Je m'étais arrêté, il y a quelques jours, sur l'ennui que l'uniformité, le clonage, l'univocité ont fait naître et qui nous saisit tous sans que nous puissions rien en faire, sinon nous en défendre en utilisant tous les moyens, plus ou moins toxiques, dont j'ai déjà dressé en partie la liste.
« En faire quelque chose » ou « s'en défendre » ne donnent pas du tout les mêmes résultats. S'en défendre suppose que l'ennui reste intact, comme un ennemi installé une fois pour toutes, et dont il faut se protéger sans cesse, ce qui oblige à ne rien pouvoir faire d'autre qu'engager toutes ses énergies dans ce combat. En faire quelque chose, au contraire, c'est s'en saisir pour l'installer au cœur d'un processus, d'une construction, d'une élaboration qui vont lui donner du sens, vont l'intégrer à une œuvre qui le dépassera tout en tenant compte de sa présence et de ce qu'il représente.
Il en va ainsi de la peinture, de la musique, de la poésie, de la littérature qui, dès le XIXe siècle, l'ont installé au centre de leurs créations.
Toutes ces formes sublimes d'expression de l'humain sont des langages qui parlent avec des codes différents, s'expriment depuis des lieux différents, mais racontent toutes la réalité de l'Homme.
Précisément, langage et différence vont fort bien ensemble. Nous partageons tous cette même aptitude à échanger, à communiquer, qui est le propre d'un langage. Mais, nous utilisons des langues différentes, que chacun décline à sa manière, y imprimant son style, et témoignant là de sa parfaite originalité, en même temps que de son appartenance à un univers culturel commun, caractérisé notamment par cette capacité de parler et d'écrire.
Si la langue est la même pour tous dans un pays, elle connaît des variations, des emplois singuliers, qui nous indiquent aussitôt la région d'où vient notre interlocuteur. Il nous est très aisé de reconnaître un Marseillais d'un Ch'ti, ou un Bourguignon d'un Alsacien.
Ce qui les distingue de prime abord c'est leur accent, c'est-à-dire, leur prononciation originale de la langue commune. Une langue qui connaît le plus généralement des accents toniques, qui sont parfois indiqués au moyen d'un signe graphique, qui s'appelle aussi un accent. On retrouve d'ailleurs des signes similaires en musique, qui indiquent qu'il faut détacher, accentuer, telle note, pour que la musique soit plus expressive, et qu'elle nous fasse davantage vibrer aux accents de ses mélodies. S'il n'y avait ces différences de rythme ou d'intensité elle deviendrait vite ennuyeuse.
Enfin, il existe des accents qui définissent les voyelles, et leur donnent une prononciation différente, et le français, et c'est en cela que c'est une des langues les plus riches du monde, en possède un grand nombre, qui autorisent des variations infinies, et permettent un jeu subtil de nuances illimitées.
Hélas, je crains qu'il ne me faille dire « qui autorisaient », car nos magnifiques et raffinés accents disparaissent chaque jour sous les coups de boutoir de l'outil numérique. Les capacités extrêmement limitées de cette technologie interdisent, par exemple, de mettre des accents dans l'intitulé des adresses électroniques, et même sur des téléphones plus sophistiqués, ils ont tendance à disparaître. L'accent circonflexe n'a plus, aujourd'hui, droit de cité dans cet univers technique.
La problème c'est que c'est le moyen de communication que tout le monde a adopté. C'est d'ailleurs un double problème : d'une part il est cause de la disparition des accents graphiques ; mais aussi, comme nous n'entendons plus des êtres parler convenablement, et nous servir d'exemple, il entraîne une perte des accents phonétiques.
Nous l'avons ainsi constaté au moment du passage à l'euro. Personne ne s'est imposé comme un référence quant à son usage phonétique. Dès lors les gens s'en sont saisi comme ils ont pu, c'est-à-dire, le plus rudimentairement possible, en l'occurrence, sans faire de liaison. Cela d'ailleurs fait partie d'une disposition actuelle sur laquelle j'aurai moult fois l'occasion de revenir : la destruction des liens. Pour l'instant c'est la liaison qui m'intéresse.
En général, aujourd'hui, on installe « euro » dans une phrase comme s'il possédait un H aspiré. Mais cela n'est pas toujours systématique. Certains font des liaisons correctes jusqu'à un moment donné, puis les abandonnent. Ainsi, ils disent un (N)euro, deux (Z)euros, et ainsi de suite, habituellement jusqu'à dix-neuf. Vingt (T)euros est très rarement utilisé. Quant à cent (T)euros il est souvent remplacé par cent (Z)euros, qui s'entend « sans euro » et doit fatalement évoquer la réalité financière de beaucoup d'entre nous. Quatre-vingts (Z)euros est à peu près ignoré par tous, tout comme deux cents (Z)euros, et tous les multiples de cent.
Pourtant la grammaire française est très précise à ce sujet, et indique qu'il faut nécessairement faire la liaison avec un mot qui commence par une voyelle. Essayez, par exemple, de faire la même chose avec « an », et de lui imposer un H aspiré. Il est très difficile de dire « on n'a pas tous les jours vingt (H)ans », « la guerre de cent (H)ans », « grand-mère a quatre-vingts (H)ans », ou encore, « cela s'est passé il y a trois cents (H)ans ».
Ce défaut de liaison traduit bien l'état d'abandon dans lequel nous sommes, principalement, parce que nous refusons désormais tous les liens avec les autres, avec la tradition, avec la Culture, et bien sûr, avec la langue. Si l'on ajoute à ces façons singulières de faire ou non la liaison, le fait que certains mettent à euro un S au pluriel, quand d'autres ne le font pas, et que le centième de celui-ci se décline en « cent », « centime » ou « centime d'euro », nous parvenons à ce constat qu'il y a autant de façon de parler l'euro qu'il y a d'individus. Ainsi, ce qui devait rassembler tout le monde, n'a fait que séparer davantage.
C'est aussi le résultat de l'injection d'objets techniques sans âme. Le franc entretenait un rapport affectif avec ses utilisateurs, qui parlaient volontiers de « briques », de « bâtons » ou de « balles ». L'euro n'a donné lieu à aucune reprise de cette nature, aucune familiarité affectueuse.
La rupture des liens avec ceux qui pourraient nous apprendre la prononciation exacte de notre langue est chaque jour plus flagrante. Ainsi, un grand nombre de réclames vantent les mérites de produits, comme par exemple, des shampoings, à base de zinc, et elles ont toutes en commun de dire [zɛ̃k] là où l'on doit prononcer [zɛ̃g]. Demain, un nouveau métier verra le jour, celui de plombier-zinqueur, qui ne viendra qu'à zinq heures, et qui, à chaque fois que vous lui demanderez quelque chose, vous répondra : « une sekonde, s'iouplaît. »
Quant à notre accent circonflexe trop tôt disparu (ce sont les meilleurs qui s'en vont les premiers) son absence donne lieu à des situations bien singulières. Ainsi, au moment du ramadan, tous les journalistes évoquaient cette période de jeûne, mais, affadissement oblige, celui-ci était devenu, non plus [ʒøn], mais [ʒœn], nous projetant alors dans une « période de jeunes ».
En fait, nous savons fort bien que nous sommes dans l'ère du jeunisme, et dès lors « jeûne et abstinence » doit s'entendre comme « jeune et abstinence ». Si certains y voient un aspect sexuel, ce n'est pas anodin, dans ces temps où seul compte désormais le sexe. Mais il me semble qu'il faut surtout comprendre que nous sommes entrés dans une période de totale abstinence : abstinence de culture, abstinence de beau langage, abstinence de belles pensées, de grands sentiments, bref, de tout ce qui constitue l'être humain civilisé.
Comme quoi, le langage, même maltraité, (mais que fait la police ? La police d'écriture bien sûr), donc même malmené, il reste capable de nous jouer encore des tours, et de traduire, malgré nous, ce qui se passe et nous échappe. Nous en avons un autre exemple avec le verlan de « énerver ». On ne dit plus « je suis énervé » mais « je suis vénère », et pas davantage « il m'énerve » mais « il me vénère ».
Voilà une formule extraordinaire. On imagine volontiers un enfant disant cela, ou espérant avoir à le dire, de son père : « il me vénère ». Ce serait alors le renversement (mais le verlan n'est que cela) de la vénération que les enfants vouent à leur père quand ils sont tout-petits, et qu'ils l'installent sur le trône de Dieu-le-Père.
D'un coup cela nous renseigne sur ce qui se passe : la « période de jeunes » a renversé les rôles, et c'est désormais l'adolescent qui mène la danse et impose ses dispositions à tout détruire, surtout tout ce qui vient des parents, à commencer, bien évidemment, par la langue maternelle. D'où cette usage sans limite de l'anglo-états-unien. À tel point que je tiens le pari que, dans deux ans, trois tout au plus, le français sera une langue morte.
Allez ! Un petit constat amusé, pour oublier ce deuil qui va nous frapper très vite. Un nouveau nom est apparu, qui revient souvent dans la conversation : pôle emploi. Mais, obéissant aux mêmes principes que je viens de décrire, pôle [pol], se prononce désormais comme Paul [pɔl]. Et là aussi ce n'est pas anodin, car ce Paul-là finit aujourd'hui par faire partie de la famille.
Je ne parlerai pas des terminaisons en izm, comme organizm, communizm, consumérizm, une prononciation acquise à force de boire des sodas, de manger des hamburgers et des frites grasses qui ont traversé l'Atlantique, et nous ont rendu la bouche pâteuse et paresseuse. Mais, au-delà de la prétérition, il faut constater ce paradoxe : désormais la Palestine a deux ennemis : Israël et Izraël. Et ce dernier est bien pire que le premier, car il ne respecte rien, notamment pas les règles de la prononciation française.
J'aimerais terminer par un petit exemple d'assassinat de notre si belle langue perpétré par l'administration française elle-même, en contradiction avec tout ce qu'elle prétend promouvoir pour sa défense.
Il y a quelque temps j'ai dû me procurer un document que seule la sous-préfecture de L'Haÿ-les-Roses pouvait me délivrer. Fort heureusement, il n'était pas nécessaire que je me rende dans cette charmante petite ville du sud de Paris, la formalité pouvant s'effectuer à distance.
Pour cela j'accède à la vitrine électronique de la sous-préfecture, inscrit le nom de la commune dans l'espace prévu à cet effet, et soudain, l'électronique m'affiche : « Cette localité n'existe pas. »
Bigre, j'ai bien fait de ne pas y aller, j'aurais sans doute pu tomber dans le trou que cette disparition a fatalement laissé. Aussitôt j'alerte les autorités compétentes et tous les médias, mais l'on m'affirme qu'aucune volatilisation de cette nature n'a eu lieu récemment. Je tente à nouveau ma chance, et cette fois-ci un bref message me claironne : « Veuillez n'utiliser que des termes européens. »
Donc, la ville n'a pas disparu, elle a seulement été victime d'un glissement de terrain, et doit maintenant se trouver quelque part en Asie ou en Afrique, sans doute.
Sorti de ces considérations géologiques, il me faut constater que le Ÿ est pourtant bien un signe européen, et que donc la technologie, dont on nous vante les capacités sans limites, ne possède en fait que des compétences très restreintes, puisqu'elle n'est pas capable de le lire, alors que sans effort je peux, moi, le faire, et même l'écrire sous toutes les formes que mon imagination m'autorise.
À moins qu'il ne faille comprendre qu'européen veut dire désormais états-unien, et que c'est là-bas qu'on ne veut pas de nos richesses grammaticales ni de nos originalités langagières.
Il faut alors nous atteler à une douloureuse tâche : dénombrer les victimes occasionnées par cette attaque de notre langue. Il y a d'abord la perte des trente mille habitants de cette commune val-de-marnaise, auxquels il faut ajouter forcément, ceux d'Aÿ, de Faÿ-lès-Nemours, de Freÿr, de Moÿ-de-l'Aisne, ainsi que les pharaons Aÿ premier et Aÿ II, et aussi l'immense Eugène Ysaÿe. Au bout du compte ce sont près de soixante mille disparitions qu'il nous faut déplorer. Nous pouvons donc légitimement déjà parler de génocide.
Et c'est en souvenir et en hommage à tous ces disparus que j'ai décidé d'intégrer un Ÿ dans mon alias. D'autant que l'Hay c'est très laid.
Arrivé ici, je pourrais me dire que c'est une des conséquences de notre allégeance à l'informatique. C'est un outil mécanique, et il ne faut pas en attendre grand chose. Pourtant l'on nous bat et nous rebat les oreilles des performances hors du commun de ces machines, mais force est donnée de constater qu'elles sont très limitées, puisqu'elles ne peuvent mettre des trémas sur un Y.
D'un autre côté, entériner cette réflexion serait, d'une certaine manière, considérer que l'informatique est autonome, et que, donc, elle décide de sa façon de gérer les choses, alors que la technologie est tout à fait passive, et qu'elle obéit à un utilisateur.
Je vais faire une petite expérience. J'entre « Pablo Picasso » dans le cartouche idoine (ad hoc, dirait Tintin) qui s'offre à moi sur mon ordinateur. J'orthographie son nom avec les majuscules que le respect de la grammaire française, ainsi que le respect de ce génie, supposent. Puis je décide d'aller découvrir certaines de ses réalisations, et je change de page. Là, surprise, les majuscules ont disparu.
Si, seule la machine avait opéré, elle aurait passivement transporté d'une page à l'autre le nom du peintre tel que je l'avais écrit. Si des minuscules sont apparus c'est que quelqu'un en a décidé ainsi, quelqu'un qui souhaite détruire notre langue et tout ce qu'elle nous apporte.
Il y a donc une volonté qui organise tout cela, vise à nous uniformiser, à nous rendre le plus crétin possible, sans âme, sans discernement. Cela rappelle sacrément 1984 de George Orwell. Et pas la peine de chercher bien loin Big Brother, il est dans les mains de tout le monde, et s'incarne en quiconque tient un écran dans la main.
Mais surtout je pense que tout cela favorise la société de consommation. Plus nous seront formatés, décérébrés, plus on pourra nous refiler tout et n'importe quoi. Et là, l'intention est clairement affichée.
Aussi, il faut constater que disparaissent toutes ces singularités, ces originalités, ces coquetteries qui sont un héritage de l'histoire des mots, et surtout témoignent que la langue est un être vivant qui ne saurait être formaté.
Or, c'est bien cela qui se passe aujourd'hui. Elle est désinvestie, coupée de ses racines, de ses palpitations, pour ne devenir qu'un code technique, un mode d'emploi, une chose morte, en tout cas non-vivante.
Et comme nous sommes faits de mots, nous devenons aussi non-vivants, des organes techniques greffés sur un organisme sans âme.
Enfin, n'oublions pas que l'écriture est apparue il y a environ cinq mille cinq cents ans, et qu'elle a signé le passage de la préhistoire à l'histoire. Il est à craindre que, en même pas cinq mille cinq cents jours, nous ne fassions le chemin inverse.