Dans un des derniers billets que j'ai rédigés, je constatais que nous allions à l'assaut de tous les interdits, de tous les tabous, sans mesurer les conséquences délétères qu'une telle attitude ne peut qu'entraîner.
Par-devers moi je pensais avoir un peu forcé le trait, espérant que l'avenir me donnerait tort, et que mes frères humains n'auraient de cesse que de m'apporter la preuve que je n'étais qu'un indécrottable pessimiste.
Eh bien ! J'avais tort, en effet. Mais pas d'envisager un avenir sombre et chaotique. Non, j'étais dans l'erreur en supposant que mes congénères pourraient réagir et inverser le cours toxique des choses.
À preuve, outre-Manche, une Anglaise vient de mettre au monde l'enfant de son fils, un jeune homme homosexuel et célibataire.
Et même s'ils n'ont pas, au contraire d'Œdipe et de Jocaste, couché ensemble, puisqu'ils ont eu recours à une implantation d'embryon, fantasmatiquement, affectivement, psychologiquement, symboliquement, il s'agit bien d'un inceste, et nous reconnaissons dans ce fait divers les acteurs habituels de ce drame : la mère, son fils, et l'enfant qu'elle lui donne.
Nous pourrions même constater qu'il a toujours existé un amour fort, jamais démenti entre la mère et le fils, puisque, celui-ci étant homosexuel, il n'a jamais trompé sa mère avec une autre femme. Comme, en plus, il est célibataire, nous pouvons imaginer que c'est elle qui tient la plus grande place dans son cœur.
La problématique œdipienne, avec en son centre la prohibition de l'inceste, installe les différences des sexes et des générations auxquelles s'accrochent les interdits fondateurs de la sexualité civilisée. Ainsi, dans le triangle père, mère, enfant, deux êtres de générations différentes ne couchent pas ensemble, et les deux qui couchent ensemble n'ont pas le même sexe. Avec ce simple schéma nous pouvons construire une civilisation humaine.
Et voilà que d'un seul coup, cela n'existe plus. Si nous faisons le détail de ce qui vient de se passer, nous constatons que la différence des sexes est bannie, puisque le jeune père est homosexuel ; quant à la différence des générations, il est désormais impossible de s'y retrouver. En effet le bébé qui vient de naître est l'enfant de la mère et de son fils, qui sont séparés par une génération. Sa mère est en même temps sa grand-mère, son père est aussi son frère, et cætera, et cætera.
Nous nageons en pleine folie.
Et ce n'est pas qu'une formule littéraire.
Le tabou de l'inceste a fondé la civilisation, notamment parce qu'il interdit que la mère et son enfant s'enferment dans une bulle sans ouverture sur le monde extérieur, ce qui fatalement signerait à terme la fin de toute société.
Mais dans notre rage orgueilleuse à détruire tout l'héritage de nos ancêtres, nous l'avons transgressé allégrement, et nous avons donc mis la civilisation en péril, à tel point que je pense que nous en sommes déjà sortis, et sommes entrés dans ce qu'il me semble pertinent d'appeler la barbarie numérique.
Souvenons-nous qu'un tabou est une prohibition qui va au-delà d'un simple interdit. Sa transgression doit entraîner des conséquences bien pires que ce que n'importe quel crime engendrerait. Cela se confirme en constatant que l'inceste conduirait à terme à la disparition de la civilisation, ce qui est le sort le plus épouvantable qui puisse nous être réservé.
Voilà ce qui s'entend à l'échelle du collectif, mais les conséquences sont tout aussi désastreuses pour l'individu isolé.
Se séparer de sa mère, c'est accepter les codes, les valeurs, les règles de la société, qui vont structurer l'enfant, et lui permettre de devenir humain et civilisé. Na pas le faire c'est rejeter tout cela, et la disparition, la forclusion de tous ces moyens de construction de l'humain conduit fatalement au désastre et à la folie.
Nous le savons, au cœur de la psychose, est logé ce refus d'une séparation psychique entre la mère et l'enfant, qui s'installent ainsi dans un inceste éternel. Je choisis cet adjectif car la psychose a un goût d'éternité, celui d'une souffrance, d'une destruction de soi, qui semble n'avoir pas de fin, une souffrance qui sans doute est pire que la mort.
Voilà donc le châtiment exceptionnel dont nous menace le tabou de l'inceste, un châtiment pire que la mort.
Le problème est que, aujourd'hui, c'est la société toute entière qui se comporte de la même manière. Notamment, en autorisant de tels actes, elle passe outre l'interdit de l'inceste qui l'a fondée, et s'engage, dès lors, elle aussi, dans la folie.
Être fou c'est perdre la raison. La raison collective s'exprime dans une culture et dans un langage structurant, capable d'absorber et de nommer tout ce qui vit.
Nous venons de le constater, cette disposition fondamentale est mise à mal, et nous par la même occasion, avec ce moderne Œdipe dont la mère a porté l'enfant. Constater que la mère de cet enfant est aussi sa grand-mère, et que son père s'avère être également son frère échappe totalement à la raison, et fatalement rend fou.
Une telle dérive troublante était déjà à l'œuvre en filigrane, et c'est ainsi qu'il est infiniment complexe de désigner par un mot unique les différents membres qui constituent aujourd'hui les nouvelles familles, décomposées, recomposées, re-décomposées, re-recomposées, et cætera, et cætera.
La chose se complique encore avec le mariage pour tous, dont, déjà, la désignation est affolante, puisque cette fameuse union « pour tous » ne concerne en fait que quatre cinquièmes de notre population. En effet, les mineurs, ceux qui ont un lien de parenté direct, ou les polygames, entre autres, en sont exclus.
Je suis navré, mais quatre-vingts pour cent ça n'a jamais fait « tous ». À moins d'être schizophrène. Quant aux bénéficiaires de cette nouvelle forme d'union, il est tout aussi difficile de les désigner par des termes univoques et cohérents.
Nous pouvons aussi décrire la psychose comme une rupture des liens qui assurent la cohésion psychique. Cette destruction libère toutes les pulsions, y compris les pulsions incestueuses qui, dès lors, peuvent jouer librement, ce qui plonge le psychotique dans des moments d'euphorie intense où tout lui semble possible, où il a le sentiment d'une liberté totale, et de l'accès à toutes les jouissances. Jusqu'à l'instant où la destruction des liens est à son comble, et où il va tomber en morceaux, sombrant dans l'angoisse infinie de cette mort qui n'en est pas une.
Nous sommes, comme lui, aujourd'hui, dans ce temps d'euphorie, d'illusion d'une liberté sans limite, mais déjà les angoisses apparaissent, des événements tragiques nous signalent que la folie n'a jamais été aussi proche, avec son œuvre mortifère, même si, pour l'instant, nous la projetons sur d'autres que nous. Aussi nous appelons au rassemblement, au rétablissement des liens, comme le psychotique doit l'espérer sans doute.
Mais cela n'est suivi d'aucun effet. Sans doute que les destructions sont déjà irréversibles.