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Billet de blog 7 octobre 2015

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Autisme

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

AUTISME

Ce matin, comme pratiquement tous les matins, je suis allé boire mon café au petit bistro où j'ai cette habitude. La patronne, m'ayant vu arriver avait déjà mis en route un espresso et, en attendant qu'il passe, avait étalé, comme chaque jour, le journal sur le bar.

J'ai sauté la une dont la radio m'avait déjà donné tous les détails, pour me lancer à la recherche d'articles que seul un quotidien peut publier. En voilà justement un qui attire mon attention : il y est question d'un philosophe, qui présenterait un syndrome d'Asperger, c'est-à-dire une forme d'autisme « de haut niveau », et qui anime une chronique sur une grande station de radio privée.

Dans l'entretien qu'il accorde au journal, il fustige la manière dont l'autisme est abordé en France, dénonçant notamment le fait que seulement vingt pour cent des enfants présentant cette maladie sont scolarisés. Plus loin il en appelle à la conscience générale, réclamant que les mentalités changent, et que, au lieu de percevoir l'autisme comme une pathologie, on le perçoive comme une différence, et une différence qui peut être un bénéfice. Il ajoute même : « Il faut dire à tous les parents d'un jeune autiste, qu'ils ont cette chance d'avoir un tel enfant. »

Après avoir avalé mon inévitable second café, je suis sorti, gardant en tête les réflexions que la lecture de cet article avait fait naître en moi.

Il se trouve que le petit bistroquet est situé à deux pas d'un établissement spécialisé qui reçoit des enfants autistes, et devant lequel je passe régulièrement, comme je le fais en cet instant.

J'y arrive au moment où les parents accompagnent leurs enfants. En voilà deux qui repartent. Je les aborde.

– Savez-vous que c'est une chance d'avoir un enfant comme le vôtre ?

– Vous êtes idiot ou quoi ?

Manifestement le chroniqueur a raison, les préjugés ont la vie dure.

Devant la porte, plusieurs éducateurs fument en attendant l'heure de commencer les activités. J'en profite pour venir à eux et engager la conversation.

Sans difficulté ils me parlent de Julien, le fils des deux parents que j'ai abordés et qui m'ont si mal reçu.

Julien a douze ans, il est autiste depuis sa naissance, c'est-à-dire qu'il n'a jamais parlé, qu'il vit dans un monde fermé sur lui-même, n'entretenant pas de liens avec les autres, dont on a souvent l'impression qu'il ne les voit même pas.

Il passe beaucoup de temps à se balancer d'un pied sur l'autre, en geignant et en se frappant le front, à tel point qu'il a comme une plaque de cuir épaisse là. Régulièrement il est attaqué par des crises d'angoisse, et alors il se frappe plus fort, crie, donne des coups, balance tout ce qui lui passe à portée de main, et chie sur lui, puis étale sa merde partout.

À la maison, c'est la même chose. Du jour où il est né ses parents ont cessé de sortir. Ils ne peuvent l'emmener nulle part, et le faire garder pose des problèmes insolubles. Ils se sont résolus, la mort dans l'âme, à le mettre dans des colonies de vacances spécialisées, pour pouvoir souffler quelques jours dans l'année.

Ils sont constamment en procès avec les voisins qui ne supportent plus les cris, les coups dans les meubles, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit.

Et les choses se sont encore aggravées quand, il y a quelques jours, Julien a fait tomber un pot de fleur sur la tête de la voisine du dessous.

L'établissement accueille une quinzaine d'enfants qui présentent, peu ou prou, ce même tableau clinique. Les parents de Julien ont résisté ensemble à toutes ces difficultés épouvantables, mais le plus souvent, la naissance d'un tel enfant a conduit à la séparation du couple.

Je demande s'ils sont scolarisés. Regards de mépris. On écrase les cigarettes en haussant les épaules, et sans un mot, tout le monde me tourne le dos et regagne les locaux. Le chroniqueur philosophe a raison : toute discussion est impossible. Il serait temps que les mentalités changent.

Je m'aperçois soudain que je n'ai pas noté le nom de ce philosophe ni celui de la station de radio où il officie. Je lui aurais bien volontiers téléphoné afin qu'il me permette de trouver les mots pour convaincre ces parents de la chance qu'ils ont.

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