Requiem pour la Feuille de route


L'attaque suicide meurtrière de ce matin à Jérusalem, dans laquelle sept personnes ont été tuées, a fait l'effet d'un douche froide à l'équipe d'information de Gush Shalom car, lors de nos visites à Jérusalem, nous prenons souvent le bus n°6, mais à une station plus loin que celle où a eu lieu l'explosion.À part les considérations personnelles, le moment de l'explosion n'aurait pas pu être mieux choisi du point de vue d'Ariel Sharon: quelques heures après la rencontre futile entre le Premier Ministre Sharon et son homologue palestinien récemment désigné, Abu Mazen; rencontre pendant laquelle Sharon n'avait rien à proposer, mais qui lui a donné un moyen facile et bon marché pour apparaître comme un faiseur de paix. Quelques heures avant l'explosion, Sharon avait prévu de partir pour Washington pour y rencontrer le président G. Bush (certains commentateurs espéraient sans trop y croire que le président des États-Unis ferait pression vis-à-vis du problème empoisonné des postes avancés illégaux).Maintenant, Sharon a trouvé le prétexte parfait pour annuler ce rendez-vous. En effet, l'attaque de ce matin s'accorde tellement bien avec le programme de Sharon qu'on est tenté de croire à une conspiration. Mais une analyse approfondie nous amène à conclure que Sharon n'a pas besoin de faire quelque chose de risqué et de compliqué comme d'infiltrer des agents chez les dirigeants du Hamas. Ces derniers mois, il a simplement fait ce qu'il a maintes fois déjà fait avec succès pendant ces deux dernières années: provoquer et manipuler les groupes palestiniens radicaux pour qu'ils fassent le travail à sa place, alors que ceux-ci croient sincèrement être des Palestiniens patriotes et de bons musulmans.Pendant son mandat de premier ministre, Sharon a déjà disposé de beaucoup de propositions diplomatiques internationales: le Rapport Mitchell, le Document Tenet et le Document Zinni, l'initiative Saoudienne – pour ne citer que les plus connus. Mais la «Feuille de Route» semblait initialement mettre à l'épreuve ses nombreux talents: un document comportant les signatures combinées des États-Unis, de l'Union Européenne, de la Russie et des Nations Unies, qui a été une priorité de l'agenda diplomatique depuis presque un an, qui a été lancé formellement avec le parrainage personnel du président des États-Unis tout juste sorti de sa victoire en Irak, et qui a été accepté immédiatement dans son intégralité et sans réserves par le côté palestinien. Néanmoins, rien de tout cela ne paraît empêcher Sharon – et semble-t-il avec succès – de détourner et de vider de sa substance avec acharnement cette initiative.La Feuille de Route est un document bien élaboré et basé sur l'hypothèse que les Israéliens et les Palestiniens allaient exécuter une danse compliquée de gestes calculés et mutuels – les Palestiniens essayant de restreindre le terrorisme et les attaques suicides, assorti aux démarches des Israéliens pour alléger le terrible fardeau de l'occupation sur les Palestiniens, spécialement la fin des constructions et des extensions des colonies. Abu Mazen, l'homme choisi plus par les Américains et les Européens que par les Palestiniens eux-mêmes pour mener cette mise en route, a débuté son mandat avec peu de crédibilité et une suspicion montante de la part de son peuple. La seule façon pour qu'il puisse réussir aurait été une bonne volonté manifeste venant de la part des Israéliens et une rapide mise en route israélienne du processus.C'était la dernière chose que voulait Sharon. Dès sa nomination, l'armée s'est embarquée dans une série d'assassinats d'activistes palestiniens importants et des incursions en profondeur dans des enclaves non conquises de la Bande de Gaza, comme l'attaque sur le quartier de Shijaiya dans laquelle treize Palestiniens – la plupart des civils non armés, ont péri en une seule nuit. Entre temps, Sharon n'a pas fait le moindre pas pour adopter la Feuille de Route sur le front politique et diplomatique comme l'ont fait les Palestiniens. Bien plutôt, il a insisté pour que l'Autorité Palestinienne commence une guerre civile globale pour «démonter totalement l'infrastructure terroriste» avant que le côté israélien ne daigne faire quelques concessions de son côté. Le Secrétaire d'État en visite, Colin Powell, a été traité avec dédain, les ministres de la ligne dure encouragés à lui faire des déclarations dures contre la Feuille de Route et Sharon lui-même déclarant qu'il était pour le maintien des colonies et pour la continuation de leur «expansion naturelle».Pour couronner le tout, le Ministre de la Police de Sharon, Tzahi Hanegbi, a déclaré à la Knesset que «bientôt la police allait imposer la présence juive et les prières individuelles juives sur le Mont du temple», tout en sachant qu'aucune autre question ne pourrait enflammer le sentiment national palestinien et les sentiments religieux musulmans autant que celle-là. En même temps, la police a lancé un raid spectaculaire à minuit, et arrêté la direction du Mouvement Musulman Israélien – le seul groupe qui, ces deux dernières années, a maintenu une présence journalière dans le lieu saint, les musulmans de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza étant complètement exclus de Jérusalem.Dans l'ensemble, l'attaque de ce matin pourrait être comparée à une plante bien arrosée et bien nourrie. Et les représailles que le cabinet va sans doute décider lors de la réunion d'urgence ce soir pourraient relancer un autre cycle de carnage, comme cela est arrivé si souvent auparavant.Est-ce donc la fin de la Feuille de Route, pour laquelle tellement d'efforts ont été faits et à laquelle un peu d'espoir – même timide – était attachée? Cela semble être le cas. La seule personne qui peut raviver cette initiative déclinante est à la Maison Blanche. Une action énergique du Président Bush quand il finira par rencontrer Sharon – avec disons un dixième de l'énergie et de la persistance qu'il a montrées en imposant sa guerre en Irak envers et contre l'opposition du Monde – pourrait suffire à donner un nouvel élan à la Feuille de Route et provoquer un changement sur le terrain. Mais il est peu vraisemblable que nous voyions une telle chose.Adam Keller
Traduit de l'anglais par Ana Cleja

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