Histoire et défense de la psychanalyse 3

Suite de notre exploration de la psychanalyse et de la nouvelle vision de l'être humain qu'elle a fait naître.

 

Grâce à ce que nous avons découvert dans les deux précédents chapitres, pendant un siècle, nous avons possédé un inconscient, et nous avons été plus ou moins malmenés par nos sollicitations œdipiennes. Puis soudain, tout cela a disparu, Œdipe n'a jamais fait partie de notre famille, il n'a même jamais existé, et les rayons X, et autre imagerie par résonance magnétique, ont apporté la preuve qu'il n'y avait rien en nous, ni âme, ni univers psychique, que nous n'étions faits que de chair et d'os, traversés çà et là par des courants électriques, et répondant à des réactions chimiques dont nous ne maîtrisons rien.

Comment cela est-il imaginable ? Comment, du jour au lendemain, peut-on effacer cent ans d'une culture fabuleuse ? (Parler de culture est tout à fait intéressant, car dans le même temps, c'est toute une culture artistique, littéraire, musicale, historique, philosophique, qui a été jetée aux oubliettes.)

Et qu'on ne nous dise pas que c'est un effet du progrès, qu'il faut faire avec son temps, être moderne. L'anatomie, avec ses deux bras, ses deux jambes, et sa tête vissée au sommet du corps, est la même depuis Adam et Ève, et personne, au nom de la modernité ne réclame qu'elle nous offre de nouvelles représentations. (Encore qu'il existe quelques Docteurs Frankenstein, qui doivent s'y employer.)

 

Car déjà, nier les théories freudiennes pose le problème d'en apporter la démonstration. Mais surtout, il n'y a pas que Freud, il y a le nombre important d'êtres qui ont tenté l'expérience et ont rapporté avoir, grâce à elle, exploré des zones qui étaient, avant ce travail, hors d'accès, et avoir aussi revécu les affres de la situation œdipienne, des témoignages qui devraient plaider en faveur d'une réalité de l'inconscient et du complexe d'Œdipe. Ces personnes disposent d'une expérience que les détracteurs des acquis freudiens ne possèdent pas. En toute logique ces derniers devraient donc s'incliner devant cette connaissance intime que ceux qui ont entrepris le voyage analytique ont acquise.

Si une personne explique avoir vécu un phénomène extraordinaire lors d'un saut en parachute, par exemple, on peut laisser s'installer le doute, si la chose est très invraisemblable. Mais si plusieurs personnes témoignent de la même expérience, le doute doit s'effacer et ce qui est raconté, aussi incroyable cela soit-il, doit être considéré comme l'expression de la réalité. À partir de ce moment il n'est plus possible de le nier, sauf à témoigner d'une parfaite mauvaise foi, d'une incapacité à entendre raison, toutes choses qui ne peuvent que traduire une difficulté personnelle. (peut-être face à l'idée de s'envoyer en l'air.) On se souvient aussi de Michel Siffre qui a passé deux mois dans une grotte. Il y est descendu le 17 juillet 1962, et en est remonté le 14 septembre de la même année, croyant n'être que le 20 août. Tout ce qu'il a décrit, personne d'autre ne l'a vécu. Pour autant personne n'a douté de ses découvertes.

Or, il n'en va pas ainsi de la psychanalyse, alors que des millions d'êtres ont tenté l'aventure et ont témoigné de la pertinence de l'idée d'inconscient et de la réalité du complexe d'Œdipe. Cela aurait dû convaincre tous les autres de la véracité des thèses freudiennes. Encore une fois, n'ayant pas entrepris une telle démarche, ils ne possédaient pas l'expérience nécessaire pour contredire ceux qui l'avaient acquise, et donc, en toute honnêteté intellectuelle, ils auraient dû tenir pour vrai ce qu'on leur rapportait.

Mais il faut croire que les résistances étaient trop fortes, puisque, au lieu de se rendre à la raison, il s'est trouvé des petits malins pour suggérer que rien de tout cela n'existait, et qu'il s'agissait simplement d'une hallucination collective. Ils ont juste oublié quesi la possibilité d'être halluciné existe, elle vaut pour les deux camps et, dès lors, il est impossible de définir qui se trompe et qui perçoit la réalité telle qu'elle est. D'ailleurs, si cela se trouve ce sont les détracteurs de l'inconscient qui nagent en pleine illusion. Aujourd'hui les attaques s'étalent sur les écrans. Or, nous sommes là dans le domaine du virtuel, c'est-à-dire de l'imaginaire, autant dire celui dans lequel se développent les hallucinations de tout poil.

 

 

Il y a un conflit, notamment entre l'inconscient et le moi, l'un voulant s'exprimer, l'autre refusant de l'entendre, et même d'entendre qu'il existe quoi que ce soit au fond de soi. Cette dialectique, se traduit dans le travail analytique par un jeu de résistances, à tel point qu'une cure est surtout fondée sur l'analyse des résistances.

On pourrait résumer cela en disant que, chez celui qui s'engage dans une telle démarche, existent en lui deux courants, une force qui veut guérir, et s'engage dans ce chemin pour cela, et une autre qui tient à ses symptômes, refuse la guérison, et va tout faire pour que le travail échoue. Mais cela ne vaut pas que pour les stations prolongées sur le divan, c'est le lot quotidien de tout le monde. Prenons l'exemple de quelqu'un qui veut arrêter de fumer. Voilà une noble intention ! Il jette à la poubelle son dernier paquet de cigarettes. Mais très vite il est assailli par l'envie d'en griller une. Cela devient un combat, une joute, entre la bonne résolution et le désir taraudant d'y mettre un terme, combat qui témoigne de la résistance qu'oppose à la volonté de ne plus fumer, le symptôme tabagique.

S'il n'y avait pas de résistance, il suffirait de dire « J'arrête de fumer ! » ou « Je mange raisonnablement désormais ! » ou « Toutes ces conneries, c'est fini ! », pour que, aussitôt, il en soit ainsi. Mais tout le monde, expérience à l'appui, sait fort bien que cela ne se passe pas de la sorte, et que, pour parvenir au résultat escompté, il faut vaincre une résistance souvent acharnée.

 

Il est donc logique que cela se passe de la même manière dans le travail analytique, car ce sont les mêmes forces qui y sont sollicitées. Dans ce cadre, les résistances peuvent s'exprimer de plusieurs façons. Elles peuvent faire obstacle momentanément et, étant reconnues pour ce qu'elles sont, être dépassées, pour que le travail reprenne son cours, jusqu'à la prochaine résistance qui réclamera, elle aussi, d'être comprise pour disparaître enfin. Mais, elles peuvent être beaucoup plus fortes, voire elles peuvent refuser de céder, l'inconscient s'opposant à toute investigation. Dans de tels cas, une attitude aussi déterminée peut conduire le patient à abandonner définitivement la cure analytique. Bien entendu, il ne va pas avoir conscience que c'est pour cette raison qu'il abandonne. Il va se donner d'autres explications qui le satisferont, comme par exemple : la psychanalyse c'est du vent.

 

S'il s'agit d'un individu ordinaire, cela va gonfler un petit peu plus la foule des détracteurs de la psychanalyse. Mais il arrive que celui qui se heurte ainsi à une résistance indépassable, ait entrepris une psychanalyse dans le but de devenir lui-même psychanalyste. Cet échec risque de porter un coup d'arrêt définitif à ses projets. Ou alors, il existe une solution intéressante : intégrer cette résistance à un nouveau modèle psychothérapeutique. Il suffit alors de bâtir une théorie nouvelle autour de ce qui résiste, c'est-à-dire, en l'évitant soigneusement, en niant même qu'un telle idée, qu'un tel concept existe. C'est ainsi que sont nées de nouvelles psychothérapies, dont certaines se sont radicalement éloignées de toutes les conceptions psychanalytiques. (Même si, en y regardant de plus près, on en retrouve beaucoup, mais déguisées et opérant sous un autre nom.)

Une fois que l'on a saisi l'importance de la résistance, il est facile de comprendre que l'élaboration de ces nouvelles théories est construite sur une perte, une disparition : celle de l'idée, de la notion, de l'élément psychique, qui avait occasionné la résistance. Il est donc difficile de dire qu'il s'agit là d'un progrès, quand c'est une perte.

 

Fritz Perls, par exemple, a inventé la gestalt-thérapie, qu'il a commencé à pratiquer aux États-Unis dans l'immédiate après-guerre. Pendant son parcours « initiatique » il a effectué une psychanalyse, qui n'a duré que deux ans. Ce temps, très court pour quelqu'un qui veut en faire sa profession, signale qu'il a mis un terme à ce travail avant qu'il n'en ait fait vraiment le tour, et témoigne donc qu'il s'est heurté à une résistance qu'il n'a pas pu dépasser. Ne pouvant abandonner l'idée de devenir thérapeute, alors qu'il lui était impossible désormais de devenir psychanalyste, il ne lui restait plus qu'à inventer une nouvelle méthode thérapeutique. Dans un paradoxe singulier, la psychanalyse y est conspuée, mais de nombreux acquis en sont conservés. Ainsi il n'est plus question d'inconscient, mais de non-conscient, et le moi, le ça et le surmoi, constituent toujours les instances de l'appareil psychique, mais le ça, en appartenant désormais au non-conscient, perd de son épaisseur, pour ne pas dire de sa profondeur et de son mystère. En agissant ainsi, Perls, d'une certaine manière, continue son exploration de la sphère psychique, mais il y a installé quelques garde-fous qui lui garantissent de ne jamais se trouver nez à nez avec ce qu'il ne peut aborder, et contre quoi s'étaient édifiées ses résistances : une plongée dans des profondeurs inquiétantes, où règnent le complexe d'Œdipe et la pulsion de mort.

 

De la même façon, les constellations familiales, très en vogue actuellement, prétendent elles aussi, avoir fait un sort définitif à la psychanalyse, et proposent une nouvelle méthode fondée sur un concept central, à l'origine de tous nos tourments : le transgénérationnel, un héritage délétère qui circulerait ainsi de génération en génération, et viendrait nous perturber, au point que nous puissions en tomber malades. Pour dépasser cela, des participants aux groupes de thérapie vont jouer une scène appartenant au passé lointain du patient, et dans laquelle se trouve le nœud de son problème. Il est surprenant de constater que la notion de transgénérationnel a été inventée dans les années 1970 par deux psychanalystes, Nicolas Abraham et Maria Török, puis développée par Anne Ancelin-Schützenberger, et a connu une plus grande diffusion quand Serge Tisseron a publié son Tintin chez le psychanalyste en 1985. Quant aux saynètes qui constituent l'outil privilégié des constellations familiales, il est difficile de ne pas leur trouver un air de famille avec un instrument psychanalytique bien connu : la psychodrame. Ainsi les constellations familiales puisent aux sources freudiennes, mais font de la résistance, en ne le disant pas, et en utilisant les moyens qu'elles se sont appropriés, mais d'une manière qui les détourne de leur but initial. Dans la cure analytique, le patient affronte seul ses affres œdipiennes. Avec cette nouvelle méthode, au lieu de le diriger une génération avant, pour découvrir ce qui s'était joué inconsciemment avec ses parents, on l'envoie dans la nuit des temps, pour qu'il s'y perde. Et d'ailleurs, ce n'est même pas lui que l'on envoie, ce sont d'autres participants qui s'engagent dans l'expédition à sa place. Il est difficile de résister davantage.

 

D'autres thérapies vont faire une place centrale au corps. Même pour quelqu'un de non averti, il peut sembler surprenant que l'on doive en passer par le corps pour atteindre le psychisme. Pourquoi ne pas agir directement, comme dans le travail psychanalytique, de psychisme à psychisme ? C'est aussi pertinent et efficace qu'imaginer que le dentiste passe par le trou du cul pour nous soigner les dents. On voit bien, là encore, qu'installer ainsi le corps au centre de tout, constitue un obstacle, et donc une résistance sur le chemin qui pourrait mener directement à l'inconscient et que s'installe le risque de stagner, et de rester toujours accroché au corps, oubliant (mais n'est-ce pas le but de la résistance ?) d'aller au-delà.

 

La conclusion s'impose d'elle-même : de telles conceptions thérapeutiques, n'émanent pas de nouvelles découvertes en matière de fonctionnement psychique, ou de conceptions révolutionnaires. Elles sont le fruit d'une résistance de la même nature que celle qui oppose des obstacles au déroulement fluide de la cure analytique. Elles procèdent donc de mécanismes de défense identiques à ceux que l'on rencontre dans les pathologies mentales et qui construisent les symptômes. En précisant cela, nous percevons alors qu'elles obéissent à des impératifs affectifs, et non aux exigences d'une recherche raisonnée et rigoureuse. Dès lors, le dialogue devient difficile, quand les unes se fondent sur la raison, et que les autres sont animées par leurs affects. Comment, dans ces conditions, faire triompher la raison ? Car quand les affects prennent les commandes, on risque fort de la perdre.

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