L'autisme en débat

Par tous les moyens on tente de refuser à la psychanalyse de s'approcher des autistes. Pourquoi ?

 

Hier soir, sur France 2, un film suivi d'un débat, racontait la douloureuse découverte, par un couple de parents, de l'autisme de leur fils. Un film émouvant, dans lequel d'ailleurs jouait un jeune autiste, et qui tout de suite a fait naître des sentiments de compassion et une bienveillante empathie pour ces parents si durement touchés. Dès lors, par contraste, le monde qui n'a pas su les accueillir, les entendre, les respecter, paraissait totalement injuste, et plus encore, les personnes qu'ils ont rencontrées dans leur difficile parcours et qui n'ont pas reconnu leur détresse semblaient des monstres sans humanité, qu'il s'agisse de la directrice de crèche retranchée derrière les textes administratifs, de la baby-sitter maltraitante, jusque, évidemment, au médecin brutal et inhumain.

 

Le débat a commencé sous ces auspices, et aussitôt ont été dénoncés les retards « inadmissibles » accumulés par la France, et l'incompétence de certains professionnels. Les parents d'autistes présents sur le plateau y sont allé de leurs témoignages, rapportant le mépris ou l'inhumaine incompréhension dont ils ont été l'objet. Très vite s'est dessinée en filigrane la silhouette caricaturale du « méchant » médecin, tel qu'on peut le rencontrer dans les hôpitaux, et sur laquelle il ne restait plus qu'à coller une étiquette.

 

En attendant, LE psychiatre, invité comme c'est toujours le cas dans ce genre d'émission, à qui l'on vient de poser la question de l'étiologie de cette maladie, explique que les causes ne sont pas encore parfaitement circonscrites, mais que « des milliers de scientifiques » (et l'on sent bien que cette vision d'une armée de chercheurs besogneux l'enthousiasme, au point qu'on imagine volontiers qu'il a un début d'érection), donc des milliers de scientifiques cherchent activement et sont persuadés de l'origine génétique de l'autisme, et tout près de la démontrer.

 

Il est évident, à ce moment, que le « méchant » médecin, lui, ne croit pas du tout à cette théorie et, du coup, sa silhouette noircit davantage.

 

 

 

Une fois cette précision apportée, les parents témoignent des progrès qu'ont fait leurs enfants grâce aux différentes méthodes issues des approches comportementalistes. Là encore, il est clair que le « méchant » toubib est visé, car il ne doit pas cautionner ce genre de pratique.

 

Forte de tout qui vient d'être exprimé, une représentante du ministère de la santé assène avec véhémence, et le même plaisir que LE psychiatre (sauf que sa constitution anatomique la prive d'avoir une érection), assène donc que tout cela a été prouvé scientifiquement, que c'est l'aboutissement de recherches validées par LA science, et que c'est uniquement de ce côté-là que l'on doit désormais se tourner pour envisager une prise en charge de l'autisme.

 

C'est d'ailleurs, insiste-t-elle, ce que préconise la Haute autorité de santé. (Et là, à défaut d'érection, elle est prête à se mettre à genoux) Cet aval des plus importantes instances en la matière a un effet immédiat sur les langues, qui se délient et, d'un coup, la silhouette du « méchant » disciple d'Esculape se retrouve sous le feu des projecteurs, et on en découvre le visage. Est-il besoin de préciser qu'il ressemble étrangement à Sigmund Freud ?

 

À partir de ce moment tout le monde peut s'autoriser à tirer à boulets rouges sur la psychanalyse et à raconter les pires anecdotes qui circulent la concernant. Le jeu présente d'autant moins de danger qu'il n'y a pas un seul psychanalyste sur le plateau qui pourrait défendre cette autre vision du fonctionnement psychique.

 

Car, c'est la nouvelle conception du débat dans le service public (mais, qui vaut aussi pour notre société en général) que de ne proposer aux téléspectateurs qu'un seul point de vue, qu'une seule idée, assénée, imposée, cautionnée par toutes les autorités que l'on a, pour l'occasion, convoquées sur le plateau. Les autres opinions n'existent pas, ont été éliminées, et le débat ne fournit alors qu'une vision tronquée, mensongère de ce fait, et obligatoire, puisque toute dialectique est évacuée.

 

D'un autre côté, les choses ont été habilement menées. Par exemple, rien ne prouve que le clinicien que l'on croise dans le film soit un psychanalyste, et d'ailleurs sa manière de mener l'entretien confirmerait le contraire, mais il est un mauvais individu, et quand le mot « psychanalyste » jaillira, on en déduira qu'il en est un, ajoutant encore à l'image caricaturale et négative que les descendants de Freud ont acquise auprès des invités de l'émission et qu'ils distillent aux téléspectateurs.

 

De là à dire qu'il s'agit de méthodes staliniennes il n'y a qu'un pas que j'invite tout le monde à franchir, ne serai-ce que pour mettre les pieds dans le plat, dans le plat horizon qu'on nous offre désormais, celui de la nouvelle société despotique, intransigeante, et qui, partie comme elle est, ne devrait pas tarder à ressembler à n'importe quel autre régime soviétique.

 

Et si l'on considère le clivage qui est établi entre les « tout-bons » (ceux qui étaient sur le plateau) et les « tout-mauvais », les psychanalystes, exclus du débat, et donc physiquement éliminés, d'autres images, d'autres régimes nous viennent à l'esprit.

 

Comme un projet de loi interdisant aux psychanalystes d'approcher les autistes vient d'être déposé, et comme, déjà demain, des inspections vont être diligentées dans les établissements hospitaliers pour vérifier que seules les méthodes comportementalistes y sont utilisées, il est évident qu'une chasse aux souricières vient d'être lancée, et qu'il y a fort à parier que l'avenir des héritiers du grand Sigmund, se trouve dans des camps de redressement ou de concentration.

 

 

 

Il sera nécessaire de quitter cette observation du contexte général, pour revenir sur le seul autisme et découvrir les arguments que ce faux débat à refuser aux spectateurs....

 

… Mais, ce sera demain....

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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