TAPS Scala
ANTIGONE de Sophocle
ou Antigone en Palestine
Le TAPS Scala avait programmé du mardi 14 au vendredi 17 mai Antigone de Sophocle dans une mise en scène d'Adel Hakim avec les acteurs du Théâtre National Palestinien. Créée à Jérusalem-Est en mai 2011, elle sort des frontières de la ville occupée, transportant avec elle le poids et la géographie du conflit israélo-palestinien — et l’on est frappé par la résonance de la tragédie palestinienne contemporaine avec le texte de Sophocle, qui date de près de deux mille cinq cents ans. Cette pièce crée par le Théâtre des Quartiers d'Ivry a été suivi dans une salle comble avec émotion et une attention intenses par un public composé , ce soir par une majorité de jeune lycéen
Sur le fond de la scène se dresse un immense mur métallique composé de quelques milliers de pièce avec de petites ouvertures à travers lesquelles filtrent des lumières comme s'il s'agissait de la façade d'une prison, Mais une immense porte à deux battants d'où sortent Créon, Hémon fils de Créon fiancé à Antigone, Antigone et Ismène sa sœur nous laisse aussi penser que derrière ce mur il y a aussi le Palais de Créon. Ce mur qui constitue l'élément essentiel de la scénographie proposée par Yves Collet qui a aussi créé les lumières. Les costumes en dominante noir et blancs, longues robes tour à tour noires ou blanches pour les femmes (Antigone et Ismène), dégradés de gris pour les hommes sont sobres, seul Créon dans son costume beige affiche son statut de roi, de dirigeant qui se distingue des autres .
Antigone, condamnée par Créon à être emmurée vivante parce qu’elle a voulu donner une sépulture à son frère Polynice, est une figure d’insoumission ; elle prend ici une force particulière incarnée avec charisme et luminosité par Shaden Salim Le malheur et la répétition du malheur d’Antigone est aussi celui de tout le peuple palestinien, qui, comme elle, n’a plus peur de la mort et, face à l’injustice et la spoliation, s’ancre dans la résistance. Dans son affrontement mortel avec Créon — Hussam Abu Eisheh qui campe bien un homme politique israélien d’aujourd’hui Antigone surenchérit sur la transgression parce qu’elle est femme,résistante, faisant dire à celui-ci : « Si je la laisse triompher c’est elle l’homme et non plus moi. » ou encore : « Moi vivant, ce n’est pas une femme qui fera la loi. » Antigone représente une des premières figures féminines de résistance de l’histoire et trace une ligne éthique de désobéissance contre tout pouvoir inique et arbitraire.
Si Créon et Antigone sont bien les personnages centraux , les autres comédiens : Alaa Abu Garbieh (Hémon, Chœur), Kamel Al Basha (Messager, Chœur), Mahmoud Awad (Tirésias, Chœur), Yasmin Hamaar (Eurydice, Ismène), Daoud Toutah (Le Garde, Chœur). sont justes et vrais soulignant ainsi la grande qualité de formation du Théâtre National Palestinien
Le jeu musical du trio Joubran qui accompagne le texte du début à la fin et en module l’intensité. Les trois frères musiciens, issus d’une famille de luthiers de Nazareth, sont des artistes d’exception et mêlent dans leur répertoire tradition orientale et création contemporaine. Compagnons de route de Mahmoud Darwich dont ils ont merveilleusement interprété la poésie, ils viennent donner un supplément d’âme à cette mise en perspective à la fois sobre et d’une richesse extrême.
Francis Grislin
Après cette représentation nous avons eu des échanges avec les acteurs dont il nous a paru intéressant d'en rendre compte d'une façon bien personnelle
Antigone représente bien la résistance du peuple de Palestine, le ou la "terroriste" qui résiste aux injonctions des dirigeants israéliens, et qui préfère mourir dans la dignité à une vie de compromissions et de soumission
Créon nous a fait penser Yitzhak Rabin, ce dirigeant israélien célébré pourtant pour sa volonté de paix. Dans la pièce l'acteu donne au personnage de Créon des apparences d'humanité, dans ses propos il ne vocifère jamais, il parle souvent avec un sourire au lèvre, et manifeste son autorité avec une tranquille assurance. En écoutant le discours de Créon, nous nous rendons bien compte que sous ses apparences, il s'agit bien de cet homme autoritaire , sans scrupules, et tout en tenant des discours de paix, il exige obéissance et soumission à son "édit" et n'hésite à aucun moment, malgré toutes les interventions à emmurer Antigone! "Les "Accords d'Oslo "imposés aux Palestiniens ont donc une bien étrange similitude avec "l'Edit de Créon", puisque interdiction est faite à tout palestinien de faire "acte de résistance". Il nous paraît utile de rappeler après la signature des "Accords d'Oslo , Israël reste sur son pied de guerre et se donne tous les droits dans la poursuite de sa politique de colonisation et de répression arrogante au nom de sa sécurité. Rabin a résumé en deux phrases lapidaires cette situation : « Nous sommes prêts à tendre une main aux Palestiniens, mais dans l’autre main nous tenons notre fusil, le doigt appuyé sur la gâchette, prêt à faire payer sept fois plus tout acte de terrorisme palestinien . En aucun cas il ne peut être question d’un Etat palestinien indépendant et souverain »
A certains égards, Ismène représente l'Autorité palestinienne qui a renoncé à tout acte de résistance armée en échange d'une promesse de paix. Elle est même chargée par Israël, de surveiller et punir, les récalcitrants, Rabin s'étant chargé lui-même de démolir les habitations des supposés abrités "terroristes" Depuis vingt ans, cette paix promise non seulement tarde à se concrétiser, mais permet à Israël de finaliser son projet de Grand Israël auquel les "Accord d'Oslo" lui donne droit Les palestiniens sont confrontés quotidiennement à des ordres justifiés par Israël au nom de la sécurité d'Israël, certains les accueillent avec résignation en espérant des temps meilleurs, d'autres comme Antigone se révoltent, se lancent dans la résistance, et sont durement réprimés par Israël avec la complicité de l'Autorité palestinienne qui les considèrent comme des "terroristes
Remarques
En posant le débat sur ce qu'il en est de la "résistance" et de la "collaboration", il y eut de vifs échanges entre ceux qui pensaient que l'Autorité palestinienne essayait de "sauver les meubles", et ceux qui comme moi pensaient que les "Accords d'Oslo" ont introduit une "collaboration" dont on peut constater les dégâts. Le débat s'étant quelque peu animé entre ceux qui considéraient les "Accords d'Oslo" comme un premier pas vers la paix et ceux qui les voyaient comme un acte de trahison, nous en sommes restés là
Pour clore, il faut bien se rappeler que Mahmoud Darwich a dans un de ses derniers écrits parlé de cette proximité de la tragédie" de Sophocle avec le vécu_ des Palestiniens, et s'était lui-même opposé fermement aux "Accords d'Oslo" qu'avec lucidité, il évoquait le naufrage du "Bateau Palestine". Il ne faut surtout pas oublier que dans "Etats de Siège" Darwich rend un vibrant hommage à la résistance du peuple de palestine, et quand je pense que Elias Sanbar, traducteur et ami du poéte est non seulement ministre de la culture de l'Autorité Palestinienne, mais fut l'un des architectes des "Accords d'Oslo", il y a de quoi...se poser des questions, sé révolter
Francis Grislin