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Billet de blog 13 octobre 2015

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Le Chinois et le sous-préfet

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ai-je besoin de me lancer dans une longue argumentation pour démontrer que l'auto-érotisme est devenu aujourd'hui une pratique sexuelle banalisée et généralisée ? Et qu'elle s'exerce forcément au détriment de la sexualité partagée. L'étymologie nous rappelle que « auto » vient du grec « αὐτος », qui signifie« soi-même », et qu'érotisme est construit sur « ἐρωτικός », dérivé du nom du dieu de l'amour, Éros. Il s'agit donc bien de l'amour de soi, ou de faire l'amour avec soi-même, les deux allant fort bien ensemble. Et donc, pas avec quelqu'un d'autre que soi.

Aujourd'hui la masturbation n'est plus un sujet tabou. Elle se raconte sur les ondes, témoigne dans les magazines, s'expérimente, voire même s'enseigne.

Les joujoux sexuels, vibrants, tournants, coulissants, les sexes à piles, les petits canards coquins, les machines à orgasme, les jouets-à-jouir et autres déclinaisons de l'électro-nique, envahissent les vitrines et font concurrence aux robots ménagers.

Du coup, de grands couturiers se sont penché sur leur cas pour leur offrir de plus séduisantes livrées, et des représentants se rendent désormais au domicile des ménagères pour organiser des réunions en lieu et place de celles qui étaient jusque-là consacrées aux boîtes alimentaires en plastique. Et, entre le thé et la tarte aux pommes faite maison, ces dames s'extasient devant les nouveaux jouets prometteurs des plus intenses jouissances, que l'on fait vrombir sous leur nez et qui leur arrachent toutes en chœur des oh ! des ah ! loin de leurs maris retenus au bureau par leur dur labeur.

Parmi tous ces auto-stimulateurs, certains constituent des phénomènes de mode. Il en va ainsi du rabbit, vibromasseur ultra-perfectionné qui condense, semble-t-il, de nombreux avantages. (Et pas seulement celui de faire entendre « rat...bite » ou « rah !... bite ») À tel point que, dans des magazines féminins, des hommes s'inquiètent d'une concurrence qui joue en leur défaveur. Il n'y a plus qu'à lui greffer la parole pour qu'il débite (aïe ! Un mot mal choisi) des poèmes de circonstance et ces messieurs n'auront plus qu'à aller se rhabiller (au sens propre) et investir dans une poupée gonflable, pendant en latex du « lapin » multifonction.

Car, humour mis à part, tous ces appareils répondent exactement à ce que leur utilisatrices espèrent, sont dociles, ne réclament rien en retour, ce qui n'est pas le cas des partenaires qu'il faut supporter, dont il faut accepter les singularités et le caractère, avec lesquels il faut partager, et faire – chose inimaginable aujourd'hui – des concessions. Dans les années soixante un slogan énonçait que « Moulinex libère la femme. » Aujourd'hui le rabbit la délivre de l'homme.

Cette mode du pan-sexuel envahit évidemment la publicité, elle est le miroir-aux-alouettes contemporain, et rien ne se vend désormais sans l'exhibition d'une belle paire de fesses ou sans un jeu de mot dont le caractère érotique n'échappe à personne. Même la Foire de Paris, événement populaire pourtant, avec un parfait mauvais goût, a sacrifié à cette vogue, puisque l'affiche qui annonce l'ouverture de sa cent-dixième édition exhibe aux yeux de tous (dont les enfants, bien entendu) une jeune femme à cheval sur un gigantesque canard en plastique jaune, accompagné de cette accroche : « Enfin un espace coquin pour vibrer ! » Dois-je préciser que ce fameux canard jaune est un joujou sexuel aussi célèbre, si ce n'est plus, que le rabbit ?

Ainsi, malgré sa notoriété, il semble qu'il faille que la Foire de Paris en passe par là pour attirer le chaland. En outre, cela donne l'impression que la foire, pourtant une vitrine commerciale extrêmement variée, se résume à cela.

Quant au célébrissime concours Lépine, il risque de n'être plus réduit qu'à des occasions de jeux de mots qui, dans ce contexte, ne manqueront pas.

Allons un peu plus loin que ce simple constat d'un engouement sans limite pour l'onanisme. Si le rabbit s'est fondé sur l'anatomie féminine pour aboutir à la forme qu'il connaît désormais, le canard vibrant, lui, n'obéit à aucune exigence morphologique. En fait il serait même mal adapté à son usage. Mais, s'il connaît un tel succès c'est qu'il reproduit un non moins célèbre petit canard jaune destiné aux enfants dans leur bain. Donc, non seulement il invite à régresser en se livrant au plaisir solitaire, mais il octroie cette jouissance supplémentaire de revenir à l'âge tendre où l'on prenait son bain sous les yeux émerveillés des parents qui savonnaient à qui mieux-mieux notre corps nu. À moins qu'il ne favorise le fantasme d'utiliser le jouet d'un enfant pour parvenir à son plaisir ; ou, pourquoi pas, l'enfant lui-même...

Quoi qu'il en soit, il est indéniable que nous sommes en pleine régression, et qu'elle s'accompagne même d'une disposition trouble qui flirterait avec l'inceste. Mais n'est-il pas le but ultime de toute régression ?

La médecine aussi, bien sûr, s'intéresse à la masturbation, en garantit l'hygiène et le bon usage, et les techno-sciences commanditent des études qui révèlent qu'elle ne présente que des avantages, notamment celui de délivrer ses pratiquants du stress que notre moderne société engendre. Enfin, les chercheurs de tout poil, au carrefour de tous ces regards, ont prouvé que les préjugés qui l'accompagnaient honteusement, n'avaient aucun fondement, sinon un héritage de la culpabilité judéo-chrétienne qui étranglait nos aïeuls au niveau du plaisir. C'est ainsi qu'il a été démontré – mais la chose était facile à établir – qu'elle ne pouvait pas, bien entendu, rendre sourd.

Laissons de côté le scialytique et les rayons X du médecin, pour nous intéresser, non plus au corps, mais à ce qui se passe dans l'esprit de celui qui « se dégoupille la bombinette », « se polit le Chinois », « agace le sous-préfet », « fait pleurer le cyclope », « en appelle à la veuve Poignet », « fait mousser le Créateur », ou « se griffe le macaroni ».

En « se tirant sur l'élastique » ou en « se tripatouillant le fourbi » il assure une sorte de bouclage de sa sexualité. Le désir qui naît en lui, investit son propre corps et y trouve sa satisfaction. La libido surgit et se soulage au même endroit.

Au contraire, désirer quelqu'un, investir un partenaire, suppose de diriger sa libido sur lui, en lui, ce qui n'est pas forcément chose aisée. Il faut plaire, il faut être sûr de soi. Les risques sont nombreux : essuyer un refus, être ridiculisé, affronter la différence avec toutes ses incertitudes et les angoisses qu'elle fait naître, et cætera, et cætera. Il n'y a pas si longtemps, c'est cette recherche d'un autre, cette investissement quasi indispensable de notre libido, qui primait. La masturbation témoignait davantage d'un échec du processus normal du développement affectif. Il fallait donc affronter les obstacles et en triompher, ce qui constituait toujours un gain personnel et relationnel.

Aujourd'hui l'auto-érotisme est devenu une option comme une autre, il s'accorde avec l'auto-satisfaction narcissique qui est à la mode et il jouit de la déculpabilisation qui l'a libéré de toutes les hontes du passé. Il n'est même plus besoin de prendre des risques pour se procurer des revues idoines, ou de se cacher pour fréquenter les cinémas interdits aux moins de dix-huit ans, les images pornographiques sont partout, sur tous les écrans, disponibles, n'exigeant même plus de sortir de chez soi.

Et de fait l'on finit par ne plus sortir, par ne plus prendre le risque d'être rejeté, de n'être pas à la hauteur. On a tout ce qu'il faut à la maison, facile, confortable, immédiat, gratuit.

Au bout du compte, on détache sa libido de l'autre, des autres, et on la retourne toute entière sur soi. On boucle la boucle, on ferme les portes et on finit par ne plus entendre, par ne plus vouloir entendre les sollicitations des autres. Ce qui revient à dire qu'on leur devient... sourd.

Ainsi, nous arrivons à la conclusion surprenante que... la masturbation rend sourd. Elle rend sourd aux autres.

Donc, l'adage populaire (comme c'est toujours le cas) avait raison et se vérifie une fois encore. Dès lors, il peut paraître surprenant que la « science » parvienne à des conclusions diamétralement opposées à celles du bon sens commun.

Mais, je pense que cela est facile à comprendre, et qu'il faut juste remarquer que la pseudo-démarche médicale, se cantonnant dans un registre purement mécaniste, fonctionnel, a évacué ce qui est fondamental lorsque l'on essaie de saisir ce qui motive les hommes : l'humain, c'est-à-dire, ce qui se passe dans le cœur de l'être qui désire, ou dans la culture à laquelle il appartient et qui guide ses choix.

La médecine s'est, en effet, focalisé sur un corps, animal somme toute, sollicité par des pulsions, et elle a constaté que le plaisir que l'on s'accorde soi-même procure une jouissance de qualité, fait tomber les tensions engendrées par la pression pulsionnelle, et n'occasionne aucun dommage, aucun traumatisme à l'organisme, ni surdité, ni cécité, ni nécrose de l'organe auto-stimulé, ce qui ne peut qu'encourager la pratique de l'auto-érotisme.

Mais il faut noter que la science a observé un individu hors de la collectivité dans laquelle il évolue normalement, et avec laquelle il interagit. Elle n'a pas mesuré les conséquences d'une activité sexuelle entièrement repliée sur soi pour la société. En agissant de la sorte, elle s'est, elle aussi, comporté de façon auto-érotique, c'est-à-dire, en se fermant au monde extérieur, en évacuant le contexte social, pour se concentrer sur le seul corps du sujet.

En procédant de cette façon elle a privilégié l'individu au détriment du collectif. Or, c'est une disposition actuelle massive et délétère qui, en favorisant l'auto-gestion dans tous les registres, y compris sexuel, appelle fatalement une catastrophe pour la société, qui a besoin, au contraire, que les êtres se rencontrent, « croissent et se multiplient. » Ainsi, paradoxalement, les techno-sciences, à travers les conclusions de leurs recherches sans profondeur et hors contexte, récusent l'évidence du bon sens populaire, contribuent au repli sur soi et compromettent à terme l'existence de la société.

C'est à se demander si ce ne sont pas elles que la masturbation rend sourdes....

François Rabelais, au XVIe siècle déjà, nous mettait en garde en affirmant que « science sans conscience n'est que ruine de l'âme. » Mais là encore nous avons fait la sourde oreille.

Après cette exploration de l'économie de la libido et de son repli sur la seule personne du polisseur de Chinois, cherchons l'origine de cette pratique. Les premiers émois de caractère sexuel (nous le savons tous désormais) naissent au tout début de l'existence, dans ces moments où la mère donne des soins à son enfant. Les caresses, les massages, l'application de crèmes au niveau génital, donne le feu vert au désir, à l'embrasement sensuel. Et tout de suite, la mère, premier objet d'amour, se trouve associée aux excitations précoces. Dans les moments de solitude, l'enfant essaiera de retrouver ces instants de plaisir, et les premières masturbations auront lieu dans ces occasions et convoquerons le souvenir des soins maternels.

Auto-érotisme et image de la mère seront désormais indissociables, et toute activité auto-érotique sera une façon de revenir aux premiers émois ressentis avec elle. Et même lorsque, devenu adulte, il gardera le regard fixé sur les pages glacées d'un magazine ou sur les écrans de la pornographie numérique, le lien se reformera au fond de lui, qui conduira (inconsciemment) inévitablement aux images originaires, c'est-à-dire à des images incestueuses, régressives, en même temps qu'il retrouvera le geste où sa main se confondra avec celle de la mère qui lui prodiguait des soins dans sa prime-enfance.

Ainsi, toute activité auto-érotique comporte une dimension incestueuse, et il est facile de comprendre que c'est elle qui engage l'agaceur de sous-préfet à se livrer à son tripatouillage du fourbi. Il existe donc là une force centripète qui attire la libido vers des images archaïques normalement refoulées.

Habituellement, si l'énergie sexuelle est investie vers l'extérieur, sur un partenaire, il est facile de ne pas céder à ces sollicitations onanistes. Mais, la déculpabilisation de la masturbation, et la peur de l'échec, voire de l'autre, poussent davantage, aujourd'hui, à se replier sur l'auto-gestion de sa sexualité.

Nous venons ainsi de décrire deux forces qui collaborent à favoriser l'auto-érotisme : d'une part une force d'aimantation qui attire la libido vers des images incestueuses, et de l'autre un mouvement de retrait du monde extérieur, fondé sur la peur de l'autre, de l'étranger, de la différence, voire tout simplement de l'investissement amoureux, qui pousse la libido hors du monde, et favorise son retour sur soi.

Sans qu'il soit besoin de se lancer dans de grandes démonstrations, ce repli sur soi évoque inévitablement l'autisme. C'est d'ailleurs un parallèle qui a été établi, en 1907, il y a donc plus d'un siècle, par Eugen Bleuler, psychiatre suisse, lorsqu'il découvrit sous la plume de Freud le terme « auto-érotisme », et qu'il eut l'idée de le condenser pour créer le mot « autisme » qui lui semblait tout à fait approprié à nommer le syndrome qu'il venait d'isoler.

En même temps, s'il a emprunté ce terme au père de la psychanalyse, c'est qu'il percevait très clairement le lien qui existait entre la pathologie qu'il était en train d'explorer et la pratique autogérée de la sexualité. Il sentait combien le mouvement est le même dans les deux cas, la différence résidant essentiellement dans l'existence ou non d'une sexualité effective.

Celui qui se livre à l'auto-érotisme fuit le contact sexuel, affectif avec les autres, pour se replier sur son corps propre, et ramener ses fantasmes inconscients du côté des premiers émois ressentis avec la mère. Mais, en agissant ainsi, il conserve une activité sexuelle et un contact fonctionnel avec le monde.

L'autiste, dans les cas les plus sévères, se détache entièrement du monde, et se replie totalement vers quelque chose de plus archaïque, une non-vie équivalente à l'état qui était le sien dans le ventre de sa mère. Cette attitude revêt davantage un caractère mortifère.

Mais, il n'est pas exagéré d'imaginer qu'il peut y avoir un glissement de l'un à l'autre, et qu'un retrait des investissements libidinaux du monde extérieur puisse entraîner progressivement un repli plus général.

Arrivés à ce stade de nos réflexions, nous devons nous demander pourquoi, si l'auto-érotisme, en prenant toute la place, conduit à l'autisme, avons-nous choisi de le déculpabiliser, voire même d'en faire la promotion, alors qu'il pourrait sembler plus légitime, constatant cette dérive délétère, de mettre tout en œuvre pour en stopper l'évolution et tenter de sortir de cette régression pernicieuse.

En fait, nous avons l'impression que tout le monde refuse de voir les choses de cette manière, et y trouve, au contraire, l'expression d'une liberté sexuelle enfin totalement assumée, et pas du tout la marque d'une plongée dans la pathologie.

Ce qui tendrait à prouver que nous souhaitons ardemment régresser, que nous voulons revenir à ces temps bénis où notre mère était tout pour nous, où nous n'étions pas vraiment distincts d'elle, où nous étions installés éternellement dans ce paradis d'union avec la déesse-mère. Plutôt cette fusion idyllique qu'affronter un monde trop dur, trop injuste, trop frustrant.

Ce désir, très inconscient bien sûr, de régresser pour échapper à une réalité trop cruelle, explique aussi les attaques dont est victime la psychanalyse, notamment, car elle est tout à fait apte à comprendre ce qui est effectivement en train de se passer, et risquerait donc de nous empêcher de nous « autistiser » tranquillement.

C'est pour cela que nous lui préférons les nouvelles théories qui mettent en avant le neurone, la génétique, la chimie, la biologie, non pas qu'elles soient plus pertinentes – loin s'en faut – mais, elles installent un barrage efficace contre les idées freudiennes.

D'autre part, la psychanalyse voudrait amener une prise de conscience du malaise actuel, dont l'auto-érotisme est une conséquence. Or, ce qui fait souffrir, c'est précisément la conscience. Le repli auto-érotique ou autistique est une manière de lui échapper, de s'installer dans une non-conscience que nous voudrions parfaitement étanche.

Enfin, il est évident que si l'on veut se retirer d'un monde trop difficile, il faut empêcher qu'il nous attire d'une façon ou d'une autre, notamment en constituant un objet désirable. Là encore la psychanalyse est dangereuse car elle donne une large place au désir, qu'elle est un discours sur l'humain, et même un bras de levier efficace pour redonner de l'élan à notre libido, toutes choses qui, en nous poussant vers les autres, risquent de nous faire souffrir.

Il vaut donc mieux se tourner vers les méthodes qui privilégient les phéromones, le courant électrique, les enzymes ou l'agitation moléculaire. Il n'y a en effet rien de très désirable là-dedans, et même, nous pouvons imaginer que toute cette armada neuro-biologico-génético-électrique va agir à notre place, pendant que nous nous retirons au tréfonds de nous-même.

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