Comme tout le monde j'ai été profondément choqué par les attentats terroristes perpétrés les 7, 8 et 9 janvier, et je me suis associé au mouvement de révolte et d'appel au rassemblement et au retour aux valeurs démocratiques qui a suivi.
J'ai été touché d'entendre la Marseillaise, chantée spontanément par des milliers d'êtres, au-delà des polémiques qui y voient un chant guerrier – alors que, soyons honnêtes, c'est de la gnognotte à côté de ce que nos enfants reçoivent en pleine figure à longueur de temps à la télévision ou sur l'internet – et bien que le manque d'habitude nous ait fait oublié que la tradition suppose que nous fassions une liaison propre à notre seul hymne national, et disions « qu'un sang (qu') impur…. » Mais l'intention y était.
Ainsi, des mots, des chants, des devises républicaines, des élans fraternels se sont rassemblés avec ferveur autour de valeurs à défendre, à rappeler, à scander, comme la liberté ou l'union nationale, et ont installé une nouvelle conscience collective, un nouveau sentiment d'appartenance à une même patrie.
Il était nécessaire que ces émotions, ces élans puissants durent un certain temps, pour que nous en profitions, que nous nous en remplissions, qu'ils installent des échos nombreux en nous.
Mais, une fois ce temps passé, il est indispensable que revienne celui de la réflexion, que nous cherchions à comprendre ce qui s'est passé, et surtout que nous tentions de mettre en lumière tout ce qui s'inscrit en filigrane de l'évidence, obéissant ainsi à l'injonction de Platon, qui estimait que « la pensée doit aller au-delà des opinions. »
La première chose que les événements ont installée, c'est un clivage radical entre les « tout-bons » que nous sommes et les « tout-mauvais » que sont les terroristes. Ce fractionnement – dont il est bon de rappeler que c'est le mécanisme fondateur du racisme – nous permet de projeter tout ce qu'il y a de mauvais en nous dans l'autre, là-bas, à l'autre bout de la planète, cet autre si différent de nous, appartenant à une autre culture, pratiquant une autre religion . Grâce à cela nous voilà soudain tout blancs, quand l'autre apparaît tout noir (je l'ai dit, c'est le fondement du racisme.)
C'est tout bénéfice, et désormais, nous n'avons plus à regarder en nous, à faire notre examen de conscience, et à reconnaître notre part de responsabilité dans les drames qui nous frappent. Nous pouvons, dorénavant, nous contenter de pointer un doigt accusateur en direction du proche-orient.
Il est aussi évident que cette fracture si nette est totalement artificielle. Ce partage manichéen est un mécanisme psychologique qui ne ressortit ni à la réalité objective ni à la raison.
Raisonnons donc, et évoquons les Français qui ont rejoint le djihad, et dont nous avons appris qu'ils avaient participé à l'exécution de compatriotes détenus en Syrie. Nous pourrions aisément conclure que, ne pouvant tuer leurs pères ou leurs frères ici, ils sont allé le faire symboliquement là-bas, où leur geste criminel se trouvait soudain légitimé au nom de la guerre sainte. Mais, même si le devoir religieux veut justifier ces meurtres, il est impossible de ne pas comprendre qu'Œdipe s'est envolé pour le proche-Orient afin d'y tuer Laïos, et Caïn pour y éliminer Abel. Donc, loin de la motivation fanatique, il nous faut davantage estimer que c'est une haine inconsciente qui a armé les bras de ces bourreaux.
De la même manière, ceux qui ont perpétré les attentats de janvier, ont été repérés, avant de rejoindre le terrorisme, pour des faits de délinquance. Nous pouvons alors imaginer qu'ils avaient déjà en eux le désir de tuer, voire au moins de faire du mal, mais qu'une force, qu'une conscience implacable, le leur interdisait. En rejoignant un mouvement terroriste, ils se sont trouvé d'un coup autorisés à commettre des crimes, mais qui, du fait de leur conversion, sont devenus des actes héroïques commandés par l'engagement religieux.
Nous sommes enclins dès lors à nous demander si cet enrôlement n'était pas qu'un masque posé sur des pulsions criminelles qui cherchaient le moyen de s'exprimer en actes.
Présenter les choses de la sorte est fondamental, car le terrorisme est la dérive d'une religion, alors que la délinquance est un symptôme de notre société moderne, une manifestation délétère dont nous devons chercher l'origine chez nous, en nous, dans nos nouveaux modes de vie.
En pensant les choses de la sorte, nous sommes contraints de reconnaître qu'il n'y a pas de distance entre les actes criminels que nous évoquons, et les tueries perpétrées, par exemple, aux États-Unis, dans des milieux scolaires, ou les soixante-treize personnes tuées à Utøya par Anders Behring Brevik, ou encore les trois cent quarante-quatre victimes de la prise d'otages de Beslan
Nous pouvons constater, en même temps, que tous ces événements tragiques sont apparus à la même époque, à la fin du XXe siècle, et ont connu un essor exponentiel avec l'entrée dans le XXIe siècle et dans l'ère numérique.
Les tueries en milieu scolaire, par exemple, ont été multipliées par cinq, et plus de la moitié a été perpétré aux États-Unis, au moment où ils se lançaient dans une guerre impitoyable contre le terrorisme.
Nous ne pouvons donc pas refuser ces liens, et réaliser encore un clivage qui laisserait imaginer que ces phénomènes n'ont aucune relation entre eux.
Au contraire, ils sont indissociables, et cela doit nous pousser à comprendre que,si nous voulons lutter, à notre niveau, contre la montée de ce fanatisme, il est nécessaire d'en examiner les racines chez nous, et même, à l'intérieur de nous.
Engageons-nous sur une autre piste, et considérons le sentiment d'appartenance à une même patrie, l'appel à l'unité nationale, dont nous avons annoncé partout le retour, et dont nous nous sommes tant réjouis lors des manifestations qui ont suivi les attentats de janvier. Or, cette unité était loin d'être parfaite, puisque le Front national n'a pas participé aux mêmes rassemblements que les autres formations politiques, installant là aussi un clivage.
Il est inutile de savoir si c'est nous qui les avons rejetés ou eux qui se sont exclus, le résultat est là : il n'y a pas eu de réelle unité nationale.
La façon dont j'ai réalisé moi-même un clivage ici, opposant « eux » (les adhérents du Front national) et « nous » (les autres) confirme que je n'adhère pas du tout aux valeurs de ce parti, mais malgré cela, je suis obligé de reconnaître que ses représentants ont été élus démocratiquement, et que donc, il constitue un courant politique légitime au même titre que tous les autres.
Il est étonnant que, alors que nous réclamons l'existence d'une mixité sociale, dont nous pensons qu'elle est le gage d'une belle harmonie nationale, nous rejetions le Front national, et que personne n'y trouve à redire.
Ses électeurs sont aussi la France. Elle est bigarrée, pas seulement en termes de cultures, d'origines, de races, de religions, mais aussi en termes de convictions politiques.
Et donc, puisque nous sommes la France, il est logique que nous aussi, nous soyons bigarrés, c'est-à-dire constitués de différentes couleurs, habités par des convictions plus ou moins contradictoires, voire parfaitement opposées et, dès lors, difficilement conciliables.
En présentant les choses de la sorte, je dois donc admettre que lorsque le Front national a réalisé un score de 17,90 %, ce n'est pas parce que 17,90 % d'imbéciles lui ont accordé leurs voix, mais, en fait, parce que 17,90 % de moi-même a voté pour lui.
Penser les choses de cette manière est très intéressant.
Cela nous oblige notamment à considérer que, entre tous ces êtres et nous-mêmes, il n'y a pas de différence de nature, mais juste une question de degrés.
Nous avons tous en nous des pulsions meurtrières, mais chez certains elles sont ensevelies sous de telles épaisseurs de plomb ou de béton qu'il est impossible qu'elles s'expriment jamais, alors que, chez d'autres, elles sont plus facilement mobilisables et convertibles en actes.
Et même, il n'est pas sûr que la plus solide chape de béton soit parfaitement inexpugnable. Si demain la guerre est déclarée, et que nous nous retrouvions avec une arme entre les mains, rien ne prouve que nous ne serions pas plus barbares que ceux que nous dénoncions peu avant.
C'est quelque chose que nous pouvons aussi connaître d'une manière plus discrète, quand, poussés à bout, nous « sortons de nos gonds » et flanquons une gifle à notre compagne ou à notre enfant.
Il n'y a donc pas qu'une dimension de degrés, mais aussi une question de circonstances.
Le score du Front national a augmenté progressivement, et des êtres qui étaient hostiles à ses idées, s'y sont soudain ralliés, car ils ne concevaient pas d'autre moyen pour lutter contre le malaise et l'insécurité qui chaque jour gagnent du terrain.
Ici, certains adhèrent à des partis extrémistes, là-bas, d'autres rejoignent des mouvements terroristes.
Ce partage, ou cette cohabitation intérieure, est le sujet du roman de Robert Louis Stevenson, L'Étrange cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde.
Il est intéressant de noter qu'il a été écrit entre la guerre de 1870 et celle de 14-18, un conflit mondial, où précisément des millions d'êtres paisibles, de doux Docteurs Jekyll ont été transformés en Mister Hyde.
Ce qui mérite aussi d'être remarqué, c'est que la transmutation de Jekyll en Hyde s'opère grâce à une potion (pas si magique que cela, somme toute) élaborée scientifiquement, ce qui vient nous chuchoter à l'oreille que, à force de bidouiller l'être humain, comme nous le faisons aujourd'hui, nous finissons par le métamorphoser en monstre.
C'est sans doute l'avertissement que voulait nous faire parvenir Stevenson : « méfiez-vous de ce que vous êtes en train de faire, vous allez libérer Hyde ! »
Libérer Hyde ?
Lui accorder la liberté, donc ?
C'est précisément cela que nous réclamions lors des manifestations : la liberté. Mais soudain nous voilà face à deux libertés : celle de Hyde et celle de Jekyll, et les deux ne peuvent s'accorder, elles s'opposent même totalement. Stevenson, lui-même, n'a pas trouvé d'issue à ce conflit, puisque, en tuant Hyde, il a fait mourir Jekyll.
Cela va au-delà de l'affirmation de John Stuart Mill, qui rappelle que la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres. Il y a, semble-t-il, des libertés qu'il ne faut même pas accorder si nous voulons vivre en bonne entente, voire même simplement vivre.
Je parlais, plus haut, des tueries aux États-Unis. À chaque fois, elles ont donné lieu à des débats sur la vente des armes à feu, débats qui ont été vite clos par le rappel qu'il s'agit là d'une liberté que nulle ne saurait aliéner.
Or, ce droit à l'auto-défense a un coût humain exorbitant : outre-Atlantique les décès par arme à feu sont dix fois supérieurs à ce qu'ils sont chez nous.
C'est clair, aux États-Unis, la liberté tue.
Je ne fais qu'amorcer une discussion qu'il faudra bien poursuivre à un autre moment, mais, pour l'instant, je vais rester encore un moment avec notre couple infernal : Jekyll et Hyde.
En constatant que se jouent en nous les mêmes conflits qu'à l'extérieur, nous pouvons déjà imaginer des possibilités d'action à notre échelle.
Nous le savons bien, réclamer que l'autre change ne sert à rien. Il est en général persuadé de bien agir, et, s'il pense comme nous qu'il faut améliorer les choses, de la même manière que nous, il attend que ce soit nous qui le fassions. Il est clair que, dans ces conditions, rien ne bougera jamais.
Donc, il faut concevoir les faits autrement. En reconnaissant la présence de Hyde en nous, nous admettons une part de responsabilité dans ce qui se passe, et cela doit nous engager à agir, et à agir là où nous pouvons effectivement faire quelque chose, c'est-à-dire, en nous-même. Et cette action, aussi petite soit-elle, participera au combat contre tous les extrémismes.
Certes, nous sommes dans un temps d'individualisme, d'égoïsme, de refus des liens, et aussi d'évitement des responsabilités. Mais, tout cela ressortit au fantasme, à l'illusion : nous sommes dépendants les uns des autres, et quoi que nous fassions, cela à des conséquences sur la société en général.
C'est comme un train, dont nous sommes l'un des wagons.
Si notre wagon avance, tout le train avance, et s'il recule, il en va de même de l'ensemble du convoi. Peu importe de savoir si c'est moi qui fait bouger le train ou le train qui me fait avancer ou reculer. L'important, comme dirait Pierre de Coubertin, est de participer.
Si je recule, que je cède, sur quelques points de morale qui me semblent anodins ou, pensé-je, sans réelles conséquences, je fais reculer, à quelques wagons de là, celui où se trouve l'électeur qu'une certaine conscience politique retenait de voter Front national, et qui désormais va le faire ; plus loin encore, c'est le délinquant qu'un restant de morale empêchait d'agresser physiquement ses victimes, et qui maintenant que je lui ai offert ce blanc-seing, ne va plus s'en priver. Tout au bout du train, c'est le djihadiste qui, il y a peu respectait encore ses otages, et qui aujourd'hui va les torturer et les assassiner.
Une autre image me semble encore plus pertinente : celle d'un corps. Nous sommes tous les cellules qui constituent ce grand corps social qui va si mal aujourd'hui.
D'emblée, mais ce sera l'objet d'un autre débat, il est évident que, pour qu'un corps fonctionne, il est nécessaire qu'il soit composé de cellules très différentes, destinées à des tâches tout aussi différentes et complémentaires.
La mode actuelle, qui voudrait que nous soyons tous pareils, est ridicule et inopérante, d'autant que, dans cette ambiance de tout-sexuel, notre organisme ne serait plus alors constitué que de cellules sexuelles, ce qui très vite donnerait à notre société l'allure d'un énorme testicule.
Le deuxième point sur lequel nous pencher aujourd'hui rappelle que, pour que cet organisme fonctionne, il faut qu'il existe des liens, et des liens forts, variés et nombreux entre les cellules et entre les organes.
Or, désormais, règne l'individualisme, et chacun se veut libre et indépendant. Dès lors, il agit exactement comme la cellule cancéreuse qui, au nom de ce sentiment de liberté, d'indépendance, rejette tout lien avec les autres cellules, et avec l'organisme qui l'abrite, refusant de concevoir que, en se comportant de la sorte, elle le condamne à mort et, fatalement, se condamne elle aussi à mort.
Donc, si nous voulons agir vraiment, il nous faut reconnaître Hyde en nous, et recréer tous les liens que nous avons détruits ce dernières années.
Reconnaître Hyde comme étant une part de soi, et ne plus le projeter sur, ou dans l'autre, c'est dire : « Je ne suis pas seulement Charlie, je aussi un terroriste qui, à sa manière, attaque notre société en détruisant les liens et les valeurs qui la constituent. »
Il n'est pas inutile, alors, de tenter d'établir le catalogue de toutes les situations où nous sommes les terroristes de nous-mêmes.
Peut-être faut-il être plus modeste, et nous contenter de repérer seulement quelques situations, car la liste des dégâts que nous avons occasionnés est trop vaste et donc impossible à dresser. À chacun, après, le soin de l'élargir en y ajoutant ses exemples personnel.
J'aimerais prendre pour modèle le poème de Rudyard Kipling « Tu seras un homme mon fils. »
D'abord, parce qu'il a été écrit à la même époque que celle où naissait Hyde, c'est-à-dire, peu avant la première guerre mondiale.
Ensuite, car il est remarquable, lorsqu'il fait appel à toutes les qualités, à toutes les valeurs, à toutes les vertus qui autorisent un enfant à devenir un homme.
Et, ce qui est encore plus marquant, c'est que, un siècle plus tard, plus aucune d'entre elles n'est sollicitée. Le mot même de « vertu » ne fait plus partie de notre vocabulaire.
Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une évolution, et certainement pas d'un progrès. Je suis davantage persuadé que nous avons détruit tout cela, pour ne rien mettre à la place, si ce n'est un consumérisme débridé, et l'illusion que nous sommes libres et tout-puissants.
Dès lors, il semble bien que fils, dont un père pourrait espérer qu'il devienne un homme, se confond avec fils, les fils qui tiennent les marionnettes vides que nous sommes devenus, manipulées par la mode, les commerçants, notre haine et notre orgueil.
Cela vaut donc la peine de relire ce magnifique poème, pour y retrouver une ferveur enthousiaste, et pour mesurer le recul que nous avons effectué ces derniers temps.
Donc, prenons le temps de cette lecture, et ne nous lançons dans notre catalogue délétère que dans quelques jours.