T.N.S "Que faire?" (Le Retour)

 

       QUE FAIRE?( Le Retour)

 de Jean-Charles  Massera, Benoît Lambert

A la lecture titre de la pièce "Que faire/" évoquant le livre de Lénine, que nous avions lu et beaucoup apprécié il y a quelques dizaines d'années, nous  pensions  d'abord qu'il s'agirait d'une  réflexion  critique sur les conditions de la révolution menée tambour battant par  les deux acteurs Martine Schambacher et François Chattot  qui forment un couple de jeunee retraités , dans  ce spectacle louangé par la critique et chaleureusement applaudi par le public , Nous nous attendions à une belle  empoignade entre ce couple libéré de tout souci, comme cela est signifié par une citation de Descartes au début de la pièce, et au vu du titre de la pièce à  une jubilatoire mise en cause de la démocratie bourgeoise  dont les sévices empoisonnent nos existences en infligeant aux peuples: chômage,  récessions, sacrifices sur fond de casse des acquis sociaux. A la révolution tant espérée il y a quelques dizaines d'années se substitue un ordre moral basé sur des valeurs qui s'apparentent à celles de la fin 19iéme et début du 20ième siècle  où la bourgeoisie triomphante opprimait les peuples dans ses guerres coloniales avec comme point d'orgue la ^première guerre mondiale dont les origines n'ont pas grand chose è voir avec les opposions entre les peuples mais avec des antagonismes colonialistes dénoncés par Jaurès et joliment épinglés par Lénine.

La scène s'ouvre, sur le coté  jardin de la scène un coin de cuisine avec son placard en bois blanc: le couple dine en silence pendant un bon moment. La femme sort un livre qu'elle vient d'acheter au marché « Les Méditations métaphysiques » de Descartes et en lit un extrait à son époux : « Maintenant que mon esprit est libre de tous soins…, je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. ». Ce dernier sort et revient  avec un chariot chargé de livres qui sont étalés par terre; dans un  grand espace attenant à la cuisine. Face à ces bouquins, ils se livrer à un jeu qui semble   sera l'objet  de cette comédie qui sur fond de musique et de chansons  est sensée à la fois nous faire rire et réfléchir sur ce qu'il en  est aujourd'hui de l'art et de l'histoire. Le mari, Françoise se charge de saisir un livré dont il nous communique le titre, en lit un  morceau choisi au hasard; fait quelques commentaires, sa femme , Martine balance ses répliques , et ses jugements personnels .Le jeu consiste, après un bref échange, à garder ou à jeter le livre dans un grand sac en plastic noir.

Par hasard on tombe en premier lieu sur "Le Capital" de Karl Marx, comme cet ouvrage se présente plusieurs volumes joliment reliés, nos  deux braves gens ne voulant  pas  se livrer à des jugements sommaires sur cette œuvre compliquée  à comprendre , Martine décide de ranger ces lire dans la placard de la cuisine. Cette mise au placard signifie bien, ce que signalent les auteurs dans leurs intentions, qu'il ne s'agira  pas d'une pièce de théâtre "ennuyeuse; rébarbative,  aux intentions politiques bien affichées mais d'une suite de réflexions menées en toute liberté sur l'art et l'histoire, plus particulièrement celle des révolutions. Une comédie qui se propose de nous faire à la fois rire et réfléchir

Le "Capital" de Marx ayant été  mis au placard, François ouvre le livre "Que faire? . Comme par hasard, il nous lit le passage classique sur la nécessité de révolutionnaires professionnels qui entraîneront le peuple sur les voies de la révolution, prolétarienne  que nous ont servi souvent les contempteurs de Lénine: tels que  Glucksmann. Ce genre de livre est évidemment à mettre dans la poubelle..Notons pourtant que contrairement aux idées simplistes pour Lénine « La révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions de masse assez vigoureuses pour briser complètement l’ancien gouvernement, qui ne tombera jamais, même à l’époque des crises, si on ne le fait choir. » Paradoxalement, c’est l’une des conclusions de Que faire ?. « Il faut rêver ! », répète Lénine. La vérité historique que la crise révolutionnaire met à vif, le rêve en balise l’accès complémentairement à la théorie. Ce n’est pas le moindre démenti de Lénine à tout scientisme revêche.

Pour ce qui concerne l'art, l'exécution est des plus sommaire. A partir d'un livre  ouvert sur carré noir, symbole du nouvel art abstrait, on nous fait entendre que ce genre d'artiste se moque du monde. Cela m'a fait penser à la façon dont les braves gens parlaient de Picasso

 Après cette autre  exécution, on tombe sur les livres qui parlent  de la Révolution française. On reconnaît qu'elle fait émerger la démocratie dont la Déclaration de Droits de l'Homme est le fleuron incontestable bien qu'on puisse en faire quelques critiques sur une certaine sacralisation de la propriété privée. Robespierre est épinglé pour avoir fait fonctionner trop souvent la guillotine et de s'être montré intolérant et nos deux braves gens, nous laissent entendre sue toute révolution qui se radicalise aboutit au TOTALITARISME .Ces remarques nous  nous font penser  à l'historien Furet, anti communiste notoire. De l'Empire; de la répression de la Commune, des guerres coloniales conduites au non de la libération des peuples par la République, il n'en sera pas question. Pas plus que de la situation actuelle où la République française se plie aux injonctions du capitalisme, et pour amuser les belles âmes, la France pratique l'ingérence humanitaire qui n'est qu'un  nouvel habillage du colonialisme républicain Mai 68 sera évoqué comme ayant été un moment d'espoir ,et la chanson "La Mer" nous fait penser  à ce moment lointain de bonheur illustré par ce slogans; "Sous les pavés la plage" les espoirs déçus pour conclure que si les révolutions ont foiré c'est qu'il y avait quelque chose qui a contrarié leur réussite, mais de ces contrariés on  n'en parle pas! D'autres citations intéressantes  comme  celles de Tocqueville sur l'Amérique celles du comte de Tocqueville; de Kant ou de Guy de Maupassant  que les critiques de notre sociétés n'ont pas manqué dans notre histoire contemporaine

Pour clore ce spectacle en beauté nous avons droit chanson de Nina Hagen "Ich muss es tuen" (Je dois faire ce qu'il faut faire)interprétée avec vigueur et conviction par Martine Schambacher qui s'est revêtue d'une belle robe en paillettes argentée et montée sur un tabouret pour arriver à la hauteur de François Chattot qui nous livre quelques passages du livre d'un Raoul Vaneigem, ancien situationniste. Le texte qui nous est proposé nous avait bien ému dans un premier temps repenti complètement amorti; dans son livre  écrit en 2002,où abandonnant ses critiques de la société du spectacle, nous livre un petit prêche Pour l'abolition der la soute marchande, pour une société vivante  dans une meilleure entente entre les personnes , et exprime avec une certaine naïveté ses espérances: "Jamais l'histoire n'a permis de porter un regard aussi pénétrant sur le sort inhumain qui nous est réservé, jamais une telle lucidité ne s'est autant aveuglée sur le caractère archaïque des réactions contestataires pour accroître sa puissance en démantelant les secteurs utiles à la société et en propageant une misère existentielle qui multiplie les comportements suicidaires. Notre seule chance d'abolir la société marchande consiste à favoriser l'émergence d'une civilisation humaine en nous fondant; avec l'intention de la dépasser, sur la seule véritable nouvelle économie. Le temps est venu d'en prendre conscience, notre richesse réside en une vie affinée par le progrès de la sensibilité et de l'intelligence humaines. Nous n'avons ni à la sacrifier ni à la rembourser au prix de l'infortune. Notre combat n'est plus de survivre dans une société de prédateurs mais de vivre parmi les vivants" Dans ce livre aux critiques de la société du s'est substituée un humanisme dont nous ne manquons pas de constater, par les temps qui courent, les limites. Le spectacle  se termine sur la chanson de Mouloudji "Il faut vivre", que nous entendons ce soir comme une invite au renoncement à la révolte,  à la contestation, à l'espérance de révolution qui, malgré tout, ne nous a pas vraiment quittés

 Le jeu de deux acteurs bien en place, une certaine ironie nous  ont fait supporter ce catalogue de lieux communs, de réflexions "apolitiques" pourtant bien orientées dans le sens de l'idéologie dominante. Le "que faire?" pourtant bien développé dans le livre de Lénine reste tout simplement hors champ; le titre n'aura été pour l'essentiel qu'un prétexte. Soulignons pourtant qu'aux questions sans réponses , les auteurs introduisent à d'une bien belle manière  la chanson "Le doute" d'Anne Sylvestre merveilleusement interprétée par Martine Schambacher  et tout à la fin François nous émeut  avecla chanson de Mouloudji "Il faut vivre" qui en son temps n'avait pas le sens que nous lui prêtons aujourd'hui

 

Francis Grislin

 

 

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