Incarnations présidentielles

Les figures de chef, d'autorité, de président, de roi constituent des incarnations et des références indispensables. Comment ont-elles évolué avec le temps ? Que sont-elles devenues aujourd'hui ?

 

 

Autrefois, le roi veillait aux destinées de son pays et de ses sujets. Un grand nombre de figures emblématiques, de rôles, de missions, de symboles s'incarnaient en lui. C'est ainsi que le souverain était le truchement, la personnification de Dieu sur terre, qu'il pouvait aussi représenter le soleil, celui-là même qui figure le père dans les dessins d'enfants, cet astre paternel qui apporte la chaleur et la lumière pour faire grandir, s'épanouir en toute plénitude, les jeunes pousses que sont ses enfants. Il pouvait être aussi le modèle d'un père idéalisé subvenant aux besoins et à l'éducation d'une progéniture très nombreuses, voire, au-delà de l'idée de chef d'état et de famille, un chef dans le sens premier du terme, c'est-à-dire, la tête d'un corps comportant des membres, des organes et un nombre considérable de cellules, chacune ayant son rôle indispensable à jouer au sein de cet organisme gigantesque et complexe qu'est une nation.

Tout le monde pouvait alors se saisir de ces représentations et les faire siennes. Les pères pouvaient ainsi définir leur place au sein de la famille et l'autorité qu'ils pouvaient avoir auprès de leurs enfants descendait jusqu'à eux depuis les cimes divines. Et, même en soi, cette construction structurait toutes les dimensions de l'être, comme, par exemple, l'organisation de la pensée, installant un système complexe, avec ses hiérarchies, ses différences, ses valeurs, ses allégories, ses symboles, bref, tout ce qui est indispensable pour élaborer une capacité à réfléchir riche et performante.

 

La Révolution a mis un terme à tout cela en faisant tomber les chefs, dans tous les sens du terme, c'est-à-dire aussi bien les dirigeants que les têtes. Mais, malgré tout, elle n'a pas détruit toutes les structures fondées sur une hiérarchie et ayant un chef à sa tête. Ainsi, l'État a continué d'être dirigé par un président, même si son pouvoir et la durée de son mandat se sont réduits comme peau de chagrin.

À côté de cette figure exemplaire, dont l'aura perdait sans cesse de son éclat, d'autres représentations remarquables continuaient d'incarner le père et sa fonction, qu'il s'agisse de Dieu le Père, du Saint-Père, du « Petit père des peuples » ou encore du « Père la victoire ».

Et puis, avec le temps, cette incarnation, cette promotion de valeurs indispensables, s'est usée, et bientôt ceux qui furent appelés à la tête de l'État ont dérogé à cette nécessité de revêtir le costume de chef et de père, d'abord en se mariant en cachette, puis en n'étant plus marié, bien qu'ayant quand même des enfants, pour finalement n'avoir pas d'enfants et être marié à une épouse en âge d'être sa mère.

 

Cette transformation, au fil du temps, de cette figure emblématique et des rôles qui lui sont dévolus rappelle une autre histoire où les mêmes symboles, les mêmes destins sont interrogés : celle d'Œdipe. Voilà un homme qui, en épousant la reine, dont il aura quatre enfants, devient roi de Thèbes à la place du souverain lâchement assassiné par un inconnu. Nous connaissons tous le mythe et son épilogue tragique, Œdipe découvrant qu'il est le meurtrier de Laïos et que donc la reine est sa mère, et cætera, et cætera.

La tragédie de Sophocle offre à Œdipe, avant qu'il ne soit découvert, un trône et des enfants, donc un destin prestigieux, une place royale et virile.

Après Freud, les incarnations promotionnelles vont disparaître. Plus question d'être roi et d'avoir une descendance, il s'agit juste de tuer son père pour coucher avec sa mère. Ce qui est bien plus trivial et bien moins structurant.

Le mouvement de mai 1968 va sonner le trépas du chef, et la figure du père va être définitivement effacée de toutes les équations sociales, une situation qui laissera le fils avec ses pulsions érotiques et violentes seul face à sa mère, ce qui se traduira, en chansons et sur les murs de nos cités, par l'injonction : « Nique ta mère ! »

Eh bien ! Nous y sommes. C'est bien, avec le nouveau couple présidentiel, cette nouvelle incarnation qui nous est offerte.

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