Israël: Le parfum du racisme

Le parfum du racisme
Par Gideon Levy

Ha'aretz
25 mai 2003

 


Choqué est la réaction qui s'impose face à la remarque du Ministre sans portefeuille Gideon Ezra, qui expliquait la semaine dernière que les Arabes devraient être utilisés comme gardes de sécurité en Israël parce qu'ils sont les seuls à avoir «la faculté de flairer requise pour sentir les autres Arabes, bien plus que des gardes qui sont immigrés de l'ancienne Union Soviétique».

Si quelqu'un en Europe osait dire quelque chose de similaire concernant les Juifs, le monde serait outré, et à raison. Une autre possibilité est d'ignorer ce qu'a dit Ezra: Quelle est la pertinence des déclarations minables d'un ministre marginal dont le niveau de ses discours jette seulement une lumière sombre sur l'institution d'où il vient, les Services de sécurité, le Shin Bet, et sur son poste actuel au gouvernement?

Cependant, réflexion faite, nous devrions remercier Ezra: il a fourni une description appropriée de la réalité dans laquelle nous vivons. En réalité, nous «flairons» bien les Arabes, tous sont suspects à nos yeux en raison de leurs origines ethniques.

Nous sommes tous racistes. Que cela plaise ou non, nous vivons une réalité de séparation nationale, pour ne pas dire raciste. Un mélange constitué d'un authentique désespoir sécuritaire, des attaques terroristes épouvantables dans les villes, des cicatrices morales que nous endurons comme conséquence de décennies d'occupation, et de l'éducation défaillante que nous avons reçue, a créé ici une réalité quotidienne qui ne peut que choquer toute personne qui croit en les Droits de l'Homme.

Toutefois, nous nous sommes habitués à la situation, et notre vue est devenue trouble. Nous nous sommes habitués à voir des citadins tenus de dire quelque chose, afin que les gardes de sécurité puissent juger à leur accent le degré de danger qu'ils représentent. Cela est devenu complètement naturel. Le racisme est là, mais nous continuons à imaginer que nous vivons dans une société hautement éclairée et progressiste.

Maintenant, Ezra est venu et a tendu par inadvertance le miroir en face de nous. Et ce qu'il a reflété est laid. Après tout, quelle est la différence entre essayer de flairer les Arabes comme Ezra voudrait faire, et faire parler les passants pour voir s'ils ont l'accent arabe? Un look «oriental» ou un accent arabe, une peau sombre ou un habit traditionnel, provoquent aussitôt de graves soupçons.

C'est peut-être compréhensible, mais nous devons aussi être conscients des graves implications d'un tel comportement. Une société qui classifie ses habitants selon son origine et est impassible vis-à-vis de ce comportement, ne peut pas être une société équitable.

Les manifestations les plus incendiaires du racisme, telles que les obscénités déplorables que vous pouvez entendre lors de n'importe quel match de foot, sont la suite directe et inévitable de l'acceptation de la situation. Et nous n'avons pas mentionné la discrimination sur les budgets et les droits civiques.

Il est très difficile d'être un Arabe en Israël aujourd'hui, qu'il soit citoyen de l'État ou résident des Territoires. Chaque Arabe est considéré comme un objet suspect jusqu'à ce qu'il prouve le contraire. Il y a quelques jours, le Dr Mohammed Darawshe, un citoyen d'Israël de l'Institute for Advanced Studies de Givat Haviva, le centre éducatif du mouvement du Kibboutz Artzi, a voulu prendre un avion d'Eilat pour Tel Aviv. Il a dû répondre à des dizaines de questions impertinentes et fouineuses concernant l'objet de son voyage - et seulement en raison de son origine ethnique. Il n'y avait aucune relation entre les questions qui lui ont été posées (Qu'avez-vous lu? Quel en était le sujet? Pourquoi êtes-vous venu à Eilat?) et toute espèce de danger qui risquait d'augmenter en raison de sa présence dans l'avion. Mais le Dr Darawshe est arabe, et les Arabes doivent être interrogés à n'importe quelle occasion. Il est plus que probable que Darawshe n'oubliera pas avant longtemps l'expérience humiliante qu'il a subie à Eilat, même si c'est la routine.

Des files séparées pour les Juifs et les Arabes sont depuis longtemps devenues ici une seconde nature. Il n'y a pas besoin d'aller jusque dans les Territoires occupés - où les routes-apartheid réservées aux Juifs et les couvre-feux imposés aux Arabes seulement sont une réalité depuis longtemps - dans le but de témoigner de la séparation. C'est ici, dans le pays.

Sous l'égide de la situation sécuritaire, le phénomène a évolué selon des proportions inquiétantes, bien au-delà de ce qui est nécessaire. Les étudiants arabes trouvent difficilement à louer des appartements dans les villes juives, seulement en raison de leur origine ethnique, et sans aucune justification de sécurité.

Les citoyens arabes du pays répugnent à s'aventurer hors de leurs villes et villages en raison de la suspicion et de l'humiliation qu'ils rencontrent lors de chaque contact avec des citoyens juifs ou avec les autorités. C'est précisément à cause de ce besoin de sécurité, qui parfois oblige à ce type de séparation et de discrimination, que les manifestations non nécessaires de discrimination devraient être réduites autant que possible.

Le résultat est qu'une génération juive a grandi sans expérience et sans connaissance du contact avec la société arabe sur des bases égalitaires. Pour cette génération, chaque Arabe est seulement un danger potentiel qui doit être combattu, et cela même avant le retrait et le service militaire corrupteur dans les Territoires.

En même temps, une génération arabe a grandi, consciente de l'apartheid et refusant de l'accepter (à côté de la nouvelle génération dans les Territoires, qui connaît seulement les Israéliens armés qui entrent dans leur maison avec violence). L'étudiant arabe-israélien qui est jeté hors d'une discothèque en raison de son accent ou de son apparence n'oubliera pas rapidement cette situation.

Aux États-Unis, où existent des phénomènes semblables, les organisations des droits civiques sont devenues muettes après le 11 septembre 2001. Maintenant, chaque personne dont le nom a une consonance musulmane est un citoyen suspect. Et personne ne dit rien contre ça. Quelques citoyens musulmans aux États-Unis ont pris un nom américain. Dans notre région, ne prenons pas l'exemple sur les Etats-Unis, et ne nous abandonnons pas au racisme au nom de la sécurité.

Aussi devons-nous remercier le ministre Ezra, qui, avec son langage grossier, a dévoilé la vérité nue.

Oui, nous flairons les Arabes.

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