement une des dernières fois que je pourrais fêter avec elle un changement d'année, attaquée, dévorée, phagocytée qu'elle est par une méchante langue arrivée d'outre-Atlantique, une méchante langue qui sent la peine de mort, la torture légitimée, la criminalité record en expansion constante, la maffia, les gangs, le trafic de drogue le plus florissant de la planète, l'espionnage électronique, la justice spectacle, le racisme, les armes en vente libre, les tueries dans les milieux scolaires, les viols systématiques dans les campus universitaires, les jeunes vedettes fauchées par une mort violente à vingt-sept ans, l'espérance de vie réduite à vingt-cinq ans dans les banlieues gangrénées par les gangs, et autres joyeusetés dont le détail de la liste réclamerait, à lui seul, au moins les douze mois restant avant le prochain réveillon.

C'est pour cela que, l'année dernière, après m'être lancé dans une exploration des dégâts, certainement irréversibles, que nous lui infligeons, j'ai insisté pour rappeler que notre si belle langue n'est pas qu'un code, un outil neutre, un objet technique, mais qu'elle est un être vivant, qui nous relie et nous façonne, ce qui m'a conduit à affirmer que nous sommes faits, avant tout, de mots.

J'imagine qu'une telle assertion réclame aujourd'hui un développement davantage étoffé pour convaincre de sa pertinence. Je ne vais pas échapper à cette obligatoire nécessité, et pour soutenir mon propos je suggère que nous nous intéressions à la manière dont, précisément, l'enfant se construit et devient un être de langage, en n'oubliant pas tout ce que représente le langage comme système de liens avec les autres, avec la Culture, et comment, à l'origine, il est ce qui va nous distinguer de l'animal, puis, plus tard, avec l'invention de l'écriture, ce qui va nous faire passer de la préhistoire à l'histoire. À quoi il convient sans doute d'ajouter que, aujourd'hui, il nous distingue aussi de la machine, encore que cette différence tende à s'effacer au fur et à mesure que la mode nous transforme en robots.

Mais restons-en à l'animal, et observons l'enfant dans le ventre de sa mère : pour l'instant, il n'est qu'un organisme, d'ailleurs bien moins armé que le petit animal. Ce dernier en effet dispose, inscrits en lui, des schèmes préfabriqués par l'espèce, c'est-à-dire, des séquences toutes faites qui déclencheront une action en réponse à une nécessité de l'existence. Ainsi, les fondements mêmes de son adaptation à la vie sont installés en lui, ce qui n'est pas le cas du petit d'homme, qui n'est qu'un organisme, et rien d'autre.

Tout au plus, peut-on admettre qu'il dispose d'un système passif d'inscription des sons qui lui parviennent. Passif, en ce sens qu'il n'en a aucune conscience. Les bruits qui lui parviennent sont comme les empreintes qu'un animal laisse dans la boue du chemin. Les traces sont là, mais si personne ne les voit, c'est comme si elles n'existaient pas. Il en va de même pour l'enfant. Il n'aura jamais une réelle conscience de ce qu'il a entendu dans le sein maternel. Tout au plus, cherchera-t-il inconsciemment à retrouver cela, par exemple, en écoutant fortissimo les basses d'une musique dont le rythme rappellera celui du cœur de sa mère.

C'est donc un organisme qui va sortir du ventre maternel. Et c'est à ce moment qu'il deviendra un être humain.

Mais en attendant cette venue au monde, revenons en arrière, avant même qu'il commence à vivre dans l'utérus de sa mère.

Petite fille, elle imaginait déjà, en jouant avec un poupon, l'enfant qu'elle aurait plus tard, elle lui donnait un visage, un prénom, un caractère, un destin même. Les discours qu'elle tient à son futur enfant, sont bien évidemment, faits de mots, et donc il est déjà pris dans un langage. En même temps, ce langage émane d'une culture, une culture qu'elle véhicule aussi, ne serait-ce qu'en imaginant un mariage avec un prince charmant, une belle cérémonie, un « oui » enthousiaste à la mairie, par exemple. Aussi, entre elle et la Culture, il y a la tradition familiale, les valeurs auxquelles tiennent ses propres parents, l'envie ou non de leur ressembler. À quoi il est possible, aussi, dans certains cas, d'ajouter une tradition religieuse.

C'est donc tout un univers de mots, de signes, de symboles, de valeurs, qu'elle fait bouger en elle, et qu'elle articule autour de la figure de l'enfant qu'elle aura dans quelques années.

Voilà que ces années viennent de passer. Elle a rencontré le prince charmant et, aujourd'hui, ils partagent tous les deux le désir d'avoir un enfant, un désir qui s'est confirmé grâce aux mots qu'ils ont échangés.

Tous les rêves de la petite fille, qu'elle avait remisés dans des coulisses plus ou moins sombres, d'un coup reviennent sur le devant de la scène, sous la lumière des projecteurs, et passent du statut de fantaisie enfantine, à celui de possible réalisation adulte, en attendant la fusion effective de deux gamètes qui formeront un embryon qui s'installera dans l'utérus maternel.

Le jour où les différents examens médicaux confirmeront que ce miracle de la vie a bien eu lieu, la mère pourra s'abandonner totalement à des représentations, et surtout à un discours qui envisagera sa nouvelle vie avec son enfant, et aussi commencera très activement, à l'imaginer, voire même à le façonner à sa guise.

Il est évident que, à travers ces évocations, ces visions, ou en arrière-plan de celles-ci, elle laisse circuler des éléments davantage inconscients, qui proviennent de sa relation avec ses parents, et de la manière dont elle va se saisir ou non de ce qu'ils ont déposé en elle. Elle va aussi y inscrire tout ce que peut représenter pour elle le fait d'avoir un enfant : une victoire sur les affres de l'existence, un accomplissement, une manière de prolongement d'elle-même, une valorisation narcissique, et cætera, et cætera. Enfin, n'oublions pas aussi que, à travers le langage et les préoccupations davantage matérielles, elle véhicule également les valeurs principales de sa culture.

Ainsi, pendant qu'elle tricote la layette qui va habiller son enfant, elle confectionne aussi un vaste habit fait de son psychisme, de ses mots, et de sa culture, dont elle enveloppera, dès la naissance, le petit organisme qui va quitter son ventre.

Car, être immature, démuni de tout, pendant un long temps elle lui servira de psychisme auxiliaire, elle comprendra ses désirs et ses besoins, y pourvoira, jusqu'à ce que, au terme d'une première étape, l'habit dont elle l'a vêtu devienne une peau psychique, certainement à un moment où les mots deviendront un outil familier pour lui. Il lui faudra attendre encore quelques années, avant qu'il maîtrise parfaitement les concepts et les notions que recouvrent ces mêmes mots, pour se faire comprendre, pour réfléchir, et enfin pour constituer son propre appareil psychique.

Est-il besoin d'aller plus loin dans la démonstration ? Il est tout à fait évident que le langage, les outils psychiques, ne se trouvent pas dans l'enfant, comme les schèmes instinctifs se trouvent dans le petit poulain, et lui permettent de gambader dès la naissance, mais qu'il lui faudra acquérir tout cela, au fil d'un long parcours qui durera plusieurs années, une quinzaine sans doute, disons, jusqu'à la sortie de l'adolescence. (Ce qui, aujourd'hui, n'est plus guère envisageable qu'à titre posthume.)

Il est clair que le psychique se situe alors entre le corps et le monde extérieur. Ce qui est logique, car c'est bien notre moi qui gère notre adaptation à notre environnement, et prend en compte tous les éléments de cette adaptation : le monde, les autres, notre corps, et nos besoins. Fonctionnellement il ne peut donc qu'être à la surface du corps en contact avec le monde extérieur et les exigences de notre culture.

D'ailleurs, à l'appui de cette vision, il suffit de constater comment fonctionne notre conscience. Quand nous conduisons notre voiture, elle est projetée au loin sur la route ; quand nous écoutons quelqu'un, elle est accrochée à ses lèvres ; quand nous ressentons une douleur, elle est à l'endroit de cette douleur ; quand nous cherchons le bon usage d'un mot, elle en cherche l'écho, comme s'il nous parvenait du monde extérieur. Il est donc évident qu'elle est mobile, et paraît s'extraire du corps ou y entrer en fonction des nécessités. Et pour qu'elle puisse fonctionner de la sorte, il faut bien qu'elle ne soit pas prisonnière de notre corps, mais se situe à sa surface.

Voilà aussi qui vient clore le débat entre l'inné et l'acquis. Il est clair que si, chez l'animal, tout est inné, et donc les instincts sont « dans » le corps, chez l'homme tout est acquis, et donc tout se construit avec, et grâce à la culture dans laquelle il se trouve.

Arrivés au terme de cette exploration, nous devrions être convaincus qu'il faut soutenir, et même promouvoir davantage l'éducation et la Culture, qu'il est indispensable de redonner à notre belle langue toutes ses couleurs, tous ses pouvoirs, toute sa magie, et toute sa vivante humanité.

Pourtant, ce n'est plus le cas aujourd'hui ; il semble que cette représentation d'une construction culturelle et civilisée de l'enfant soit frappée d'obsolescence, et que des théories actuelles viennent attaquer cette vision si pleinement humaine, pour lui substituer des conceptions à base de neurones, de réactions chimiques, d'excitations électriques ou de réflexes conditionnés.

C'est ainsi qu'un courant conceptuel très répandu veut que le cerveau soit le grand organisateur de notre vie psychique, une idée qui a connu une grande diffusion, notamment grâce à l'ouvrage de Jean-Pierre Changeux, L'Homme neuronal, dans lequel il dit en substance, précisément, que « le cerveau est le siège de la pensée. »

Après ce que nous venons de décrire nous devons comprendre ce qu'affirme Jean-Pierre Changeux autrement que ce que tout le monde semble avoir saisi, c'est-à-dire que « le cerveau pense. »

Non, nous venons de le constater, c'est notre moi psychique qui pense, qui organise notre vie. Du coup nous faisons nôtre, malgré tout, son affirmation selon laquelle le cerveau est le siège de la pensée, mais nous la ramenons à sa juste compréhension, c'est-à-dire qu'il convient d'entendre que le cerveau n'est qu'un siège, dans les deux sens qu'on lui connaît, celui d'un meuble sur lequel l'on s'assoit, ou celui d'un lieu, en général administratif, dans lequel on est assis.

La pensée s'organise ailleurs, principalement grâce à d'autres pensées qui nous viennent d'autres personnes qui pensent, et qui ne sont pas, cela est évident, logées dans notre cerveau.

Il ne viendrait à personne l'idée d'interroger le rocher sur lequel est assis Le Penseur de Rodin, pour savoir ce qui occupe son esprit. De la même manière il est impossible de savoir à quoi nous pensons en explorant notre cerveau. Nous pouvons tout au plus savoir que nous avons une activité cérébrale. Tout comme, si nous entendons une voiture vrombir, nous pouvons juste savoir qu'elle est en marche, mais cela ne nous renseigne pas sur les intentions de son conducteur.

Gardons un instant cette image de voiture. Le cerveau serait comme l'une d'entre elles, plus ou moins performante, se rapprochant ici d'un bon gros tracteur, ou là d'un bolide doté de toutes les innovations existantes.

Mais, la voiture n'est rien sans un conducteur, et le plus puissant des bolides, s'il n'a personne à son volant, reste dans son garage, ou, s'il est aux mains d'un fou furieux, ou d'un alcoolique notoire, a de fortes chances de finir tout de suite dans le ravin.

Certes, le conducteur ne pourra pas aller au-delà des performances de sa voiture, et celle-ci pourra le trahir en tombant en panne, mais ce n'est pas elle qui choisira les trajets, ou l'usage qui serait fait d'elle ; c'est son chauffeur. Si celui-ci est habile il en tirera un excellent parti, s'il est malade, ou défaillant, il n'en fera rien.

Enfin, pour devenir un bon conducteur, le propriétaire du véhicule ne trouvera pas en lui comment le conduire. Il l'apprendra, grâce à quelqu'un qui sait déjà le faire, et se perfectionnera grâce à d'autres qui pourront lui enseigner les subtilités de la conduite sportive, par exemple.

Il en va de même pour nos pensées : elles ne peuvent s'étoffer, s'enrichir que grâce aux pensée des autres, et donc grâce au langage.

Donc, laissons le cerveau pour ce qu'il est, un organe, un siège, et considérons toujours le degré supérieur d'intégration qu'est le psychisme, et au-delà, la Culture.

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