Jacqueline Sauvage a tué son mari de trois coups de fusil dans le dos.
Pour ce crime elle a été condamnée à dix années de prison ferme, une condamnation qui a été confirmée en appel en décembre 2015.
Aussitôt, de très nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer une sentence trop sévère pour une femme qui avait subi pendant quarante-sept ans les violences de son mari, un homme qui s'est montré tout aussi violent avec ses trois filles, sur lesquelles il se livrait également à des attouchements sexuels et à des viols.
Certes, le récit de tous ces sévices est épouvantable et dresse le portrait d'une brute sadique qui méritait d'être très sévèrement punie. Dès lors, il n'est pas surprenant que tout le monde estime qu'il a reçu enfin son châtiment, et que donc justice est rendue.
Mais cette vision des faits est, semble-t-il, quelque peu éloignée de la réalité. En effet, jamais, ni la mère ni les filles n'ont porté plainte contre leur bourreau, ce qui jette forcément un doute sur la nature exacte de leur calvaire. D' autre part, le témoignage de Jacqueline Sauvage a fait apparaître un grand nombre d'incohérences, pour ne pas dire de mensonges, ce qui laisse suspecter qu'il existait là une tentative de dissimuler la vérité.
N'oublions pas qu'elle a été condamnée les deux fois par un jury populaire, donc parfaitement impartial, dont on peut même imaginer qu'il n'a pas été insensible au supplice subi par cette femme, un jury qui a eu connaissance très précisément de tous les éléments du dossier. Il faut donc supposer qu'il a jugé de la culpabilité de Jacqueline Sauvage en toute connaissance de cause, et en sa parfaite « âme et conscience ». Cela déjà devrait garantir que la justice a été équitablement rendue, et que toute action qui vise à invalider sa condamnation est fondée sur un élan affectif, et non sur une réflexion, une interrogation raisonnable de l'institution judiciaire.
Allons plus loin dans l'analyse de ce cas. Ceux qui réclament la grâce de Jacqueline Sauvage, soulignent qu'elle s'est fait justice elle-même, puisque, semble-t-il, la société ne s'en était pas chargé. Mais cette idée se heurte à deux difficultés.
Elle s'est fait justice en tuant son mari. Or, la France a aboli la peine de mort il y a trente-cinq ans. Une exécution capitale n'est donc plus un moyen utilisé aujourd'hui. Ainsi, elle n'a pas rendu la justice, elle a bien commis un meurtre.
D'autre part, la loi française interdit de se faire justice soi-même. Il est évident que si cela était admis, tout le monde finirait par tuer ses voisins, ses collègues, ou sa famille, au motif qu'ils le méritent. Personne ne peut imaginer cela.
Elle est donc coupable d'avoir transgresser cette loi fondamentale.
Venons-en à la grâce elle-même. En quelque vingt ans la justice a considérablement changé en France. Elle est beaucoup plus équitable, beaucoup mieux encadrée, et les décisions qui sont rendues désormais n'appellent plus guère de contestation. Ce qui laisse supposer que la justice dans cette affaire a été équitablement rendue.
Un autre point pose problème. En effet, l'évolution de nos institutions a installé une séparation très nette en la justice et l'État. Une intervention du Chef de l'État s'inscrirait en contradiction de ce principe.
Il est aussi à considérer que, dans cette époque d'exigence de réelle parité, de véritable égalité, une grâce serait fatalement vécue comme un privilège accordée à une condamnée, au détriment des autres, ce qui constituerait donc une flagrante injustice.
Enfin, il faut se souvenir des termes exacts de la demande de grâce. Il est très précisément établi qu'elle ne peut être sollicitée qu'une fois que toutes les voies légales de recours ont été épuisées. Or, dans cette affaire, il n'y a eu aucune demande de pourvoi en cassation. Accorder la grâce irait donc à l'encontre des termes même de notre institution judiciaire.