Les chiens de garde Paul Nizan

 

Situation des philosophes

La philosophie comporte une division, elle est même grossièrement divisible. Je dois penser grossièrement cette division initiale, bien que les bourgeois installés aux postes de commandement spirituel répètent. que la grossièreté des divisions est un péché contre l'esprit et condamnent enfin à l'invalidation toutes les pensées qu'on forme ou qu'on conclut en partant de ces divisions vulgaires. Mais les bourgeois seuls ont besoin de utilités dans leurs divisions et de profondeur visible dans l'esprit, parce qu'ils ont seuls quelque chose à cacher et que la grossièreté est un moins on masque que l'esprit de finesse et que les nuance. Ils doivent dissimuler derrière une elle nuée, comme dans les eternels de Homère..

Mais il n'est plus l'heure pour personne de cacher le vrai jeu joué Il est l'heure de dire simplement qu'il y a une philosophie des oppresseurs   et une philosophie des opprimés, sans aucune ressemblance réelle, bien qu'on puisse toutes deux les nommer de philosophie. C'est là l'équivoque de la philosophie en général ou du moins de la première, la plus pressante de toutes les équivoques qu'il faut dénombrer et mettre à nu.

Les philosophes sont même des gens qui ont plus de partis pris que les profanes dont ils traduisent méthodiquement l'esprit. Et il n'y a jamais eu que deux partis à prendre celui des oppresseurs et celui des opprimés. La philosophie bourgeoise au temps de son adolescence a pris elle-même un parti qui était celui de la bourgeoisie opprimée. Tout le malheur vient de la propre distraction de ses représentants: aucun n'a vu se transformer en philosophie des oppresseurs ce qui avait été la philosophie des opprimés. Personne n'a vu  Voltaire, personne n'a vu Kant passer de l'autre côté des barricades. Seul s'en est avisé le prolétariat devenu en cent ans le seul représentant et la seule masse des opprimés. Mais les philosophes continuent à affirmer que la philosophie en général ignore les partis et les partis pris. Cette vierge aime la vérité pour elle-même comme sainte Thérèse aimait Dieu. Et même ils le croient. Ils ne prennent point garde qu'on a toujours pris la vérité qu'à la sauce qu'on voulait... La nature de la philosophie, comme de toute autre activité humaine est au vrai de servir des personnes et des intérêts

Le bourgeois se reconnaît comme un maître légitime.. quand il punit le peuple il le punit comme son propre enfant pour son bien. Il dit qui aime bien châtie bien. Les morts de la Commune furent tués pour le progrès du peuple. Il attend de lui les témoignages de gratitude ou simplement de docilité. Il juge ingrat le peuple révolté... La Révolution française put croire avec une apparence de Raison qu'elle travaillait pour le peuple. La  bourgeoisie le croit encore. parce qu'il y eut dans son histoire un certain élan, une certaine ardeur généreuse imposée par la nécessité réelle où elle fut de se gagner des alliés, il lui r(este de ce temps l'illusion qu'elle seule peut agir au bénéfice général. Cette situation de la pensée bourgeoise s'exprime avec une force et une délicatesse nouvelles dans l'esprit du  penseur spécialisé. L'orgueil du clerc confirme et fortifie l'orgueil commun du bourgeois.

Ainsi le philosophe de la bourgeoisie pense qu'il est en position de faire le bonheur de l'humanité. Ainsi est affirmée la portée de la grande partie que la cléricature joue. .Les philosophes sont satisfaits. Ces hommes qui sont les productions de la démocratie bourgeoise édifient avec reconnaissance tous les mythes qu'elle demande: ils élaborent une philosophie démocratique. Ce régime leur paraît le meilleur des mondes possibles..... Ces sages annoncent l'incarnation des Idées que leurs pères leur transmirent... Ces prophètes du progrès spirituel et social ne posent de question qu'aux Idées éternelles. Ne dévoilent pas la réalité du monde. A l'abri de l'éternel, complice des oppresseurs, se complotent tous les attentats.... quand la bourgeoisie résiste à la révolution, elle feint de croire et elle croit qu'elle défend la société humaine contre les agressions, contre les régressions des barbares

Il est impossible à cette pensée bourgeoise d'aller droit au problème vulgaire. Elle ne l'aborde qu'à peine...La bourgeoisie devine que son pouvoir matériel exige le soutien d'un pouvoir d'opinion. Ne subsistant en effet que par consentement général, elle doit inlassablement donner à ceux quelle domine des raisons valides d'accepter son établissement, son règne et sa durée

"Aujourd'hui on veut élever tout le monde à la pensée, propager l'éducation scientifique, mais il n'y a là qu'une nécessité d'un certain moment de l'histoire: tant qu'on peut craindre une réaction religieuse contre l'esprit laïque, il faut maintenir l'idée de la valeur de la science" ('F.Rauh Etudes morales")

Ainsi la philosophie fournit-elle au besoin des armes aux politiques.. Il est clair que l'intérêt du clerc consiste à poursuivre en paix sa méditation comme celui de l'industriel vise à produire des marchandises en étant arrêté par le plus petit nombre de conflits possibles. L'Etat le meilleur est celui qui sanctionne leur situation bourgeoise et assure à leurs méditations des conditions de loisir, de silence et de sérénité, celui enfin qui autorise une certaine sécession... On a pu voir comment cette philosophie alimente et justifie l'ordre bourgeois. Ce n'est point là son unique fonction, car elle comble encore les exigences intérieures de l'intelligence bourgeoise, les exigences spéciales de la solitude, de l'orgueil privé des bourgeois. Le bourgeois est un homme solitaire. Son univers est un monde astrait de machineries, de rapports économiques, juridiques et moraux. Il n'a pas de contacts avec les objets réels; pas plus de relations directe avec les hommes. Sa propriété est abstraite... Les évènements lui parviennent de loin, déformés, rabotés, symbolisés.. Il n'est pas en situation de voir directement les choses du monde.. La société lui apparaît comme un contexte formel de relations unissant des unités humaines uniformes.

La Déclaration de droits de l'homme est fondée sur cette solitude qu'elle sanctionne. Le bourgeois croit au pouvoir des titres et des mots, et que toute chose appelée à l'existence sera, pourvue qu'elle soit désignée: toute sa pensée est une suite d'incantations. Et en effet pour un homme qui n'éprouve pas effectivement le contact de l'objet, par exemple les malheurs de l'injustice, il suffit de croire que la justice sera, elle existe déjà pour lui dès qu'il la pense. Il n'y a pas un écart douloureux entre ce qu'il éprouve et ce qu'il pense Les Droits de l'homme expriment assez complètement le peu de réalité qu'il possède, Marx a donné des descriptions admirables de cet homme bourgeois "membre imaginaire d'une souveraineté imaginaire, dépouillé de sa vie réelle et individuelle et rempli d'une généralité irréelle"

Ce que le bourgeois ne trouvait pas dans la pratique véritable de la vie humaine, il dut le remplacer par quelque chose  qui était au-dedans de lui, qui lui permit malgré tout de s'affirmer qu'il vivait. Au temps où il combattait pour le pouvoir, le bourgeois se passa de son âme; l'établissement de son existence abstraite n'alla point sans combats, sans évènements réels: la révolution qui l'institua fut imposée par les actions et les violences, et non par le jeu facile des idées, bien que le bourgeois aujourd'hui installé dans le monde que ses pères établirent pour lui soit prompt à croire qu'il ne fut institué que par la force de la vérité qui était en eux. Le 14 juillet n'est pour lui qu'un symbole du temps, comme Pâques, comme la Nativité, comme le dimanche des Rameaux. Le commencement des vacances. Mais il s'aperçut de son vide. Il eut le regret de l'âme chrétienne; sans pouvoir, sans vouloir la reconquérir, parce que cette reconquête l'eût mis entre les mains d'une Eglise qui fut l'appuis des ennemis de sa classe. Il trouva mieux. Tout le courant de la philosophie bourgeoise vise au remplacement de cette âme. Kant assura à la bourgeoisie tous les bénéfices de l'âme chrétienne, tous les prestiges lorsqu'il substitua à la substance spirituelle le pouvoir abstrait du "Je pense" L'âme fille de Dieu, servante de la grâce céda la place à la raison séculière et lui léguai son antique grandeur.

Mais le prolétariat n'a pas l'emploi d'une sagesse aussi vaine. Ces solutions fantômes ne sont d'aucun secours à celui dont la vie ne comporte pas le loisir de pensées vides. Il n'a point l'emploi de cette culture qui lui est montrée de loin comme une séduction, comme l'objet de ses vœux impossibles. Nous ne poserons pas comme objectif pratique la revendication de cette culture spirituelle et de cette philosophie inapplicable au destin ouvrier. En vain, la philosophie assure-t-elle que les valeurs qu'elle propose convient à tous les destins; la même sagesse, la même morale, la même vision du monde ne sauraient également satisfaire les maîtres et les serviteurs. Des hommes privés de toute satisfaction réelle n'ont que faire de ces inventions des mondes imaginaires bâtis par la pensée bourgeoise. Ces bulles de savon que gonflent les vieux penseurs éclatent au souffle du vent qui traverse la cour des usines et les boulevards désolés des faubourgs ouvriers

Marx disait:" Il n'est pas loisible à la masse de considérer les produits de sa propre alénation comme des fantasmagories idéales, ni de vouloir anéantir  l'aliénation matérielle par l'action spirituelle et purement intérieure... Pour se délivrer il ne suffit pas de se lever en esprit et de laisser planer sur sa tête réelle et sensible le joug réel et sensible qui ne se laisse pas détruire par de simples idées. La critique absolue a appris l'art de transformer les chaînes réelles et objectives et extérieures à ma personnes, en chaînes purement idéales subjectives et intérieures et de muer toutes les luttes extérieures et sensibles en luttes en simples luttes idéales"

Ainsi toute cette philosophie sert à voiler les misères de l'époque, le vide spirituel des hommes, la division fondamentale de leur conscience, et cette séparation chaque jour plus angoissante entre leurs pouvoirs et la limite réelle de leur accomplissement. Elle dissimule le vrai visage de la domination bourgeoise. Elle ne sert point le Vrai qui n'existe pas, l'Universel qui n'existe pas, l'Eternel qui n'existe pas, mais la lutte contre une indignation et une révolte qui se font jour. Elle sert à détourner les exploités de la contemplation périlleuse pour les exploiteurs de leur dégradation, de leur abaissement. Elle a pour mission de faire accepter un ordre, en le rendant aimable, en lui conférant la noblesse, en lui apportant des justifications. Elle mystifie  les victimes du régime bourgeois, tous les hommes qui pourraient s'élever contre lui. Elle les dirige sur des voies de garage où la révolte s'éteindra. Elle sert la classe sociale qui est la cause de toutes les dégradations présentes, la classe même dont les philosophes font partie. Elle a enfin pour fonction de rendre claires, d'affermir et de propager les vérités partielles engendrées par la bourgeoisie et utiles à son pouvoir.

 

Les places fortes que sous la monarchie l'Eglise tenait pour le roi et pour les nobles furent occupés sous la République par l'école et l'université de l'Etat. Une suite d'opérations qui s'est achevée sous les yeux de nos parents a promu la cléricature laïque à la situation de la cléricature ecclésiastique, l'une et l'autre ont pour fonction d'assurer dans l'Etat toutes les sortes d persuasions, toutes les propagandes spirituelles. Il faut arriver à penser que l'université n'est que le levier spirituel de l'Etat, qu'elle constitue, explicite et répand les valeurs" engendrées sur le plan de "l'Esprit" par les mêmes intérêt que l'Etat temporel défend

L'ensemble des perceptions fausses est enseignée par l'école qui prépare l'entrée en jeu de la presse et des persuasions politiques. L'usine qui les fabrique à l'usage de l'école est justement l'université, l'influence des philosophes constitue un pouvoir que ne soupçonnent pas les français..Je me sens assuré que les perceptions qu'ils ont patiemment enseignées doivent être   soumises à révision

 Remarque

            Dans le souci de faire connaître Paul Nizan et de donner surtout envie de lire "Les chiens de garde" je poursuis la pulication de quelques extraits.

Au passage je souligne que la Déclaration de Droits de l'homme et l'école laïque, la grande fietré des b"ons répulicains" sont quelque peu égratignés , à juste titre par paul Nizan qui savait ien que Jules Ferry, "grand prêtre" de l'école laïque fut aussi appelé "Jules Ferry le tonkinois" et ce "Monsieur" avait, avec d'autres "socialistes" participé à l'édification de notre "Empire colonial" qui, jusqu'à une date assez récente fut considéré comme la "grande oeuvre" de la Répulique. 
Quant à l'école laïque, elle a répandu ses "bienfaits" en France ( Pour nous alsaciens, en 1945, il était chic de parler français, alors qu'à six ans nous ne connaissions pas cette langue. Au cours des récréation on faisait circuler un macaron leu,blanc, rouge d'un côté et sur l'autre côté il était marqué: IL EST CHIC de parler français, et celui qui l'avait eu en dernier, il devait le rapporter au directeur pour se voir gratifier d'une heure de colle) et cette même école laïque accomplissait  aussi dans nos lointaines ou proches colonies son oeuvre civilisatrice.( Il me souvient d'un ami marocain venu faire ses études de médecine en France, qui nous rappelait que dans les années 50, on lui apprenait à l'école: "Nos ancêtres les gaulois".. ) Et quand Mélenchon se lance dans ses éloges des "Droits de l'homme et de l'école laïque à la sauce répulicaine  nous restons un peu, eaucoup, passionnément perplexes

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.