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Billet de blog 13 avr. 2021

5 ans à peine pour défaire un système archaïque .

5 ans à peine pour défaire un système archaïque d’oppression des femmes : nous exigeons plus de moyens pour une loi plus efficace. La prostitution est une violence faite aux femmes , n'est pas un métier , c'est le patriarcat et le capitalisme qui en tirent les plus grands profits.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

5 ans à peine pour défaire un système archaïque d’oppression des femmes : nous exigeons plus de moyens pour une loi plus efficace.


Cela fait 5 ans que la loi du 13 avril 2016 est entrée en vigueur. Nous ne pouvons encore aujourd'hui que nous en réjouir.

Elle redonne aux femmes espoir, courage et dignité.


Cette loi interdit l’achat d’actes sexuels, elle pénalise les clients prostitueurs et renverse ainsi la charge de la responsabilité. Elle renforce la lutte contre le proxénétisme et la traite des êtres humains et permet un accompagnement des survivantes de la prostitution vers
une vie digne, avec des droits: droit de disposer de son corps, droit au logement, papiers, formations…Autre aspect fondamental de la loi, le délit de racolage a été supprimé ; ce n’est donc plus la personne en situation de prostitution qui est en infraction et qui est poursuivie.
Nous affirmons que le système prostitutionnel est un système d’une grande violence. Nous refusons que quiconque puisse disposer d’un corps contre de l’argent, ici en France mais aussi dans le monde.
Si nous estimons que les moyens ne sont pas encore à la hauteur des besoins (et des ressources), nous sommes convaincues que cette législation aide à inverser les rapports de domination et que la honte a le visage de ceux qui veulent disposer et posséder le corps des filles et des femmes à tout prix. Cette loi a le mérite d’envoyer un message clair: nul ne peut se prévaloir de son pouvoir et de son argent pour obtenir d’une autre personne un accès marchand à son corps. Elle révèle par ailleurs les inégalités structurelles, entretenues, voulues qui existent entre les femmes et les hommes, les pauvres et les riches, celles et ceux qui n’auraient d’autres options que la vente de leurs corps pour survivre.
Cette loi, dans son application, doit permettre de déconstruire, de renverser certaines idées reçues.
Nous sommes choquées de voir repris et cités dans des rapports et autres textes gouvernementaux les termes de ”travail sexuel, métier sexuel, service sexuel”, termes utilisés par des associations non respectueuses de la loi abolitionniste et reprises par les instances de l’Etat, banalisant ces termes, invisibilisant les violences et souffrances vécues, faisant fi des personnes concernées et portant atteinte à leur dignité.


Malgré cette loi, nous restons vigilantes à toutes dérives : une ministre a récemment envisagé de permettre aux personnes handicapées d’avoir recours à des assistant.e.s sexuel.le.s, alors même que le Conseil consultatif national d’éthique avait déjà rendu un avis défavorable en 2012. Elle indique qu’elle veut lever un tabou, mais de quoi parle-t-on ?
De la sexualité des personnes en situation de handicap ou de l’opportunité de légaliser la prostitution?

Ce sont encore une fois des hommes qui demandent à avoir un libre accès au corps des femmes contre de l’argent : en 2020, 95% des demandes d’assistance sexuelle formulées auprès de l’APPAS (Association pour la promotion de l’accompagnement sexuel) proviennent d’hommes. Et qu’en pensent les grandes oubliées : les femmes handicapées?
Ce type de proposition ne cherche pas à améliorer les conditions de vie des personnes en situation de handicap mais les enfermerait plutôt dans un misérabilisme sexuel où le seul recours à leur solitude et à leur désir d’affection serait finalement l’achat d’un acte sexuel tarifé. N’est-ce pas une manière de les renvoyer et de les maintenir à l’écart du reste de la société ?
D'autre part, c’est auprès de populations déjà précarisées que les recruteurs vont constituer leurs bataillons d’assistant.e.s sexuel.le.s : dans les métiers du soin à la personne et/ou de l’aide à domicile; ce sont majoritairement des femmes dont beaucoup sont issues de l’immigration.

Dans l'exercice de leurs fonctions, les travailleuses subissent déjà du harcèlement sexuel, des remarques graveleuses, des gestes déplacés; leurs
conditions de travail sont difficiles, elles sont peu rémunérées, peu reconnues, essentialisées; leur rôle fondamental de premières de corvées est invisibilisé.

Dans l’aide à la personne, toutes les professions médicales et paramédicales sont présentes à côté des aides à domicile. On peut alors légitimement se demander comment elles devront réagir quand un patient-client prostitueur leur réclamera ce type de ”soin”.
Celles qui refusent seront-elles pénalisées, sanctionnées ? Comment concevoir et imaginer que des formations vont être dispensées, à qui d’ailleurs? Sous quelles formes?
Tout comme les femmes pauvres, les aides-soignantes, les infirmières n’ont pas signé pour ce genre de “prestations”, elles n’ont pas à être mises à la disposition des hommes.


Regardons maintenant la dimension internationaliste et capitaliste du non-respect de la loi.


93% des personnes en situation de prostitution en France sont d’origine étrangère (Ministère de l’Intérieur), fuyant la misère et la guerre, espérant trouver une vie meilleure ailleurs. Dans leur écrasante majorité, ce sont des femmes, elles ne parlent pas ou très peu
français, souvent elles n’ont pas de papiers et ont difficilement accès aux soins, à des droits élémentaires et aux aides sociales de l’Etat.

Elles sont victimes de la traite et de violences sexuelles et physiques commises par des hommes qui transgressent la loi, artisans du
patriarcat et du capitalisme. Le corps des femmes est, à leurs dépens, source de grands profits économiques, beaucoup de pays réglementaristes intègrent d’ailleurs le montant estimé de la prostitution dans leur PIB (5% aux Pays-Bas), considérant que c’est une
production comme une autre.

Le système prostitutionnel n’enrichit pas les exploitées, il profite aux prostitueurs, aux proxénètes, aux réseaux mafieux et à leurs complices. C’est une véritable industrie néolibérale qui se développe et s’exporte partout dans le monde, les femmes et les enfants sont considérées comme des marchandises et les chiffres donnent le vertige : déjà en 2004 l’Unicef estimait à 2 millions le nombre d’enfants victimes de prostitution dans le monde…
La pédocriminalité est ainsi le terreau de la prostitution : l’âge d’entrée en prostitution est de 13 ans en moyenne. Les Etats endettés sont encouragés par le Fonds Monétaire International à développer un tourisme de masse, souvent associé à une industrie du commerce du sexe florissante (“Prostitution, la mondialisation incarnée”, Richard Poulin). Le triomphe des valeurs libérales, la banalisation et l’acceptation de la vente des corps humains, au nom du “choix”, entraînent des conséquences catastrophiques et la traite humaine creuse encore plus l’écart entre les pays riches et les pays pauvres.

Par ailleurs, certains parmi ceux qui dénoncent les inégalités et injustices que produit le capitalisme, sont prêts à revendiquer l’appropriation et la marchandisation du corps des femmes comme choix pour échapper à l’exploitation salariale. Or il serait temps que les femmes se voient proposer autre chose que violences, tortures et psychotraumatismes comme alternatives aux métiers précaires. Surtout quand elles sont 92% à dire vouloir sortir de la prostitution. Si certaines peuvent par ailleurs participer à la satisfaction de la logique patriarcale, tout cela nourrit in fine l’extrême violence du système prostitueur.


Si le vote de cette loi a effectivement été une belle avancée, elle reste malheureusement peu, et mal, appliquée. La demande des clients prostitueurs ne baisse pas, les sanctions sont loin d’être uniformément appliquées sur le territoire français, et l’offre déjà présente sur
internet, se renouvelle sans cesse. L’aide proposée en sortie de prostitution est inférieure au RSA, et les dispositifs de la loi, notamment de prévention, restent peu connus. Le manque de volonté politique et d'engagement des pouvoirs publics est patent.

Entre autres :


● les femmes en situation de prostitution subissent encore des pressions de la part de la police, notamment à Toulouse, avec une Mairie qui prend des arrêtés municipaux illégaux pour les chasser et les pénaliser pour “stationnements gênants” au lieu de pénaliser les clients prostitueurs.
● les financements pour les associations qui accompagnent les femmes qui veulent sortir de la prostitution sont insuffisants.
● Il n’existe toujours pas de politique de santé publique qui soit dédiée aux personnes en situation de prostitution, ni de formation spécifique pour les policiers, ni même de communication auprès du grand public : où sont les campagnes nationales de sensibilisation pour faire connaître la loi ?
● Quelle est la politique d’information au niveau des scolaires et des jeunes ? Quelle est la politique de formation des éducateur.rice.s ? A cet égard, nous déplorons l’échec flagrant des politiques publiques de protection de l’enfance (ASE), rares sont les enfants qui échappent à ce sort.


Nos luttes féministes sont multiples, diverses, mais nous avons l’objectif de faire disparaître toutes les formes de violences qui jettent les femmes dans la pauvreté, la soumission, l’aliénation, la prostitution.

Nous voulons un monde juste pour toutes les filles et les femmes, un monde débarrassé des violences masculines et du profit capitaliste.
Nous exigeons de l’État et de nos gouvernants qu’ils mettent en place tous les moyens financiers et juridiques pour que cette loi s’inscrive dans le réel, qu’elle ne soit pas une posture vide de sens.
Mettons tout en oeuvre pour abolir la plus archaïque et violente exploitation faite aux femmes.

N’attendons pas 5 ans de plus !
“Non la prostitution n’est pas un métier, elle ne diminue pas les risques de viols, mais elle est bel et bien une atteinte à la dignité humaine” - Maldy B., survivante toulousaine de la prostitution.


Contact : ffamc31@gmail.com

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