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Billet de blog 13 février 2015

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Quand je refuse de dire « merci », « s'il-vous-plaît », « je vous en prie », au motif que c'est dépassé,

Quand je manque de la plus élémentaire politesse, sous le fallacieux prétexte que c'est ringard,

Quand je renonce au savoir-vivre, parce que mon médiocre petit orgueil m'interdit de me plier aux codes communs,

Quand l'élégance des gestes, du cœur, de la pensée, me semble être une niaiserie antédiluvienne bonne à jeter à la poubelle,

Quand je me retranche derrière l'affirmation que « la femme est l'égale de l'homme aujourd'hui » pour oublier la galanterie et m'autoriser toutes les vulgarités,

Quand je me rends aux commémorations, aux cérémonies officielles, à toutes les manifestations, en jeans et en baskets, parce qu'il n'y a aucune raison que je change quoi que ce soit dans ma façon d'être,

JE SUIS BARBARE

Quand je prends tout ce qui reste, que j'en prive les autres, en me prévalant égoïstement du fait que j'y ai droit,

Quand je refuse de renoncer à mon plaisir, alors qu'il dérange les autres, les pénalise, les prive du leur,

Quand je ferme les yeux pour ne pas voir les conséquences de mes actes,

JE SUIS BARBARE

Quand, dans les réunions professionnelles, familiales, je préfère m'enfermer dans mon autisme électronique et portatif, plutôt que de faire l'effort de participer à l'ambiance générale,

Quand je n'éteins pas mon téléphone, chez le médecin, dans les salles de spectacle, dans les musées, ne manquant pas de déranger les autres,

Quand je hurle au téléphone dans les transports en commun, sans me soucier des autres qui pourraient espérer un peu de calme,

Quand j'écoute ma musique en permanence, le volume à fond, parce que je ne vais pas me priver de faire la fête pour quelques vieux cons séniles qui, de toute façon, ne comprennent rien à la jeunesse,

Quand je laisse divaguer mon chien, que je ne l'empêche pas de chier dans le bac à sable du jardin public,

JE SUIS BARBARE

Quand je filme le spectacle avec mon téléphone à bout de bras, ce qui empêche ceux qui sont derrière moi de le voir,

Quand j'enregistre le concert, alors que partout des panneaux me l'interdisent,

Quand je télécharge illégalement des musiques ou des films, parce que tout le monde le fait, et que je ne vois pas où est le mal,

JE SUIS BARBARE

Quand, dieu vivant, je pense être meilleur que tous les autres,

Quand je m'estime bien plus intelligent que n'importe qui, et que, dès lors, je considère ne rien avoir à apprendre de qui que ce soit,

Quand, Narcisse tout-puissant, je me juge totalement indépendant, libre et original, au point que je n'aie pas à me plier aux codes, aux règles ou aux lois de tous,

Quand je refuse avec mépris tous ces liens, tout cet ancrage dans la culture qui est la nôtre,

Quand, en agissant ainsi, je me comporte comme la cellule cancéreuse qui s'affranchit de tout lien avec les autres et avec l'organisme qui l'abrite, sans considérer que, en me comportant de la sorte, je le condamne à mort, et moi aussi, par la même occasion,

JE SUIS BARBARE

Quand je pense que je suis l'être le plus original du monde, le plus indépendant, le plus libre qui soit, parce que je porte des jeans, des baskets, des tatouages, des perçages corporels, que je maîtrise les jeux vidéo, que je surfe avec virtuosité sur les écrans, comme des milliards de mes semblables,

Quand je prends ce prétexte pour mépriser ceux qui ne font pas comme moi,

Quand je m'autorise des choses interdites, parce que personne ne me voit, et que j'ai perdu depuis belle lurette ce regard intérieur qui me rappelait ce qu'il est bien de faire et ce qu'il convient d'éviter,

JE SUIS BARBARE

Quand je considère que je suis totalement libre, puisqu'on est en démocratie, et que j'estime que cela me donne le droit de faire tout ce que je veux,

JE SUIS BARBARE

Quand je me comporte en sauvage, parce que c'est la mode

Quand je me conduit en ostrogoth, parce que c'est viril, que ça fait bien,

Quand je prends prétexte de la mode ou de l'exemple des vedettes, pour me défouler sans égards pour les conséquences,

JE SUIS BARBARE

Quand je regarde des films interdits aux moins de dix-huit ans, alors que je n'en ai pas l'âge,

Quand je joue à des jeux vidéo tout aussi prohibés aux mineurs,

Quand je ne vois dans ces interdits que des moyens de m'embêter, et que je refuse de comprendre que c'est pour me protéger,

JE SUIS BARBARE

Quand je me fais de l'argent sur le malheur des autres,

Quand je profite des circonstances pour revendre des fortunes les numéros introuvables de Charlie-Hebdo,

Quand je dépose comme marques commerciales la date du 11 septembre 2001, et le nombre de morts occasionnés par les attentats de ce jour-là,

JE SUIS BARBARE

Quand je m'introduis dans les messageries électroniques, me faisant passer pour des amis ou la famille, afin de tenter de refourguer ma camelote,

Quand, j'essaie par tous les moyens de piéger l'autre, pour lui soutirer de l'argent,

Quand j'utilise les bons sentiments, les actions caritatives, les causes militantes, les élans républicains du moment, pour vendre davantage,

JE SUIS BARBARE

Quand je prône la désobéissance,

Quand je méprise la morale,

Quand je conspue les éducateurs, mes parents, mes enseignants,

Quand aucune voix ne me souffle qu'ils ont pourtant raison, et qu'une bonne éducation est la meilleure des choses que je puisse posséder,

JE SUIS BARBARE

Quand je rabaisse ceux qui ne pensent pas comme moi,

Quand je me moque cruellement de ceux qui croient en quelque chose,

Quand je dénigre ceux qui ont des valeurs,

Quand je traite de mauviettes les pacifistes,

JE SUIS BARBARE

Quand je pense normal d'insulter, de me moquer publiquement de qui je veux, parce que cela ressortit à la liberté d'expression,

Quand je m'autorise tout ce que mes pulsions réclament,

Quand je refuse qu'on m'interdise quoi que ce soit, puisqu'il est interdit de m'interdire, mais que j'interdis aux autres d'en faire autant,

Quand je suis persuadé d'avoir raison en agissant ainsi,

JE SUIS BARBARE

Quand je « nique la police », que je fais circuler des pétitions pour lui couper les ailes, que je l'attire dans des guets-apens, mais que j'exige qu'elle intervienne aussitôt que j'ai peur,

Quand je conspue, que je conchie les valeurs de la République, ses emblèmes et ses institutions, mais que je réclame que les autres les respectent pour que je ne me sente pas en danger,

Quand je fais procès aux maires, aux élus, aux associations, parce que je n'ai pas envie de me plier aux décisions communes,

Quand, en me comportant de la sorte, je les empêche de faire leur travail, et donc, je pénalise tout le monde,

Quand j'utilise la justice dans mon seul intérêt, oubliant la morale, les autres, et la société,

JE SUIS BARBARE

Quand, à vélo, parce que soudain ma force musculaire est multipliée par deux ou trois, je ne me sens plus obligé de respecter le code de la route,

Quand, sur mon deux-roues, je ne m'arrête pas au feu rouge,

Quand, toujours sur ma bicyclette, je roule sur le trottoir en bousculant les piétons,

JE SUIS BARBARE

Quand, au volant de ma voiture, je ne respecte pas les limitations de vitesse, parce qu'elles sont faites pour ceux qui ne savent pas conduire, et donc pas pour moi,

Quand, le soir, je reprends le volant, en ayant bu plus que la loi ne l'autorise, mais ne m'arrêtant pas à ce détail, car « moi, je maîtrise »,

JE SUIS BARBARE

Quand je pilote mon drone dans des lieux publics, et que je mets ainsi en danger les autres,

Quand je profite de ce nouveau jouet technologique pour espionner mes voisins,

Quand, au volant de mon véhicule tout-terrain, je détruis la nature et gâche le plaisir des promeneurs paisibles,

JE SUIS BARBARE

Quand je vandalise les monuments publics,

Quand je salope les camions des commerçants,

Quand je macule de peinture les panneaux routiers, mettant en danger les automobilistes,

Quand je me disculpe de toutes ce dégradations en prétendant que c'est de l'art,

JE SUIS BARBARE

Quand, masqué, j'attaque les sites de ceux qui ne pensent pas comme moi,

Quand, parce que ces chercheurs, ces journalistes, ces penseurs n'ont pas la même opinion que moi, je m'introduis dans leurs ordinateurs pour détruire leurs outils, faire disparaître leurs documents,

Quand je profite de l'anonymat électronique, pour proférer des insultes ou des menaces,

Quand je me sers de la toile arachnéenne pour faire courir de fausses rumeurs,

Quand je fais circuler des photos humiliantes,

Quand je harcèle,

Quand je divulgue des secrets,

Quand je me précipite pour participer au lynchage médiatique de quelqu'un dont j'ignore tout, mais que je me sers du mouvement collectif pour donner libre cours à mes pulsions sadiques,

JE SUIS BARBARE

Quand je m'introduis dans l'ordinateur de ma copine,

Quand je fouille le téléphone de mon compagnon,

Quand j'espionne mes voisins, mes collègues, mon patron,

JE SUIS BARBARE

Quand je trompe ma compagne, parce que c'est à la mode, parce que je suis libre, que je suis moderne,

Quand je refuse de voir que je la fais souffrir, et que je l'humilie,

JE SUIS BARBARE

Quand je dis d'une femme qu'elle est bonne, qu'elle est chaudasse,

Quand aucune voix en moi ne vient me faire honte de telles paroles,

Quand, au fond de moi, il est vraiment écrit que les filles sont chiantes, que ce sont des pisseuses,

Quand je suis persuadé que c'est tout à fait vrai,

JE SUIS BARBARE

Quand je trouve virils les mauvais garçons qui méprisent les femmes, et vont même jusqu'à les frapper,

Quand j'achète les disques, que je regarde les films de quelqu'un qui est connu pour sa brutalité envers les femmes,

Quand je vais au concert d'un chanteur qui fait l'apologie de la drogue, de la violence ou du machisme,

JE SUIS BARBARE

Quand une fille se fait agresser au collège, et que ça me fait rigoler,

Quand une femme est bousculée, insultée dans le métro, et que je détourne la tête,

Quand, je n'ai pas honte de n'avoir rien fait pour l'aider,

JE SUIS BARBARE

Quand j'insulte mes parents, qui font le métier le plus difficile du monde, dans un monde qui ne les reconnaît plus,

Quand j'insulte mes professeurs, qui tentent d'assurer au mieux une mission en laquelle ils croient, alors que la société n'y croit plus,

JE SUIS BARBARE

Quand je donne raison à mon enfant, au détriment de quelqu'un, alors qu'il a tort, mais que c'est plus facile de m'en prendre aux autres qu'à ma progéniture,

Quand je laisse mes enfants fumer, boire, se droguer, car cela leur permettra de faire des expériences,

Quand, lâchement, je ne veux pas reconnaître qu'il vaudrait mieux les en empêcher, car une fois qu'ils y auront goûté ils auront toutes les peines du monde à faire machine arrière,

Quand, mais je ne veux surtout pas le savoir, je leur ouvre ainsi la porte à tous les malheurs,

Quand je laisse mes enfants regarder n'importe quoi à la télévision, jouer à des jeux violents, inhumains,

Quand je les laisse se comporter en sauvage, parce que c'est à la mode,

Quand je les laisse faire tout ce qu'ils veulent, parce que c'est trop difficile de leur imposer une bonne éducation,

Quand je pense que, après tout, ils se débrouilleront bien tout seuls.

JE SUIS BARBARE

Quand j'abandonne mon rôle de parent, et que je préfère jouer au copain, parce que c'est plus facile, même si je sais que cela dessert mon enfant,

Quand je préfère lui donner ce dont il a envie, plutôt que ce dont il a besoin, parce que je m'épargne un conflit,

Quand je me comporte en commerçant plutôt qu'en éducateur, parce que c'est plus confortable,

Quand, en agissant de la sorte je le promets à un avenir délétère,

JE SUIS BARBARE

Quand je m'abrite derrière la mode pour ne pas offrir à mes enfants des valeurs morales et citoyennes,

Quand je suis incapable de renoncer à mes petits plaisirs égoïstes, pour leur procurer un modèle fiable, responsable, mature,

Quand j'abdique de mon rôle de parent parce que la société l'a déjà fait, et que, en disant cela, je me disculpe à moindres frais,

JE SUIS BARBARE

Quand je suis convaincu, puisque les théories à la mode le disent, que toutes les sexualités se valent,

Quand, dès lors, je n'impose aucune valeur morale, aucune ligne de conduite, à mon enfant, en matière de relations amoureuses, le condamnant à une errance sans fin,

Quand, au nom de ces mêmes théories fumeuses, je le laisse décider tout seul, alors qu'il ne possède ni les outils ni l'expérience pour cela,

Quand je pense que, grâce à cela je lui permets d'échapper aux vieux préjugés et aux stéréotypes archaïsants qui nous sclérosaient jusqu'alors,

Quand je ne vois pas que, en fait, ces nouvelles théories nous imposent des préjugés et des stéréotypes bien pires et bien plus délétères que ceux que nous connaissions auparavant,

Quand je ne me révolte pas contre ces modes haineuses, agressives, qui n'offrent à mes enfants que des visions pessimistes, nocives, toxiques, de la vie, et notamment de la vie amoureuse,

JE SUIS BARBARE

Quand je laisse des images pornographiques, violentes, dégradantes, en libre accès à mes enfants,

Quand, partout, je leur balance du sexe plein les yeux, plein les oreilles, plein la tête,

Quand je m'en défends en prétendant que « c'est la nature »,

Quand je refuse d'admettre qu'ils n'ont ni la maturité ni les outils psychiques pour gérer cela et que, donc, je les voue à des traumatismes irréversibles,

Quand, bien sûr, je ne vais pas plus loin, ce qui m'obligerait à reconnaître que mettre de telle images sous les yeux des enfants est une manière de les entraîner dans ma propre sexualité,

JE SUIS BARBARE

Quand je vilipende les enseignants, que je réclame comme un dû qu'ils notent mieux mon enfant,

Quand j'exige d'eux qu'ils fassent ce que je suis incapable de faire,

Quand, je vais jusqu'à leurs intenter des procès, rendant leur mission impossible,

JE SUIS BARBARE

Quand j'abaisse l'âge limite de films épouvantables, parce que cela va me rapporter beaucoup d'argent, et que je me contrefiche des dégâts que la découverte de telles images horribles provoqueront chez les jeunes spectateurs,

Quand je suis vraiment persuadé que l'on peut construire un monde avec comme programme : « sexe, drogue et rock'n'roll »,

Quand j'oublie que la suite logique de cette revendication est : « et mourir jeune »,

Quand, très égoïstement, je réclame la dépénalisation de la drogue, pour m'y adonner sans risque, et que j'occulte sciemment les ravages que cela occasionnera chez les jeunes générations,

Quand je soutiens, confit dans ma toute-puissance, qu'il ne faut pas obéir, que ce ne sont que les mauviettes qui se plient aux lois, sans reconnaître que je prépare mes enfants à un chaos invivable,

JE SUIS BARBARE

Quand j'imagine que les commerçants, les marques ne cherchent que mon bien-être, ne visent qu'à me rendre chaque jour plus heureux, alors qu'ils se contrefichent de moi, et ne s'intéressent qu'à mon portefeuille.

Quand je suis persuadé que mes parents, mes enseignants n'ont pas d'autre objectif que me frustrer, me priver de tout, alors que, en tentant de me donner la meilleure éducation possible, ils témoignent qu'ils tiennent à moi, qu'ils m'aiment, et qu'ils cherchent les moyens de mon bonheur,

JE SUIS BARBARE

Quand je suis façonné par la mode,

Quand ce qui me tient lieu de pensée n'est plus qu'un chapelet de slogans publicitaires,

Quand j'insulte les adultes, Dieu, le Président de la République, mais que, servilement, je ne prononce aucun nom de marque à la télévision, sans même qu'on ait à me le demander,

Quand, ce faisant, je désigne sans la moindre ambiguïté les nouveaux maîtres du monde,

Quand je n'y trouve rien à redire car, eux au moins, ils me donnent ce dont j'ai envie, pas comme mes parents,

Quand je les adule sans saisir que dès que mon portefeuille sera vide ils me jetteront dans le caniveau,

JE SUIS BARBARE

Quand je passe mon temps à regarder des films pornographiques, plutôt que de découvrir la tendresse, le respect de l'autre, le galanterie, les qualités féminines, les jeux de l'âme et les échanges profonds,

Quand je m'investis davantage dans cette activité mécanique, plutôt que dans la construction d'un amour vrai,

Quand cela me tient définitivement éloigné des véritables sentiments,

Quand cette sexualité automatique me prive de découvrir ce qu'est fondamentalement le désir,

JE SUIS BARBARE

Quand je suis désormais exclusivement gouverné par mes muscles et mon sexe,

Quand je préfère l'auto-érotisme facile au risque d'aller à la rencontre d'une femme,

Quand je ne veux pas, ou ne peux pas voir, que cette sexualité régressive me ramène sans cesse à mes tout premiers émois sexuels, à l'époque où, pendant la toilette, ma mère me caressait tendrement,

JE SUIS BARBARE

Quand je fais circuler sur la toile arachnéenne mes exploits sexuels, et que j'écarte l'idée qu'ils pourraient être vus par mes parents ou mes enfants,

Quand je fais circuler sur la toile archéenne mes exploits sexuels, et que, inconsciemment, je nourris le fantasme qu'ils seront vus par mes parents ou mes enfants, ce qui a un fort relent d'inceste,

Quand, en agissant ainsi, je joue avec ce tabou, finissant par lui faire perdre toute sa force et son pouvoir de dissuasion,

Quand je ne suis pas capable de comprendre que c'est le tabou fondateur de notre civilisation, et que, en le disqualifiant, je la mets en péril,

JE SUIS BARBARE

Quand je regarde à la télévision, ou sur mon ordinateur, des horreurs innommables, que j'en viens à fermer les yeux tellement elles sont insupportables, mais que je n'éteins pas mon appareil, parce que je veux voir quand même,

Quand, je me délecte de séries qu'Amnesty International dénoncent comme faisant l'apologie de la torture,

JE SUIS BARBARE

Quand je passe ma vie à jouer aux jeux vidéo, en refusant l'idée qu'ils me maintiennent dans l'enfance,

Quand je m'abandonne à ces jeux plutôt que de chercher à grandir, que d'essayer d'être un adulte plus responsable, plus mûr,

Quand je ne vois pas qu'ils me coupent du monde réel, de la « vraie vie », et m'enferment dans un autisme numérique,

JE SUIS BARBARE

Quand je promeus la culture venue d'outre-Atlantique,

Quand mon rêve est de traverser l'océan, pour aller vivre là-bas,

Quand, en attendant, je cite cette nation en exemple, et m'en sers pour mépriser la nôtre,

Quand je refuse de reconnaître que tout ce qui nous vient de là-bas est comme un cheval de Troie, brillant, fascinant à l'extérieur, mais contenant en lui, et tout prêt à nous contaminer : la peine de mort, la torture légitimée, la criminalité record en expansion constante, la maffia, les gangs, le trafic de drogue le plus florissant de la planète, l'alcool sans limite, l'espionnage électronique, la justice spectacle, le racisme, les armes en vente libre, le petit frère de cinq ans qui tue sa petite sœur avec la carabine qu'on lui a offerte à Noël, le bambin de deux ans qui abat sa mère avec le revolver qu'elle a laissé dans son sac à main, les tueries dans les milieux scolaires, les viols systématiques dans les campus universitaires, les jeunes vedettes fauchées par une mort violente à vingt-sept ans, l'espérance de vie réduite à vingt-cinq ans dans les banlieues gangrénées par les gangs, et autres joyeusetés dont le détail devrait nous donner une idée de l'infini,

Quand, en fait, je glorifie ce mode de vie, parce que, si l'on osait y regarder de plus près, j'aimerais bien avoir cette liberté, celle de posséder une arme, celle de tirer dans le tas,

JE SUIS BARBARE

Quand je refuse d'admettre que si j'agis mal, j'autorise les autres à agir mal,

Quand je ne veux pas voir que si je lâche d'un degré sur la morale, sur le respect des lois, j'autorise les délinquants à donner un cran de plus à leur bestialité,

Quand je refuse d'admettre que toutes mes petites transgressions, que je juge anodines, alimentent un gigantesque flot barbare qui va nous submerger et nous noyer,

JE SUIS BARBARE

Quand je prétends que la Culture ne sert à rien,

Quand, du coup, je ne fais rien pour la défendre,

Quand je retire mes subventions à cet orchestre, à ce théâtre, à cet opéra, parce qu'ils ne sont pas rentables,

Quand je suis persuadé que notre langue n'est qu'un code technique, et qu'elle ne mérite pas d'être défendue, embellie chaque jour davantage,

Quand je lui préfère le langage informatique, les échanges réduits à quelques abréviations, à quelques émoticônes,

Quand je me gargarise de termes venus d'outre-Atlantique dont je ne saisis pas le sens,

JE SUIS BARBARE

Quand je détruis les valeurs héritées de tous ceux qui m'ont précédé sur terre,

Quand je méprise la sagesse des générations passées,

Quand je piétine les traditions,

Quand je me moque de ceux qui veulent les sauver,

Quand je les traite de ringards, d'arriérés, d'hommes préhistoriques,

Quand, ce faisant, je me comporte en australopithèque au front si bas, qu'il n'y a plus de différence entre mes cheveux et mes sourcils,

JE SUIS BARBARE

Quand je rejette les mythes, les contes, les croyances populaires, parce que ce n'est pas réel, mais que je passe le plus clair de mon temps immergé dans des univers virtuels,

Quand je profane les figures traditionnelles, le Père Noël, la Crèche, au nom d'une laïcité étriquée et sadique,

Quand, prétendant faire œuvre scientifique, je casse les rêves des enfants, leur démontre que tout ce en quoi ils croient n'existe pas, simplement parce que je suis incapable de croire en quoi que ce soit,

Quand il m'est impossible de comprendre que j'agis là par pure jalousie, une jalousie que je n'ai pas la force de maîtriser,

JE SUIS BARBARE

Quand je suis incapable de donner un sens à ma vie,

Quand j'ai perdu toute notion du vivre-ensemble,

Quand je n'ai plus, chevillé à l'âme, le désir, passant par-dessus tous les autres, d'incarner en moi l'Humain civilisé,

Quand je ne place pas le respect de l'autre au-dessus de tout,

Quand j'ai oublié ce qu'humain veut dire,

Quand la fibre humaine s'est usée en moi, au point que j'en ai perdu toutes les valeurs,

JE SUIS BARBARE

Quand je n'écoute pas ceux qui me disent de renoncer à mon égoïsme, pour vivre ensemble harmonieusement,

Quand je n'écoute pas la voix de la morale, parce que c'est ringard, parce que c'est celle de mes parents,

Quand je refuse d'envisager les conséquences de mes actes,

JE SUIS BARBARE

Quand je ne suis pas révolté par ce que je vois,

Quand je ne suis pas horrifié, dégoûté par l'étalage d'une sexualité de plus en plus régressée, bestiale, monstrueuse,

Quand je ne suis plus terrifié par la barbarie ordinaire, les incivilités, les agressions, la violence, les viols,

Quand je ne suis pas effrayé, heurté, indigné, par la propagation inexorable de la drogue, et la banalisation qui en est faite,

Quand tout cela devient l'ordinaire toile de fond de mon existence,

JE SUIS BARBARE

Quand je ne veux pas voir que, derrière cette plongée abyssale dans la technologie, il y a un rejet de l'Humain,

Quand je me refuse à comprendre que c'est une manière de le faire disparaître,

Quand je ne saisis pas que, dans cette promotion insolente des machines, il y a une tentative de destruction de l'Homme par l'Homme,

Quand je ne comprends pas qu'elle est de la même nature que cet enfoncement inexorable dans la drogue, dans l'alcool, dans la violence, dans tous les moyens d'en finir plus vite que prévu avec l'existence,

Quand je n'entends pas que s'exprime là sans frein la haine de moi-même,

Quand je ne perçois pas que, fatalement, ce que je hais c'est d'être l'enfant de mes parents, c'est d'être le fruit de leurs amours,

JE SUIS BARBARE

Quand je suis persuadé que le barbare c'est l'autre,

Quand je suis incapable de le reconnaître en moi,

Quand je ne comprends pas pourquoi il faudrait que j'agisse autrement, puisque que tout le monde agit ainsi,

Quand je trouve cela banal,

Quand je trouve même cela « génial »,

JE SUIS BARBARE

Quand je ne me suis pas reconnu dans cette énumération,

JE SUIS BARBARE

Quand j'y ai reconnu ce que je fais, mais que je n'accepte pas l'idée que cela ressortisse à la barbarie ordinaire,

Quand j'y ai reconnu tout ce qui se fait aujourd'hui, tout ce qui est à la mode, et que je pense que, donc, logiquement, c'est normal,

Quand, dès lors, j'estime ne pas avoir quoi que ce soit à changer dans mes comportements, mes attitudes et mes façons de penser,

JE SUIS BARBARE

Et surtout,

Quand plus aucune voix en moi ne s'élève pour me rappeler à plus d'humanité, à davantage de morale, quand je suis tenté par toutes ces dérives,

ALORS, JE SUIS TOTALEMENT DEVENU BARBARE...

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