Lénine QUE FAIRE

Lénine  QUE FAIRE?

Après avoir vu la piéce de Benoît Lambert, nous ne résistons pas au plaisir de procéder à une pette mise au point puisée dans la thèse de Daniel Bensaïd écrite en 1968


L’estimation objective d’une situation révolutionnaire paraît sujette à caution, l’intervention d’un ultime facteur, qui unifie les différents facteurs et matérialise leur interaction, corrige les dangers d’impressionnisme. Trotski le considère comme la condition dernière dans le dénombrement mais non dans l’importance de la conquête du pouvoir : « le parti révolutionnaire, en tant qu’avant-garde unie et trempée de la classe ». Quant à Lénine, il fait de cette dernière condition le point de différenciation entre la situation révolutionnaire et la crise révolutionnaire : « La révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions de masse assez vigoureuses pour briser complètement l’ancien gouvernement, qui ne tombera jamais, même à l’époque des crises, si on ne le fait choir. »

Ainsi, l’organisation révolutionnaire dépasse les tâtonnements des différents critères, elle les noue entre eux et les unifie. Point de leur intersection, elle abolit leur juxtaposition. La faiblesse du sommet et l’impatience de la base, le ralliement des couches moyennes deviennent sa force. Le caractère de la crise semble donc résider en ce que la diversité non mesurable qui fonde la situation révolutionnaire est unifiée par l’organisation qui l’intériorise. Le nœud de la crise ne semble plus résider dans l’un ou l’autre des éléments objectifs, mais se trouve transféré au cœur même du sujet qui les synthétise en les intériorisant.

Pour dépasser les imprécisions qui marquent toute tentative de définition de la crise révolutionnaire, il est nécessaire d’aller plus loin que les interprétations littérales et de renouer avec tout le socle théorique qui ne trouve pas place dans les définitions et qui seul pourtant les légitime.

En premier lieu, à parler de crise, encore faut-il savoir ce qui est en crise. Dès cette première question, il apparaît nécessaire de distinguer deux niveaux dont la confusion ne saurait qu’accumuler les impasses. Il faut en particulier distinguer une compréhension théorique de la crise de sa manifestation pratique. Si l’on considère l’enchaînement des modes de production, en tant que modèles théoriquement élaborés, subsumant la variété des formations sociales qu’ils recouvrent, on peut penser qu’à l’articulation de deux modes de production, il y a rupture, donc crise. Poser cette affirmation revient à signaler un problème qui ne saurait trouver sa solution au niveau théorique où il est formulé. On peut juxtaposer des modèles, on ne peut déduire l’un de l’autre et faire la théorie de leur enchaînement sans faire un détour par la politique.

La crise révolutionnaire que nous étudions n’est donc pas la crise d’un mode de production, parce qu’entre modes de production il y a transformation et non crise. La seule crise dont il peut être question est celle d’une formation sociale déterminée où les contradictions du mode de production prennent vie et s’actualisent au travers des forces sociales réelles qui y sont impliquées (« l’histoire tout entière est formée d’actions de personnalités qui sont des forces agissantes  »).

 

 « Tout s’est passé exactement comme nous l’avions dit. Le cours de la révolution a confirmé la justesse de notre raisonnement. D’abord, avec “toute” la paysannerie contre la monarchie, contre les propriétaires fonciers, contre la féodalité (et la révolution reste par là bourgeoise, démocratique bourgeoise). Ensuite, avec la paysannerie pauvre, avec le semi-prolétariat, avec tous les exploités contre le capitalisme, y compris les paysans riches, les koulaks, les spéculateurs ; et la révolution devient par là socialiste. Vouloir dresser artificiellement une muraille de Chine entre l’une et l’autre, vouloir les séparer autrement que par le degré de préparation du prolétariat, c’est dénaturer monstrueusement le marxisme, l’avilir, lui substituer le libéralisme   »

La voie suivie est donc claire compte tenu que l’objectif reste le renversement du capitalisme qui est déjà le caractère dominant de la formation sociale russe, les sociaux-démocrates contractent une alliance avec la paysannerie, alliance temporaire pour liquider les séquelles de féodalisme dans l’agriculture. Les divers programmes agraires de Lénine s’efforcent de définir la base correcte de cette alliance révolutionnaire. Mais la lutte contre le féodalisme et l’autocratie ne constitue dès lors qu’un tremplin pour la lutte anticapitaliste qui reste l’objectif principal.

Dans Le Capital, Marx souligne que le procès de production capitaliste, considéré dans sa continuité ou comme procès de reproduction, ne produit pas seulement de la marchandise, ni seulement de la plus-value ; « il produit et reproduit lui-même le rapport capitaliste : d’un côté le capitaliste, de l’autre le salarié ». Le système qui se reproduit lui-même engendre ses propres crises ; ses propres contradictions produisent des points de rupture qui peuvent se manifester sous forme de crises économiques. Mais une crise économique n’est pas forcément révolutionnaire. Elle peut faire partie des procès d’autorégulation du système, avoir seulement fonction « purgative ». Après la crise, les stocks épongés, les entreprises archaïques éliminées l’économie capitaliste repart sur une base assainie. G. Lukacs insiste sur cet aspect de la crise : « seule la conscience du prolétariat peut montrer comment sortir de la crise du capitalisme. Tant que cette conscience n’est pas là, la crise reste permanente, revient à son point de départ, répète la situation [10]. »

La crise d’une formation sociale à dominante capitaliste a donc une fonction aperturale et non décisive. Elle constitue le point de bascule où peut s’ébaucher la structure d’un nouveau système. Mais en deçà, elle participe encore de l’autorégulation du système initial. Cette crise peut tout au plus contribuer à la constitution d’une situation révolutionnaire ; elle devient elle-même révolutionnaire, c’est-à-dire dépassable dans le sens de la révolution, que par un sujet qui l’assume et en constitue le support, qui prend en charge le processus de déstructuration et de restructuration de la formation sociale. C’est encore ce qu’exprime avec limpidité Lukacs, répondant à tous les fatalistes qui attendent passivement la révolution de la dernière crise du capitalisme :

La crise affecte donc une formation sociale déterminée, mais elle ne devient révolutionnaire que lorsqu’un sujet œuvre à son dénouement en s’attaquant à l’État, cible stratégique, vérin par lequel sont maintenus en place les rapports de production capitalistes rendus étriqués par le développement des forces productives.

Après avoir repéré l’objet affecté par la crise, il est donc nécessaire de la dénouer victorieusement. La problématique marxiste, réaffirmée par la plupart de ses héritiers, paraît indiscutable sur ce point. Elle distingue nettement le sujet théorique de la révolution de son sujet historique-pratique. Le sujet théorique est le prolétariat en tant que classe, le sujet pratique est son organisation d’avant-garde en tant qu’elle incarne et représente, non pas le prolétariat en soi, dominé économiquement, politiquement et idéologiquement, mais le prolétariat « pour soi », conscient du processus de production dans son ensemble et de son propre rôle dans ce processus.

C’est là l’une des idées force de Que faire ? où Lénine distingue « spontanéité et spontanéité ». Il voit dans la spontanéité « l’élément embryonnaire du conscient ». Mais il distingue des degrés de conscience, une spontanéité brumeuse et asservie, d’une spontanéité libérée et fécondée par les luttes de l’avant-garde révolutionnaire. Il affirme ainsi que la conscience social-démocrate ne peut venir que du « dehors » aux ouvriers, des intellectuels qui leur apportent la compréhension et la connaissance globale de la société et du procès de production. « Par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste. »

Dans la crise révolutionnaire, les deux sujets sont impliqués. Le sujet théorique parce que c’est lui qui est porteur d’un encore à venir et c’est sur lui que repose la stratégie révolutionnaire. Le sujet pratique, le parti qui, lui, élabore et assume cette stratégie. Là encore, Lénine s’est astreint à la double tâche de définir avec précision le sujet théorique de la révolution à venir, de lui donner le sujet pratique capable de s’acquitter de cette tâche.

Définir et présenter le prolétariat comme la classe sociale investie de la mission révolutionnaire est la préoccupation constante des premiers écrits de Lénine. Au moment même où il caractérise comme capitaliste la formation sociale russe, il éclaire l’autonomie en tant que classe du prolétariat, seul capable de résoudre les contradictions d’une telle société. Et jamais dans les alliances et projets de programme, il n’omet de réaffirmer ce rôle indépendant du prolétariat. Dès 1894, il pense que « seuls des bourgeois peuvent oublier que, derrière les intérêts solidaires du peuple tout entier contre les institutions moyenâgeuses, féodales, il y a de l’antagonisme profond et irréductible de la bourgeoisie et du prolétariat au sein de ce peuple ». Dans le même ouvrage il avance comme « thèse essentielle  » que « la Russie est une société bourgeoise, que sa forme politique est un État de classe et que le seul moyen de mettre un terme à l’exploitation du travailleur est la lutte de classe du prolétariat. » Il précise encore que « la période du développement social de la Russie où le démocratisme et le socialisme forment un tout indissoluble est révolue à tout jamais » .

Un an plus tard, dans « Les tâches des sociaux-démocrates russes », il rappelle [que] « seuls sont forts les combattants qui s’appuient sur les intérêts réels, bien compris, de classes déterminées ». Et au nom de ce principe, il engage les sociaux-démocrates à se rappeler toujours que « le prolétariat est une classe à part qui demain peut se trouver opposée à ses alliés d’aujourd’hui ». Il revient encore sur le fait que « la fusionde l’activité démocratique de la classe ouvrière avec le démocratisme des autres classes affaiblirait la lutte politique [13] […] ». Grâce à une reconnaissance aussi précise du sujet historique, de la crise révolutionnaire à venir, toute confusion est exclue des programmes dès le projet de 1899 où Lénine propose « le soutien de la paysannerie […] dans la mesure où cette paysannerie est capable de mener une lutte révolutionnaire contre les vestiges du servage en général et contre l’absolutisme en particulier ».

Dans le même projet, il insiste encore : « deux formes essentielles de la lutte de classe s’entrelacent aujourd’hui dans la campagne russe : 1. la lutte de la paysannerie contre les propriétaires fonciers et les vestiges du servage ; 2. la lutte du prolétariat rural naissant contre la bourgeoisie rurale. Pour les sociaux-démocrates cette seconde lutte est bien entendu la plus importante, mais ils doivent nécessairement soutenir aussi la première pour autant que cela ne contredit pas les intérêts du développement social. »

Ayant élucidé le problème de savoir quel est le sujet théorique de la révolution qui vient – non pas « le peuple », ni la paysannerie, mais le prolétariat –, Lénine consacre toute son énergie militante à lui donner le sujet pratique à la hauteur de sa tâche. Sans cesse, il s’efforce de délimiter et de regrouper l’avant-garde du prolétariat au sein du parti social-démocrate. Donner au prolétariat le premier rôle dans la révolution, c’était mener la lutte contre les courants populistes, cela ne suffisait pas à se donner les moyens de déclencher et d’affronter victorieusement les crises révolutionnaires. Parmi ceux qui reconnaissent alors le rôle théorique du prolétariat, tous ne comprennent pas quelle arme lui est pratiquement nécessaire, comment il peut « devenir ce qu’il est » : une classe.

Il est l’instrument par lequel la fraction consciente du prolétariat accède à la lutte politique et prépare l’affrontement avec l’État bourgeois centralisé qui constitue la clef de voûte de la formation sociale capitaliste. Toutes les luttes idéologiques de Lénine à propos du parti peuvent être considérées comme des luttes pour la structuration du sujet et sa préparation à la crise révolutionnaire. L’organisation ainsi conçue comme sujet historique n’est pas une pure forme mais un contenu : le creuset d’une volonté collective qui s’exprime par une théorie en perpétuel chantier et un programme de lutte

Les raccourcis et les formules condensées sont prétextes à toutes les interprétations simplistes et à tous les malentendus théoriques. Ainsi dans son article consacré à Engels, Lénine s’efforce de résumer en une phrase l’apport de Marx et Engels : « On peut exprimer en quelques mots les services rendus par Marx et Engels à la classe ouvrière en disant qu’ils lui ont appris à connaître et à prendre conscience d’elle-même, et qu’ils ont substitué la science aux chimères [ »

Un résumé aussi anodin peut être la source de plusieurs extrapolations abusives. L’une consistant à croire que le prolétariat qui prend conscience de lui-même s’émancipe progressivement au travers de cette prise de conscience. L’autre glissant au scientisme par l’idée que la théorie de Marx est une science qui dit la Vérité.

La crise révolutionnaire éclaire d’une autre lumière tous les « absolus » et les ramène à plus juste proportion. Dans l’entredéchirure de la crise, on soupçonne l’avènement fugitif de la vérité : « La guerre abat et brise certains hommes ; elle en trempe et éclaire certains autres, comme le fait du reste toute crise dans la vie d’un homme ou dans l’histoire des peuples  »

L’organisation n’est pas un pur diamant de même que la théorie n’est pas pure Science. L’organisation réintériorise les contradictions du système dans lequel elle s’enracine. Rosa Luxemburg a situé avec clairvoyance, dans Marxisme contre dictature, l’origine du phénomène : « Le mouvement universel du prolétariat vers son émancipation intégrale est un processus dont la particularité réside en ce que, pour la première fois depuis que la société civilisée existe, les masses du peuple font valoir leur volonté consciemment et à l’encontre de toutes les classes gouvernantes, tandis que la réalisation de cette volonté n’est possible que par-delà les limites sociales en vigueur. Or les masses ne peuvent acquérir et fortifier en elles cette volonté que dans la lutte quotidienne avec l’ordre constitué, c’est-à-dire dans les limites de cet ordre. D’une part les masses du peuple, d’autre part un but placé au-delà de l’ordre social existant ; d’une part la lutte quotidienne et, de l’autre, la révolution, tels sont les termes de la contradiction […]  »

Il résulte de cette contradiction au sein de l’organisation révolutionnaire l’existence de courants rivaux, l’un fidèle à la révolution, l’autre en proie aux tentations opportunistes. Ainsi, l’organisation révolutionnaire n’a-t-elle pas seulement à se blinder pour l’assaut ; elle ne peut se constituer en corps absolument étranger au système. Elle mène simultanément en son sein une lutte permanente contre les déviations opportunistes.

Les bases sociales de cet opportunisme sont appréciées différemment par Lénine et par Rosa Luxemburg, chacun valorise davantage un phénomène, mais tous deux avancent en définitive des explications qui se recoupent.

D’une part, on place à l’origine de l’opportunisme, le légalisme parlementaire et les longues périodes de paix relatives : elles sécrètent une couche importante de représentants professionnels de la classe ouvrière, ministrables et sujets aux flatteries de la bourgeoisie. Ce personnel politique s’appuie sur l’aristocratie ouvrière et la petite bourgeoisie qui bénéficient des miettes des pillages coloniaux. En résumé de cette analyse, Lénine affirme dans La Faillite de la IIeInternationale que l’opportunisme, « c’est le fruit de la légalité ».

D’autre part, et c’est là le mécanisme le plus subtil sur lequel Rosa Luxemburg insiste tout particulièrement, l’opportunisme se fonde sur l’existence même de l’organisation. La contagion des mœurs parlementaires bourgeois, la préservation des privilèges octroyés ne suffisent pas pour expliquer l’opportunisme ; la défense de l’organisation pour l’organisation y entre pour bonne part. Et les deux sources de l’opportunisme se renforcent et se mêlent inextricablement. Le phénomène n’échappe pas à Lénine : « Les partis grands et forts ont eu peur de voir leurs organisations dissoutes, leurs caisses saisies et leurs chefs arrêtés par le gouvernement. » La constitution d’une bureaucratie ouvrière et le conservatisme d’organisation sont les deux biais par lesquels l’organisation manifeste les contradictions du système capitaliste affectant les rangs même de la révolution.

Ce phénomène est à l’origine de toutes les défaillances, de toutes les trahisons des partis ouvriers, de toutes les idéologies réformistes. Mai 68 en France illustre encore la façon dont l’idéologie bourgeoise et celle du PCF se sont rendues mutuellement hommage en s’absorbant dans la contemplation passive du même ordre établi, présenté comme inamovible. La dégénérescence des partis ouvriers peut être plus ou moins avancée dans cette voie. Lénine s’est toujours efforcé de déterminer la faute qui rend un parti définitivement irrécupérable : le ralliement social-chauvin de 1914 marque pour lui la fin de la IIeInternationale et l’ouverture de la lutte fractionnelle. Il n’en demeure pas moins qu’aucun parti n’est absolument exempt de ces dégénérescences.

L’organisation n’est donc jamais une pure lame d’acier trempé. L’organisation pourrait être définie comme différentielle. Elle établit sa positivité dans l’intervalle qu’elle explore, dans l’entre-deux qu’elle mesure. Plus que l’expression directe de la classe, elle est la marque d’un écart : celui qui sépare la classe comme sujet théorique de sa spontanéité pratique, telle qu’elle se manifeste dans la formation sociale capitaliste.

Lénine rappelle en toute occasion que la social-démocratie est la fusion du mouvement ouvrier et du socialisme. « Coupé de la social-démocratie, le mouvement ouvrier dégénère et s’embourgeoise inévitablement. » On pourrait ajouter que coupée des luttes ouvrières la social-démocratie perd pied et dégénère également ; elle s’alimente de « l’instinct  » de classe révolutionnaire qui y transparaît. Le Parti constitue un pont entre la conscience balbutiante du prolétariat et le rôle qui lui est théoriquement dévolu. Il constitue la médiation nécessaire entre le concept de classe ouvrière et sa réalisation pratique,aliénée, dans la société capitaliste.

C’est pourquoi « la tâche du Parti n’est pas d’imaginer de toutes pièces des moyens inédits de venir en aide aux ouvriers mais de les aider dans les luttes qu’ils ont déjà engagées […], de développer leur conscience de classe ». La tâche du Parti, c’est de tenir bon les deux pôles complémentaires entre lesquels il s’écartèle : la compréhension théorique du procès de production et du rôle du prolétariat ; la liaison avec les luttes concrètes, quotidiennes, des ouvriers. C’est dans cette tension permanente que se trempe le Parti ; c’est entre ce double appui qu’il fonde sa stratégie, par laquelle la conscience d’une différence et d’un écart devient la première affirmation d’un ordre nouveau à venir. En même temps que « l’incarnation visible de la conscience de classe du prolétariat » (Lukacs), les partis ouvriers sont le vivant témoignage de l’inadéquation entre le rôle historique du prolétariat et sa conscience mystifiée par l’idéologie dominante.

Médiation entre un sujet (le prolétariat) qui n’a pas conscience de son rôle et un objet (la formation sociale capitaliste) qu’il doit transformer, le parti exprime et incarne le projet de la classe ouvrière. Ici s’instaure une philosophie du projet que la politique partage peut-être avec la science moderne, puisque, selon Bachelard, « au-dessus du sujet, au-delà de l’objet, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la science moderne, la méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet [18] ». Cette philosophie du projet est également au cœur des préoccupations de Sartre dans la Critique de la raison dialectique : « Le projet comme dépassement subjectif de l’objectivité, tendu entre les conditions objectives du milieu et les structures objectives du champ des possibles représente en lui-même l’unité mouvante de l’objectivité et de la subjectivité […]. Le subjectif retient en soi l’objectif qu’il nie et qu’il dépasse vers une objectivité nouvelle et cette nouvelle objectivité, à son niveau d’objectivation, extériorise l’intériorité du projet comme subjectivité objectivée . »

Enfin, la formule de Freud (Wo es war, soll ich werden) résume l’idée de ce mouvement qui porte le prolétariat défiguré et aliéné vers sa vérité. Dans ce mouvement, le parti ne représente ni le moi ni le çà, mais cet effort intermédiaire par lequel le prolétariat s’arrache à son immédiateté pour percevoir sa propre place dans l’ensemble du processus social, par rapport aux autres classes, et y découvrir sa vérité historique en tant que classe. Là réside l’œuvre du Parti dont les militants doivent abandonner la peau du secrétaire de « trade-union » pour celle de « tribun-populaire ».

Ainsi, en même temps que, « synchroniquement », elle marque un écart, une discontinuité, entre le prolétariat tel qu’il est dans l’histoire et le rôle qu’il joue pour l’histoire, l’organisation restaure, diachroniquement, une continuité : la classe ouvrière en tant que vérité cachée du système capitaliste est porteuse du socialisme comme son au-delà possible. Si comme pour la science « le possible est homogène à l’être », la crise révolutionnaire est passible d’un double éclairage : celui du continu comme celui du discontinu.

Jamais la cohésion n’est telle que l’organisation révolutionnaire traverse sans difficultés la crise, comme un corps homogène. La crise n’affecte pas seulement le système qu’elle ébranle, mais aussi l’organisation qui s’y est constituée ; elle est pour elle l’heure de vérité, l’heure du grand dépouillement et des réajustements. Le parti bolchevique n’échappe pas lui-même à l’histoire ; les articles publics de Zinoviev et Kamenev contre l’insurrection amenèrent Lénine à demander leur exclusion en septembre 1917. La crise révolutionnaire agit sur l’organisation comme un révélateur ; elle colore ses tares et délimite la fraction capable de conclure la crise par la révolution. Elle sert de patron sur lequel l’organisation provisoire se découpe et s’ajuste à la mesure de sa tâche historique.

Elle est en même temps ce qui permet en période de crise de surmonter le conservatisme d’organisation. Seules une totale ignorance et une grande maîtrise théorique laissent l’organisation disponible à toute ouverture historique. C’est grâce à sa maîtrise théorique que Lénine a su saisir la crise révolutionnaire pour ce qu’elle était, alors que les « vieux bolcheviques » étaient atteints de myopie.

Du parallélisme entre le groupe classe-parti-spontanéité, et le groupe vérité-théorie-idéologie s’esquisse une homologie par laquelle le parti est bien le lieu de la théorie mais non forcément celui de la vérité. C’est ce que n’a pas compris Trotski, dans sa lutte contre Staline, qui, selon Merleau-Ponty, a hésité à mettre la vérité hors du parti parce qu’on lui avait appris qu’elle ne pouvait habiter ailleurs qu’à la jonction du prolétariat et de l’organisation qui l’incarne.

De même que la crise révolutionnaire est l’heure de vérité de l’organisation où celle-ci tend à coïncider avec la classe qui demeure sa vérité cachée, de même la crise révolutionnaire constitue l’heure de vérité de la théorie, un moment suspendu au profit de sa vérité cachée qui fait brusquement irruption dans la pratique.

De l’écart entre la vérité et l’idéologie, la théorie est donc une mesure possible. Mais elle n’est pas la seule à pouvoir les relier d’un enjambement. À la limite, une théorie prise trop au sérieux peut devenir un danger, voulant à toute force couler l’histoire dans les moules qu’elle lui destine. C’est pourquoi Lénine, même s’il attaque tout problème sous l’angle de la théorie, ne se dispense jamais de lui adjoindre le correctif de l’imagination ; il y trouve un autre enjambement, moins rationnel certes dans son architecture que celui que la théorie lui ménage. Mais de l’idéologie à la vérité, le chemin de la fantaisie relaie parfois celui de la science et révèle des détours et des raccourcis auxquels répugne un tracé rigoureux.

« Il faut rêver ! »

Paradoxalement, c’est l’une des conclusions de Que faire ?. « Il faut rêver ! », répète Lénine.

La vérité historique que la crise révolutionnaire met à vif, le rêve en balise l’accès complémentairement à la théorie. Ce n’est pas le moindre démenti de Lénine à tout scientisme revêche.

Le deuxième critère léniniste de la situation révolutionnaire porte témoignage de ce que la crise est celle de la formation sociale. Par le ralliement des couches moyennes au prolétariat, la formation sociale résorbe le chevauchement des modes de production dont les couches intermédiaires sont la conséquence: « Des couches toujours plus grandes se détachent de l’édifice apparemment solide de la société bourgeoise, déclenchant des mouvements qui peuvent accélérer beaucoup, par la violence avec laquelle ils éclatent, l’effondrement de la bourgeoisie. » La crise révolutionnaire accélère le processus, met à vif les contradictions, ne laisse face à face que le prolétariat et la bourgeoisie, le salariat et le capital, tels que Marx les a théoriquement distingués comme les deux pôles nécessaires et irréductiblement antagoniques du mode de production capitaliste.

C’est parce que dans le déchirement de la crise la formation sociale tend à se réduire à son mode de production dominant qu’elle est le lieu d’émergence du double pouvoir. Ayant étudié précisément les leçons de 1905, Lénine en 1917 répète incessamment que « les soviets constituent un nouvel appareil d’État ». Il s’attaque violemment à Martov qui reconnaît les conseils comme organes de combat sans voir leur mission qui est de devenir appareil d’État. Parce que c’est le mode de production qui est en jeu sous la crise, les relations de l’avant-garde et des masses s’y modifient. Le prolétariat accède brutalement à la conscience de soi.

Dans la temporalité propre de la crise, les masses, répète également Lénine, apprennent plus en quelques heures qu’en vingt ans. Leur spontanéité asservie et mystifiée fait place à leur spontanéité révolutionnaire de classe, fécondée par la préparation de l’avant-garde. Ce sont les organes de classe, « la forme la plus poussée du front unique » (Trotski), les soviets, qui sont les organes du pouvoir de classe prolétarien. Parallèlement, Lukacs, commentant Lénine, rappelle contre les ultra-gauchistes qu’à la différence du parti et du syndicat, les conseils ne sont pas une organisation de classe permanente. Leur possibilité concrète dépasse le cadre de la société bourgeoise et leur simple présence signifie déjà la lutte réelle pour le pouvoir d’État, à savoir la guerre civile.

La crise révolutionnaire constitue donc le point de rupture privilégié où le prolétariat fait réellement irruption dans l’histoire, où « les masses prennent en main leur propre destin » et jouent le premier rôle. Le parti désormais a une tâche d’éducation, d’organisation du prolétariat contre toutes les forces désorganisatrices (petite bourgeoisie commerçante, reconstitution marginale d’une économie de marché) qui le minent. Mais le premier rôle reste à la classe constituée en tant que telle au travers de ses propres organes de pouvoir.

La crise révolutionnaire est donc à concevoir, de même que l’organisation ou la théorie, comme une relation particulière par laquelle une formation sociale s’épure en mode de production. On peut rappeler le parallélisme de ces relations :

La crise agit donc comme un catalyseur par lequel les différences se fondent, les écarts sont abolis, le temps d’un accouchement. « Ce qui [fait] l’importance de toutes les crises, écrit Lénine, c’est qu’elles manifestent ce qui jusque-là était latent, rejettent ce qui est superficiel, secondaire, secouent la poussière de la politique, mettent à nu les ressorts véritables de la lutte de classe telle qu’elle se déroule réellement. »

La crise révolutionnaire comme crise politique

Tous les efforts de Lénine en matière d’organisation ont précisément été consacrés à éviter la confusion entre le parti et la classe. Dans Que faire ?, il répète sans cesse que le mouvement purement ouvrier est incapable d’élaborer par lui même une idéologie indépendante, que tout rapetissement de l’idéologie socialiste implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise, que le « développement spontané du mouvement ouvrier aboutit à le subordonner à l’idéologie bourgeoise », que « le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, c’est-à-dire l’asservissement idéologique des

C’est seulement dans la crise révolutionnaire que le parti tend à s’identifier à la classe parce qu’alors elle accède massivement à la lutte politique. Le parti est l’instrument par lequel la classe révolutionnaire maintient sa présence à ce niveau comme une menace permanente pour l’État bourgeois. Mais la crise révolutionnaire en ouvrant le champ politique à la classe dans sa masse transforme qualitativement la vie politique. C’est pour cela que les organisations voient dans la crise comme une épreuve de vérité, c’est pour cela aussi que, dans la crise, la pratique prend le pas sur la théorie :

« L’histoire en général et plus particulièrement l’histoire des révolutions est toujours plus riche de contenu, plus variée, plus multiforme, plus vivante, plus ingénieuse que ne le pensent les meilleurs partis, les avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées. Et cela se conçoit puisque les meilleures avant-gardes expriment la conscience, la volonté, la passion, l’imagination de dizaines de mille hommes, tandis que la révolution est – un des moments d’exaltation et de tension particulières de toutes les facultés humaines – l’œuvre de la conscience, de la volonté, de la passion, de l’imagination de dizaines de mille d’hommes aiguillonnés par la plus âpre lutte des classes. »

C’est dans ce rapport dialectique du parti et de la classe que s’instaure la politique léniniste et aucun des deux termes n’est réductible à l’autre. En outre, ceux qui minimisent le rôle de l’organisation la conçoivent en fonction de conjonctures précises, de tâches définies. Ainsi procède Glucksmann qui distingue des normes organisationnelles pour période de légalité et des normes pour périodes d’illégalité. Lénine le concevait différemment qui déterminait une invariance de principes organisationnels corrélative à la tâche du parti : la lutte pour le renversement de l’État bourgeois, clef de voûte de la formation sociale capitaliste. C’est aussi cet objectif fondamental qui situe le parti dans l’ordre du politique ; autant que des rapports de production, l’État est l’enjeu même de la lutte politique.

Par-delà le schématisme simpliste du conscient et de l’inconscient, attributs respectifs de la classe et du parti, la problématique léniniste de l’organisation rejoint davantage la complexité du remaniement freudien amorcé dans Au-delà du principe de plaisir où à l’opposition conscient-inconscient est substituée l’opposition « moi-cohérent » - « éléments refoulés » et dans laquelle l’inconscient est un attribut qui affecte les deux termes. Ainsi, dans la problématique léniniste de l’organisation, il n’y a pas de cheminement continu de l’en-soi au pour-soi, de l’inconscient au conscient. Le parti n’est pas la classe faite armée, il reste en proie aux incertitudes, aux balbutiements théoriques et à l’inconscient. Mais il exprime le fait que, dans une formation sociale capitaliste, il ne saurait y avoir de classe ouvrière pour-soi comme réalité, mais seulement comme projet par la médiation du parti. Luckas le remarquait déjà vigoureusement dans son petit ouvrage sur Lénine : « Ce serait […] se bercer complètement d’illusions contraires à la vérité historique que de s’imaginer que la conscience de la classe vraie et susceptible de conduire à la prise du pouvoir peut naître d’elle-même au sein du prolétariat, progressivement, sans heurts, ni régression, comme si le prolétariat pouvait idéologiquement se pénétrer peu à peu de sa vocation révolutionnaire selon une ligne de classe [ ».

L’État comme lieu où se boucle l’unité d’une formation sociale est également le lieu où « se déchiffre la situation de rupture de cette unité » : la dualité de pouvoir qui est le facteur décisif de la crise révolutionnaire, celui par lequel le prolétariat en tant que classe s’érige en candidat au pouvoir, et s’efforce de briser l’État bourgeois. Ici réside ce qui transforme la simple crise économique en crise révolutionnaire : parce qu’elle affecte l’État et au travers de l’État toutes les bases juridiques et idéologiques de la société, la crise, « comme critique en actes des superstructures », devient crise totale et ébranle la société de ses fondements économique à ses superstructures.

Cette spécificité du politique qui est le lieu d’irruption de la crise révolutionnaire fait que l’on peut définir beaucoup plus précisément le rôle du sujet politique en rupture avec tout déterminisme rigoureux de l’économie. Lénine reste sans cesse attentif au rôle original que peuvent jouer certaines forces politiques, sans commune mesure parfois avec leur contenu social réel. Ce rôle ne dépend pas seulement des couches qu’elles représentent, mais encore de la place qu’elles occupent dans la structuration spécifique du champ politique. Tout mécanisme facile est ici rejeté. Ainsi peut-on comprendre, en toute orthodoxie léniniste et sans recours aux extrapolations sociologiques, le rôle joué par les étudiants dans la crise de Mai en France. Lénine fut toujours très sensible aux conséquences de la spécificité du politique. Ainsi, dans un article sur « les tâches de la jeunesse révolutionnaire », il notait : « La division en classes est certes l’assise la plus profonde du groupement politique ; certes c’est toujours elle qui en fin de compte détermine ce groupement […]. Cette fin de compte, c’est la lutte politique seule qui l’établit. »

Pour la bourgeoisie, les formes de sa domination politique sont secondaires par rapport à sa domination économique. C’est au niveau de l’économique qu’elle se situe stratégiquement. Lénine insiste sur l’importance très relative des formes de domination politique pour la bourgeoisie : « La domination économique est tout pour la bourgeoisie, tandis que la forme de domination politique est une question de dernier ordre ; la bourgeoisie peut tout aussi bien régner en république, etc. ». Se maintenir sur le terrain de la lutte économique, c’est essayer de battre la bourgeoisie sur son terrain ; c’est pourquoi Lénine va jusqu’à dire à plusieurs reprises dans Que faire ? que « la politique trade-unioniste de la classe ouvrière est précisément la politique bourgeoise de la classe ouvrière ».

Le terrain politique en revanche est l’espace stratégique du prolétariat porteur de l’au-delà du système capitaliste. Les structures politiques concentrent et reproduisent toutes les formes d’asservissement du prolétariat qui est la première classe dominée sur tous les plans (économique, politique, idéologique), alors qu’à l’époque de sa révolution politique, la bourgeoisie détient déjà le pouvoir économique.

De là provient l’originalité de la révolution prolétarienne telle que l’annonçait Le Manifeste : « Toutes les classes antérieures qui ont conquis le pouvoir cherchaient à assurer la situation qu’elles avaient déjà acquise, en soumettant toute la société aux conditions de son acquisition. Les prolétaires ne peuvent s’emparer des forces productives sociales qu’en supprimant le mode d’appropriation qui était le leur jusqu’ici et, par suite, tout l’ancien mode de production. »

C’est pourquoi, alors que la révolution bourgeoise a pour but de mettre le pouvoir politique au service de l’économie, la révolution prolétarienne se caractérise par l’accession du politique « au poste de commandement ».

Conscient que le dénouement de la crise dépend de lui, le parti révolutionnaire se donne le moyen de l’accomplir. Alors que le déclenchement de la crise ne peut être déterminé avec précision – l’organisation y joue un rôle sans en maîtriser toutes les données –, l’heure du dénouement doit être choisie. Les forces antagoniques sont en éveil et s’observent. Désormais, celui qui sait choisir ses armes et son terrain l’emporte. Jauger la situation pour voir si le point de rupture est atteint, fixer la date de l’insurrection, c’est le dernier acte où l’organisation soumet à l’épreuve décisive sa cohésion et sa théorie.

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