LES EVANGELIQUES AMERICAIN à l'assaut du monde

Les évangéliques à l’assaut du mondeLes Phares, jeudi 2 mars 2006
Sébastien Fath
: Chercheur au Groupe de sociologie des religions et de la laïcité (CNRS). nous aide à reconnaître un évangéliste grâce à quatre critères et s’applique à nous expliquer comment le facteur religieux permet de mieux comprendre la position des Etats-Unis vis-à-vis du conflit israélo-palestinien.Sébastien FathSébastien Fath commence par apporter des éclaircissements terminologiques. Le terme « évangéliste » désigne un spécialiste de l’évangélisation -, il est ainsi très souvent utilisé de manière impropre. C’est le terme « évangélique » qu’il convient d’utiliser lorsque l’on souhaite désigner un type spécifique de protestant. Ainsi, un évangéliste peut ne pas être évangélique et réciproquement !Qu’est ce que le mouvement évangélique ?Le mouvement évangélique - contrairement au clergé catholique très structuré, très hiérarchisé - ressemble à une nébuleuse. Les Eglises évangéliques sont multiples ainsi que leurs dénominations, certaines s’apparentent même à des sectes. C’est un courant interconfessionnel, un mouvement composite qui peut regrouper luthériens, pentecôtistes, baptistes, méthodistes...Devant la difficulté à définir le mouvement évangélique, Sébastien Fath identifie quatre critères qui permettent d’identifier un évangélique
  • 2ème critère : Le crucicentrisme est ensuite un autre point important pour identifier un évangélique. La centralité du thème de la croix est essentielle. Pour les évangéliques, il existe un avant et un après le sacrifice du Christ sur la croix. Cet aspect est apparu clairement lors de la sortie du film de Mel Gibson la Passion du Christ. Les soutiens les plus fervents au film se sont trouvé dans les rangs des Catholiques (dont le réalisateur fait partie) et dans ceux des évangéliques. Le fait que le film soit consacré à l’événement de la croix a été très important pour ces derniers.
  • 3ème critère : Mais l’aspect le plus important du mouvement évangélique est certainement celui de la conversion. En effet, le christianisme évangélique est un christianisme de conversion, le christianisme par héritage est fortement contesté par les évangéliques. Selon ces derniers, on ne peut être chrétien que par conversion, qu’après avoir rencontré le seigneur. L’événement de la conversion s’apparente en outre à une reconfiguration de la vie, il existe pour les individus un avant et un après la conversion. Cette lecture binaire et l’importance de la nouvelle naissance sont des idées très anciennes, le concept de born again christian n’est donc pas une importation américaine contrairement à ce que l’on peut parfois entendre. Cette notion remonte à l’Evangile de Jean, (Chapitre 3), dans un dialogue entre Jésus-Christ et Nicodème qui évoque le fait de « naître de nouveau ». Ce concept sera ensuite repris par le piétisme qui en fera une notion fondamentale
  • .4ème critère : Finalement, l’évangélique peut se reconnaître par son engagement, son militantisme. Car, être évangélique signifie être actif dans la société. Tout bon évangélique doit se demander ce qu’il peut faire pour la progression de la cause ; l’entrepreneur est mis en valeur, gagner de l’argent n’est pas vu comme un pêché. En outre, ces Eglises demandent à leurs membres de faire une profession personnelle de leur foi. Les membres des Eglises évangéliques sont donc particulièrement engagés.
Si les quatre critères énoncés ci-dessus sont cumulés, on se trouve en face d’un évangélique !L’implantation du mouvement évangélique aux Etats-UnisLe mouvement évangélique a été précurseur pendant la Réforme, il s’est ensuite radicalisé au XVIIe siècle face au puritanisme. Mais c’est au XVIIIe siècle que l’accent est mis sur l’engagement individuel et c’est ainsi que naît réellement le mouvement évangélique.Pour comprendre le succès du mouvement évangélique aux Etats-Unis, il faut se souvenir que le Nouveau Monde a été peuplé par les dissidents religieux dont l’Europe ne voulait pas. Le principe cujus regio, ejus religio qui était alors en vigueur sur le Vieux Continent depuis la paix d’Augsbourg de 1555, a amené à la persécution d’un certain nombre de protestants radicaux et puritains en désaccord avec le principe de territorialisation religieuse dominant. Un certain nombre d’entre eux a alors décidé de partir et de conquérir le Nouveau Monde découvert par Christophe Colomb. Si les Protestants qui arrivèrent en Amérique n’étaient pas tous évangéliques, ils le sont rapidement devenus. Le réveil religieux (The great weakening) qui toucha l’Amérique au XVIIIe siècle se renforça encore au XIXe siècle avec le prosélytisme méthodiste et baptiste. Cet héritage se ressent aujourd’hui encore au travers de la pratique d’un protestantisme non-conformiste qui met particulièrement l’accent sur la Bible.L’impact international du mouvement évangéliqueLes évangéliques Américains ne représentent que 20% du total des évangéliques dans le monde. Les missions évangéliques américaines sont certes toujours les plus importantes d’un point de vue démographique mais elles sont de plus en plus concurrencées. En 1970, plus de 60% des missionnaires évangéliques dans le monde étaient Américains, aujourd’hui cette proportion tourne autour de 45%. On observe nettement une montée en puissance des pays du Sud, notamment du Brésil (où l’on compte entre soixante et soixante-dix millions d’évangéliques si on intègre l’ensemble des charismatiques évangéliques et des pentecôtistes), de l’Afrique (Congo, Côte d’Ivoire, Cameroun) et de l’Asie du Sud-Est. La Corée du Sud est particulièrement active et prend très au sérieux sa mission évangélisatrice. Les évangéliques s’y sont donnés comme mission de palier à l’athéisme croissant des sociétés européennes ; il existe désormais douze Eglises coréennes du Sud à Paris et l’une d’entre elles s’applique même à former des missionnaires francophones qui sont envoyés dans les anciennes colonies françaises (Burkina Faso). Le monde évangélique est désormais résolument multipolaire.L’influence des évangéliques sur la position américaine vis-à-vis d’IsraëlIsraël revêt une importance tout à fait particulière aux yeux des évangéliques Américains. On ne peut comprendre le soutien inconditionnel des Etats-Unis à la cause d’Israël - dans son expression la plus radicale comme dans le cas du soutien à la droite dure du Likoud - si on n’a pas conscience de la composante religieuse.Quarante millions d’évangéliques Américains pèsent sur le gouvernement des Etats-Unis pour l’inciter à soutenir activement Israël. Cette relation originale peut être comprise par le biais de deux facteurs d’explication. Tout d’abord, le concept du « peuple élu » tend à se rapprocher d’une certaine manière du projet américain de conquête du Nouveau Monde. Cette vision des Etats-Unis comme étant une Nouvelle Jérusalem et la similitude ressentie entre ces deux pays pourraient donc provoquer une sympathie particulière à l’égard des israéliens de la part des américains. Un second facteur permet encore mieux d’éclairer le soutien inconditionnel à Israël. Il faut alors remonter à la lecture de la Bible, cette dernière étant censée délivrer des prophéties, des réalités qui vont s’accomplir, elle s’apparenterait à une carte d’Etat-major de l’histoire. Cette vision particulière va encore être renforcée au XIXe siècle par le courant dipensationalisme du Pasteur John-Nelson Darby. Cette théorie découpe le temps divin en sept « dispensations », nous serions actuellement dans la dernière dispensation, celle du Royaume qui devrait être marquée par le rétablissement d’Israël et le retour du prophète Jésus-Christ. Pour les évangéliques influencés par les théories dispensationalistes, s’opposer à l’Etat d’Israël équivaudrait à s’opposer à la volonté divine. La variable religieuse est donc non négligeable pour comprendre la position des Etats-Unis vis-à-vis du conflit israélo-palestinien.Sébastien Fath rappelle tout d’abord que le mouvement évangélique étant composite par nature, la variété des situations s’avère donc très grande. Les évangéliques se trouvent dans certains cas en opposition avec les traditions locales ou, au contraire, ouverts aux sociétés locales. Cette dualité du mouvement se trouve en quelque sorte incarnée dans l’attitude de certains de ses leaders ; Pat Robertson représentant la ligne fondamentaliste en appelant à l’assassinat du président vénézuélien Hugo Chavez et Jessie Jackson, Pasteur baptiste évangélique de couleur, incarnant l’esprit d’ouverture du mouvement. Pour en revenir à la question même, l’évangélisation pourrait être un facteur de stabilisation dans la mesure où elle pourrait permettre une certaine ascension sociale et contribuer à la structuration de ces populations..Un nouvel intervenant cherche à savoir pourquoi les évangéliques Américains sont tellement médiatisés s’ils ne représentent que 20% de l’ensemble du mouvement.Sébastien Fath donne pour principal facteur d’explication le fait que les Etats-Unis soient la première puissance mondiale et disposent de considérables moyens financiers. La prédominance sur la scène médiatique des évangéliques Américains relèverait donc de la même dynamique que celle observée dans le domaine de la culture de masse (cinéma et musique).Existe-t-il des tentatives d’homogénéisation des différentes Eglises évangéliques ?Selon Sébastien Fath ce n’est pas le cas. La volonté de structuration, de hiérarchisation n’appartient pas à la culture protestante : le protestantisme a tout d’abord été le rejet d’une structure afin de se rapprocher de la Bible. Cet éclatement du mouvement évangélique ne lui pose en outre pas de réel problème, car le principal pour les évangéliques réside dans la conversion et non dans l’étiquette confessionnelle. Il existe tout de même certains réseaux, comme la National Association of Evangelicals aux Etats-Unis ou l’Alliance Evangélique de France. Dans notre pays, la structuration en réseau a contribué à permettre au mouvement évangélique de multiplier par sept ses effectifs en l’espace d’une quarantaine d’années, ils atteignent désormais 350 000 à 400 000 fidèles. Un Conseil National des Evangéliques de France a également été fondé. La structuration d’une partie des évangéliques reste en tout cas strictement à usage interne.À la suite de cette intervention, Sébastien Fath est frappé de l’analogie entre la thématique du « peuple élu » développé par l’Ethiopie et celle employée par les Etats-Unis. Alain Gascon réplique qu’il existe en effet un fort intérêt de la part des Etats-Unis pour l’Ethiopie et cite comme exemple le fait qu’Haylä Selassé ait eu dans son entourage un conseiller diplomatique américaine pendant 40 ans.Une nouvelle question est posée à propos du gouvernement américain comme éventuelle source de financement pour le mouvement évangélique.Sébastien Fath répond que ce n’est pas le cas. Il nous rappelle qu’aux Etats-Unis la séparation entre l’Eglise et l’Etat est profondément ancrée dans les mœurs, bien plus même qu’en France où l’Etat subventionne les écoles privées et la construction de certains lieux de cultes. Aux Etats-Unis, il serait absolument impensable que l’argent du contribuable américain puisse financer les lieux de cultes. Il n’existe pas, en revanche, de séparation entre le religieux et le politique ; on observe dans la société américaine une forte acceptation du lobbying religieux ainsi que de l’existence des partis confessionnels. On n’y est pas choqué d’assister à la participation d’un président ou d’un gouverneur à la prestation d’un télé évangéliste comme Billy Graham par exemple.Un soutien aux mouvements évangéliques existe tout de même par le biais du financement d’associations ou d’ONG confessionnelles, ces dernières peuvent en effet obtenir des financements conséquents de la part de l’Etat fédéral. World Vision dispose ainsi de ressources trente fois supérieures au budget œcuménique des Eglises.Un intervenant s’interroge alors sur les liens existants entre les évangéliques et les milieux d’affaires. Plus précisément, quelles influences peuvent s’exercer entre les évangéliques et les milieux pétroliers ?Sébastien Fath rappelle la théorie de Max Weber concernant les liens entre protestantisme et capitalisme. Le sociologue a établi dans quelle mesure la culture de l’ascèse et du travail contenue dans le protestantisme avait permis de créer les conditions requises à l’essor du capitalisme. Ainsi, pour les évangéliques, la réussite dans les affaires constitue une confirmation de l’appartenance aux élus de Dieu. Les évangéliques sont donc particulièrement à l’aise avec le capitalisme.Un auditeur se demande quelle importance revêt le mouvement de l’Intelligence Design - qui défend des théories alternatives à celle de l’évolution dans l’enseignement scolaire - au sein du mouvement évangélique.Sébastien Fath tient tout d’abord à relativiser l’importance de ce débat au sein de la société américaine. Si ces théories ont eu un écho très récent en France, elles sont discutées depuis plus de vingt ans aux Etats-Unis. Au-delà du mouvement I.D., on assiste à un conflit entre une vision religieuse et une vision scientifique de la création. L’I.D. s’efforce de démontrer que, derrière des processus qui peuvent être expliqués par la science, se cache la volonté de Dieu. Mais les jugements rendus par les tribunaux ont porté un coup d’arrêt à l’offensive idéologique de l’I.D. Ce mouvement n’a pourtant pas dit son dernier mot et, en guise de contre-offensive, on a construit la théorie du flying spaghetti : si on affirme que la création du monde est le fruit du hasard, pourquoi ne pas imaginer alors qu’elle ait été rendue possible par l’action d’un flying spaghetti !Malgré les apparences, la société américaine est nettement plus sécularisée aujourd’hui qu’il y a trente ans. Même le Sud du pays - véritable bastion des conservateurs - est plus sécularisé qu’auparavant. L’acceptation de l’avortement et de l’homosexualité est bien plus développée dans la société américaine, et même chez les évangéliques, qu’une génération en arrière : 30 à 40% d’entre eux affirment ne pas avoir de problèmes avec l’homosexualité. La sécularisation de la société américaine est un mouvement de fond qui va se poursuivre inexorablement.Dans la salle, une question porte alors sur la traduction concrète du soutien des évangéliques américain à l’Etat d’Israël.Sébastien Fath nous apprend que la communauté évangélique américaine envoie par exemple des subventions en Israël et finance parfois même directement les colonies. Au plan interne, ce soutien s’exprime par le biais du lobbying politique ; il existe ainsi une liste comprenant le nom de chaque sénateur américain et leurs positions vis-à-vis de l’Etat d’Israël. Les évangéliques soutiennent également Israël de manière indirecte par leur intérêt touristique, ils sont en effet de gros consommateurs de voyages. Mais il est important de rappeler que les Israéliens sont plutôt gênés de l’intérêt que leurs portent les évangéliques Américains à cause de l’idée de la conversion du peuple juif au christianisme. D’autre part, les Israéliens ont besoin de ces devises obtenues grâce à l’activité touristique ; la relation des Israéliens aux évangéliques Américains se révèle donc assez ambiguë.Sébastien Fath rappelle la conception messianique du rôle de certains Etats marqués par le courant évangélique, comme celui du Nigéria. La Corée du Sud en est un autre exemple, les milieux évangéliques de ce pays sont convaincus d’être un outil privilégié de Dieu. Ils ont développé la volonté de pallier une Europe sécularisée, athéiste et décadente qui aurait renoncé à ses liens avec Dieu. La Corée du Sud fait aujourd’hui figure de bras armé de la religion et la mission du pays se trouve exaltée.Une nouvelle intervention demande des précisions à propos des actions dures imputables à des évangéliques.Sébastien Fath nous précise que dans la théologie évangélique ne figure nulle part l’idée du recours à la force pour convertir les gens. Cependant, certains groupes peuvent y recourir de manière ponctuelle et provoquer des débordements. S’il n’existe pas de théorie de la force sacrée chez les évangéliques, on trouve néanmoins une forme de violence sous les traits d’un populisme évangélique qui cherche à proposer des réponses simples et dénigre l’establishment. La mobilisation de certains groupes de croyants par des responsables religieux populistes est une donnée tout à fait possible.Sébastien Fath nous précise qu’après la seconde guerre mondiale, les évangéliques avaient élaboré une stratégie de containment à l’égard du communisme par le biais de la christianisation. Le mouvement évangélique défend aujourd’hui une même position vis-à-vis de l’islam. L’échec du consumérisme occidental provoque un vide religieux que les évangéliques veulent s’efforcer de combler avant l’islam. Les évangéliques ont ainsi développé la théorie « 10 :40 » qui préconise de s’attaquer en priorité à l’évangélisation des territoires situés entre le dixième et le quarantième parallèle, c’est-à-dire des territoires situés aux confins des mondes musulmans et bouddhistes qui s’avèrent être les moins touchés au monde par le christianisme.Des conflits peuvent ainsi éclater entre islamistes et chrétiens, comme en Indonésie où ils sont particulièrement violents. Mais la cohabitation entre les deux mouvements peut parfois être très réussie comme dans le cas du quartier islamiste du Caire où se trouve une Eglise copte évangélique. Ces croyants particulièrement prosélytes cohabitent tout à fait pacifiquement avec les islamistes. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas forcément mal à l’aise en face des évangéliques, ils le seraient plus face à un touriste agnostique ou athée. Car il existe un accord de principe entre islamistes et évangéliques prosélytes : l’existence d’une divinité supérieure aux hommes. Cette convergence devrait nous aider à relativiser la théorie du choc des civilisations.RemarqueIntéressé, depuis quelques dizaines d’années, par l’analyse des nuisances de la religion chrétienne dan son « glorieux passé colonial », je reste tout autant attentif dans ce qui se passé aujourd’hui où ce passé colonial exalté hier a été désavoué et même, souvent formellement condamnée. Connaissant « jusqu’au fond de mes chaussettes », le fonctionnement du christianisme, j’observe qu’aujourd’hui, il poursuit sa « longue marche » (allusion ironique à Mao) en inventant d’autres mots pour des pratiques similaires tels que : DEMOCRATISATION , le tout sur fond de GUERRES AU NOM DE NOS VALEURS DE CIVILISATIONPour information, je rappelle que OBAMA a fait rapatrier que 600 « missionnaires évangéliques » de LIBYEPour ma part je conclurai ce document ( exrtaits) que j’ai retrouvé sur mon disque dur par cette citation"Ceux qui rêvent de jour sont dangereux, car ils sont susceptibles, les yeux ouverts, de mettre en œuvre leur rêve afin de pouvoir le réaliser. C'est ce que je fis." Thomas Edward Lawrence dit Lawrence d'Arabie..Pour comprendre ce qui se passe, il importe toujours de se rappeler la mission confiée à l’Eglise par Jésus-Christ en personne : « Enseignez les nations, baptisez les au nom du Père, du Fils et du Saint –Esprit » (MT Ch.28 §19)(Suite au prochain papier)

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