« Promis, juré, je m'y mets dès que je suis rentré chez moi. »
À l'instant, cette amie, vient de m'arracher l'engagement de mettre par écrit les idées, les positions que je défends, les analyses que je développe, et pas seulement sur des petits bouts de papier épars, comme je m'y livre déjà depuis longtemps, mais de prolonger l'exercice sur la toile, en utilisant un petit format électronique, qui s'appelle un …. peste, palsambleu ! le mot m'échappe... Je me souviens juste qu'il rime avec églogue, mais uniquement en ce qui concerne la sonorité, pas du tout quant au contenu. Eh bien, puisqu'il ne me revient pas, je vais plutôt emprunter à Michel Tournier son idée de « journal extime », un néologisme qu'il a forgé en opposition à journal intime, ce dernier regardant vers l'intérieur de soi et destiné, dans la majorité des cas, à rester secret ; le premier, lui, se consacrant davantage à l'observation du monde tel qu'il va, observation qui, certainement, s'effectue à la manière d'un entomologiste, c'est-à-dire, au moyen d'un instrument d'optique, permettant, tantôt de grossir les détails, tantôt d'embrasser tout l'ensemble, et dans tous les cas, d'installer entre l'environnement et soi la protection d'une surface de verre.
Maine de Biran rapportait qu'il fallait qu'il se trouvât seul, près d'un feu, retenu dans sa chambre par un froid trop piquant, et n'ayant rien de mieux à faire, pour que, selon ses propres termes, il s'amusât à réfléchir sur sa position actuelle, sur l'état de son cœur, dans cette époque de sa vie. C'est ainsi que naissait en lui le désir de coucher ses réflexions sur le papier et de leur donner la forme d'un journal intime. Nous pouvons aussi imaginer qu'il aurait pu se lever, aller à la fenêtre, et découvrir, à travers les carreaux, la marche du monde. Et si la plume l'avait démangé à ce moment-là, il aurait sans doute commencé à rédiger un journal extime. Mais il lui manquait deux siècles avant que l'auteur du Roi des aulnes n'invente ce nouveau mot.
Quelques années auparavant, Michèle Leleu avait aussi commis un néologisme pour désigner celui qui se livre à la rédaction d'un journal intime : un « diariste ». Dès que nous prononçons ce mot, nous vient à l'oreille celui de « diarrhée », et une certaine proximité s'installe soudain entre les flux intestinaux et les mouvements plus ou moins fluides dans les boyaux de la tête. La connexion n'est pas fortuite, et lorsqu'on se pose la question : « comment vais-je ? », elle peut trouver sa réponse au fond du pot de chambre. En même temps cela peut nous expliquer pourquoi il peut être intéressant d'observer la santé du monde ; notamment pour tenter de comprendre la crise actuelle, ce que nous pourrions traduire en langage populaire par : « d'où vient que nous sommes dans la merde ? » Du coup, cela justifie que nous ayons envie de garder la fenêtre hermétiquement close.
Sans doute que c'est un pigeon-voyageur qui serait venu donner du bec à la fenêtre de Maine de Biran, mais aujourd'hui, plus prosaïquement, c'est le téléphone qui sonne, et lorsque je décroche, l'amie qui a obtenu ma promesse de rédiger ce journal extime interroge : « Alors, as-tu accouché de quelque chose digne d'intérêt ? »
Mais bien sûr ! Tout est une question d'orifice. Certainement que, au tout début de sa vie, tout se confond dans la tête de l'enfant, et qu'accoucher ou chier doivent lui sembler la même chose, ce qui explique, par exemple, que nous parlions d'« histoires de cul » alors qu'il s'agit surtout d'histoires de sexes ; nous pouvons trouver là l'origine d'expressions comme « tu n'es qu'une merde ! » ou « ma petite crotte... » ; et nous comprenons aussi que « celui-là nous ne pouvons pas le sentir. », manifestement parce qu'il « nous fait chier. »
Il y a donc la réalité et le fantasme, mais aussi le jeu des métaphores, qui nous transportent dans d'autres univers. Accoucher d'une œuvre, d'un texte, rappelle la lente gestation de l'enfant dans le ventre de sa mère. Ici, c'est l'esprit de l'écrivain qui se fait ventre. Par contre, si nous savons qui a déposé la petite graine dans le ventre de la maman, nous sommes bien en peine d'indiquer la provenance de celle qui germe dans la tête du penseur. Parions que c'est le vent qui souffle sur le monde qui l'a déposée là. Dans ce cas, cela risque d'être une grosse « grrrrhaine », qui va pousser en lui comme un corps étranger, comme l'enfant que la société a pu lui « faire dans le dos. » (Tout se tient.)
Ainsi, tout extime que se voudrait ce journal, il tire sa pertinence d'une intimité très étroite avec le sujet qui l'intéresse. Toutefois, intimité ne signifie pas complaisance. Bien au contraire, il procéderait davantage d'une observation critique, de la dénonciation des égarements actuels, et du rappel de la morale de l'Humain. Il faut tout cela pour justifier que l'on décide de prendre la plume et de s'exposer, alors que, aujourd'hui plus que jamais, il paraît évident que, pour vivre heureux, il faut vivre caché (ou, comme diraient nos amis juifs : « pour vivre heureux vivons Kascher. »)
Car rester caché, désormais, n'est d'aucun secours. Même si l'on se calfeutre derrière sa fenêtre, à la façon de Maine de Biran, les grrrrhaines semées par notre monde pris de folie parviennent, comme les ondes, à s'insinuer malgré tout en nous, et réclament qu'on les saisissent dans des pensées, qu'on les emprisonne dans des réflexions, pour arrêter leur prolifération délétère.
Dès lors, l'on a forcément envie que ces pensées et ces réflexions puissent être partagées, qu'elles trouvent un accueil favorable auprès d'autres êtres, et finissent par s'installer dans les boyaux de leur tête, plutôt que dans d'autres boyaux qui leurs promettraient une fin peu enviable.