Histoire et défense de la psychanalyse

La psychanalyse se résume souvent dans l'esprit des gens à un individu allongé en décubitus dorsal sur un divan, pendant que derrière lui un individu assis dans un fauteuil reste opiniâtrement muet, sauf lorsqu'il s'agit de réclamer le montant pharamineux de ses honoraires. Bien entendu, nous sommes très loin de la vérité. Il était temps de la rétablir. Espérons que ce serai chose faite.

 



 

Au Moyen Âge les fous ne se distinguaient pas forcément des sorciers, des mendiants, des handicapés ou de tous ceux qui étaient mis au ban de la société. Ils étaient considérés comme victimes d'une possession démoniaque, et on les traitaient comme les hérétiques en leur faisant subir des exorcismes, des supplices, en les emmurant ou en les jetant dans un bûcher.

 

Plus tard ils seront enfermés dans des prisons avec les voleurs et les mendiants. Ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle que l'idée de maladie va se faire jour. On ne brûlera plus les fous, mais on les maintiendra quand même dans les geôles.

 

Après la Révolution française, ils sortiront des prisons pour gagner des asiles où ils seront encore enchaînés et maintenus exclusivement sous la surveillance de gardiens. Philippe Pinel, en 1795, fera sauter leurs chaînes et tentera un premier classement des « folies » selon les signes qu'elles présentent, leur continuité dans le temps et l'existence de crises, mais il conservera l'idée d'une lésion organique à l'origine de la maladie. En 1838, seront créés les premiers hôpitaux dans lesquels les « traitements » voisineront avec les punitions et les châtiments : saignées, purgatifs, sédatifs, vomitifs, balnéothérapies, bains glacés, pour les moins barbares, frôlement de la mort, irritants douloureux, fauteuil rotatif, attachements, isolations, coups, camisoles de force, pour les pires.

 

 

 

Dans les années 1880, c'est-à-dire il y a peine plus de cent trente ans, alors que les hystériques sont encore considérées comme des possédées ou des dégénérées, Jean-Martin Charcot entrevoit que dans leur cas il pourrait ne pas y avoir de lésion organique, et imagine ce qu'il va nommer des « lésions dynamiques fonctionnelles. » Aussi ne va-t-il plus chercher à agir sur le corps – comme le fera, et continue à le faire encore aujourd'hui, une certaine médecine hospitalière – mais va recourir à des méthodes davantage psychologiques, en utilisant notamment l'hypnose, technique à la mode, qui fascine, parce qu'elle vient d'acquérir, aux mains des médecins, un statut quasi scientifique, en même temps qu'elle garde des relents d'occultisme, qui rappellent les rituels de possession ou les actes d'exorcisme.

 

En 1885 et 1886, Sigmund Freud assiste à ses présentations de malades à la Salpêtrière et en ressort convaincu que toutes les maladies mentales ont une cause psychique. À trente ans, et après avoir longuement cherché, il possède désormais son premier objet d'exploration, l'hystérie, qui va le conduire vers d'autres découvertes fondamentales.

 

 

 

 

 

 

 

Rappelons que « hystérie » vient du grec ὑστέρα (hystera) qui signifie matrice, utérus. Jean-Martin Charcot l'avait pressenti, mais Freud établit fermement un lien entre les crises pathologiques des hystériques, la sexualité et l'utérus.

 

 

 

Cette observation rejoint d'ailleurs une représentation qui existait dans la Grèce antique, où nos ancêtres supposaient que les crises des femmes étaient déclenchées par une remontée de l'utérus dans leur tête. Au XVIe siècle, chez nous, l'idée est toujours vivante, puisque l'on imagine pouvoir porter remède aux hystériques en leur faisant respirer des odeurs pestilentielles, pendant que l'on place en face de leur sexe des parfums capiteux, espérant que, de la sorte, l'utérus fuira la puanteur et regagnera sa place dans le petit bassin où il aura été attiré par les effluves plus captivants.

 

Bien sûr, la médecine apporta la preuve que toutes ces excursions, ces balades entre bas-ventre et tête étaient impossibles. Mais Freud revint sur cette démonstration et déclara que les Grecs avaient raison, que les crises hystériques proviennent bel et bien d'une irruption de l'utérus dans la tête des patientes. Bien sûr, ce n'est pas l'organe qui investit soudain le cerveau, mais c'est une représentation de celui-ci, une idée, qui pénètre l'esprit et y jette le trouble. Il fallait donc comprendre que ces femmes étaient malades des idées, du ressentiment, que l'utérus, organe exclusivement féminin et maternel, éveillait en elles, et notamment de la souffrance, voire de la haine qu'elles pouvaient éprouver envers lui. Une haine qui viendrait donc se loger dans la tête, après une migration identique à celle de l'utérus, une migre-haine donc, que la femme va pouvoir opposer à son mari, pour lui refuser le plaisir qu'il pourrait tirer de l'organe qu'il possède, lui, et dont elle est privée, elle, puisque précisément, elle est dotée d'un utérus et non d'un pénis.

 

 

 

Ainsi, il apparaît que l'on peut tomber malade d'une idée, d'un fantasme, qui peut même affecter le corps. La notion de psychisme, d'une sphère psychique autonome, qui englobe tout notre être, se concrétise ici. En 1897, Freud va préciser encore davantage cette idée. Constatant que toutes ses patientes lui rapportent des scènes où elles ont été séduites par des amis de la famille, ou par un oncle, voire carrément par leur père, il est horrifié, jusqu'au moment où il comprend qu'il ne s'agit en rien de la réalité, mais de fantasmes qui, comme l'utérus remontant dans la tête, leur apparaissent comme des souvenirs réels. Les patientes ne mentent pas, elles sont totalement convaincues de la réalité des faits qu'elles rapportent, et cette « réalité » a des conséquences effectives, tangibles, sur leur vie et leur santé. C'est ainsi que naît la notion de réalité psychique. Une réalité qui opère en nous, le plus inconsciemment qui soit, mais qui possède les mêmes indices de cohérence et de résistance que la réalité matérielle partagée par tous. C'est la réalité du rêve, par exemple. Quand nous rêvons tout est vrai, on adhère totalement à ce qui se passe. Nulle part il n'y a un signal qui nous avertit que nous sommes dans un monde fictif. Ce n'est qu'une fois réveillés, revenus à la réalité matérielle, que nous pouvons savoir que nous avons rêvé. Certains ne se réveillent jamais : c'est le cas des psychotiques, qui vivent en permanence dans leur délire, donc dans la réalité psychique, ce qui a forcément des conséquences importantes sur leur vie, puisque c'est ce monde illusoire qu'ils gèrent et non la réalité commune, qui s'agite autour d'eux et dans laquelle ils évoluent physiquement.

 

 

 

La chose, à ce moment-là, devient claire : notre moi est pris entre la réalité physique à laquelle il lui faut s'adapter et la réalité psychique qui vit en nous et tente de prendre toute la place. La notion d'inconscient s'écrit ici, et l'idée que nous sommes à sa merci se devine en même temps.

 

 

 

Cette même année 1897, Freud fait une autre découverte, celle du complexe d'Œdipe. Soyons précis, il n'invente rien, il ne fait que pousser des portes et que décrire ce qu'il observe alors. Le mythe d'Œdipe existe depuis belle lurette et il a trouvé de grandes plumes pour être raconté avec toute la tension dramatique qu'il mérite, à commencer bien évidemment par Sophocle. Mais il est monté sur les planches aussi grâce à Eschyle, Sénèque, Pindare, Voltaire, Corneille, Gide ou Cocteau. Diderot y fait même allusion dans Le Neveu de Rameau, quand il constate que « si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu'il conservât toute son imbécillité, et qu'il réunît au peu de raison de l'enfant au berceau la violence des passions de l'homme de trente ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère... ».

 

 

 

Le bouleversement est considérable. D'un seul coup nous possédons un appareil psychique dont une très large part est inconsciente, nous sommes habités, traversés par des histoires, par des fantasmes, écartelés dans des conflits qui se jouent dans le tréfonds de nous-même. En même temps tout prend du sens, le rêve, le lapsus, l'acte manqué, le délire. Il suffit de les décoder et un nouveau dialogue s'établit avec soi-même, un nouveau champ de la connaissance de soi s'ouvre en grand, qui peut conduire à la guérison.

 

 

 

Évidemment cela transforme radicalement la pratique de Freud. Il abandonne l'hypnose qui pose trop de problèmes, n'utilise plus que la parole, une parole fondée sur la libre-association qui, maillon par maillon, conduit dans les profondeurs inconscientes. Il décide aussi de faire allonger ses patients sur un divan, notamment pour que les hystériques, ne pouvant plus bouger, soient obligées de remplacer l'agitation de leur corps par celle des mots.

 

 

 

C'est aussi les rapports avec le patient, et surtout, leur statut, qui va profondément changer. La psychanalyse va faire prendre conscience que tous les fous, les aliénés, comme on disait, sont des êtres semblables à tous les autres, et qu'il n'y a entre eux et nous qu'une différence de souffrance, mais pas de nature. Il y a en nous une part de folie, de névrose, contenue, et le passage d'un état « normal » à une pathologie mentale avérée n'est qu'une question de limites, de degrés. Il existe un continuum et il devient évident que « fous » et « normaux » partagent la même identité humaine.

 

Cela change complétement le rapport du médecin à son patient. Il n'a plus en face de lui un être totalement différent, un dégénéré, mais un alter ego, un semblable. Il s'ensuit un profond respect de l'autre, une autre manière de l'aborder (s'il est simplement malade il peut guérir et devenir comme nous sommes), mais aussi un nouveau rapport dans ce travail, un rapport d'empathie, une relation où il n'y a plus de barrière, où l'on va connaître l'autre parce qu'il est comme soi, et qu'il suffit donc de s'interroger sur soi, d'être à l'écoute de l'écho que l'autre fait naître en soi, pour le comprendre en profondeur et pouvoir l'aider efficacement. C'est même dans cette compréhension de la relation, et dans sa compréhension la plus inconsciente, que va s'élaborer l'outil principal de la méthode psychanalytique, le transfert, ce lien si particulier, parfaitement inconscient que le patient établit avec l'analyste et dans lequel il tente de revivre ce qu'il avait vécu si ardemment dans sa toute jeune enfance, et dont il garde au plus profond de lui-même une nostalgie indépassable.

 

 

 

Si désormais il n'y a plus de préjugés, de distance affective entre le patient et le médecin, il n'y a pas davantage le moindre outil, la moindre méthode, qui vont faire obstacle à l'établissement de ce lien si intime. C'est grâce à ce contact direct et très profond que le travail s'effectue. C'est donc une révolution gigantesque dans la prise en charge des malades.

 

Au passage, il devient évident que si le travail est fondé sur cet échange au-delà de la conscience, il est nécessaire que les psychanalystes aient parcouru le chemin qui y mène, et donc se soient engagés dans une formation importante, exigeante, et forcément longue.

 

 

 

 

 

 

 

Si l'aventure a commencé en cherchant un traitement pour l'hystérie, en particulier, et les maladies mentales en général, elle a conduit à explorer les profondeurs psychiques restées dans l'ombre jusqu'alors. Ce nouveau continent se trouve en chacun de nous. C'est donc sur une nouvelle connaissance de l'Homme que cette exploration a débouché. Ce qui a constitué forcément un pas énorme pour l'Humanité.

 

 

 

 

 

 

 

Pendant que Freud donne naissance à la psychanalyse, la médecine hospitalière évolue aussi. À la fin du XIXe siècle l'électricité autorise de nouvelles méthodes, galvanisations, électrothérapies, qui présentent l'avantage d'agir vite.

 

Comme il apparaît désormais que l'hystérique n'est plus possédée par le diable, mais par la sexualité, cette idée nouvelle va suggérer des méthodes de traitement spécifiques : compressions des ovaires, clitoridectomie (l'excision pratiquée rituellement, notamment en Afrique, et tellement décriée, ne fait ici que changer de nom), ovariectomie, suspension par la tête, flagellations ; ou encore, plus chimiques : bromure de potassium, cocaïne, opium, morphine, chloral ou valériane. Des méthodes dont on trouve encore la trace en 1937.

 

Dans le cas des psychoses, comme les approches qui refusent les théories psychanalytiques ne peuvent pas rendre compte précisément de l'origine de la maladie, on choisit de stériliser les fous pour prévenir toute propagation. Ce moyen adopté par de nombreux pays sera pratiqué jusqu'en 1970 en Suède, jusqu'en 1980 en Suisse, et continuera de l'être discrètement en France et aux États-Unis.

 

Les idées organicistes passent forcément toujours par le corps et visent évidemment le cerveau, donnant naissance à la psychochirurgie, mais aussi à des méthodes dont on a fatalement entendu parler, comme la trépanation ou la lobotomie. (qui valut le prix Nobel à Egas Moniz en 1949) Aux États-Unis, Walter Freeman invente le « pic à glace » qu'il enfonce dans le lobe orbitaire des patients. Entre 1945 et 1954 c'est près de cent mille malades qui seront lobotomisés de la sorte. Ce moyen n'a d'ailleurs pas totalement disparu et continue d'être pratiqué dans certains états.

 

Dans le même temps, l'utilisation de l'électricité, notamment les électrochocs, a toujours cours, même si par pudeur, on en a transformé les noms, les rebaptisant convulsivothérapie, électronarcose ou sismothérapie. Mais le mode d'emploi et les conséquences n'ont pas changé . Près de cent mille ont été pratiqués, en l'an 2000 aux États-Unis.

 

Enfin, pour mettre un terme aux pulsions dangereuses des criminels sexuels on a eu recours dans de nombreux pays à la castration chirurgicale. Aujourd'hui elle a presque entièrement disparu, hormis en République tchèque et en Allemagne.

 

 

 

 

 

Le premier neuroleptique, le Largactil, apparaît en 1952, suivi presque aussitôt par les premiers antidépresseurs. Cette arrivée de médicaments spécifiques et efficaces va bousculer la vision de la psychiatrie sur le malade. On va enfin imaginer raisonnablement qu'il puisse guérir et être resocialisé. Du coup la médecine des fous va pouvoir devenir plus humaine, entendre davantage la souffrance des malades mentaux et les traiter autrement, notamment en élaborant des psychothérapies. Pour parachever cette constante avancée, le 27 juin 1990, la France votera une loi relative « aux droits et à la protection des personnes hospitalisées en raison de troubles mentaux et à leurs conditions d'hospitalisation ».

 

 

 

C'est donc un long parcours que la psychiatrie hospitalière a effectué pour parvenir, presque un siècle après la psychanalyse, à une prise en charge plus humaine de la maladie mentale. Elle s'est dotée désormais de moyens passant par le langage et la relation. Mais, au lieu d'y parvenir, comme la psychanalyse, en plongeant au cœur de l'inconscient, elle y est arrivée grâce aux médicaments, ce qui l'a autorisée à ignorer totalement les découvertes freudiennes, et même à les combattre, puisque maintenant elle dispose d'outils thérapeutiques qui, dans la forme, peuvent ressembler à la psychanalyse, et qu'elle peut donc lui opposer, même si, dans le fond, elle fait l'impasse totale sur tout ce qui s'agite en nous et fait notre épaisseur psychique.

 

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