TNS rétrospective

Critique des pièces du TNS du 1er Trimestre 2015.

TNS rétrospective

Les premières pièces de la programmation conçue par Stanislas Nordey le nouveau directeur du TNS ont été vivement appréciées du public. Comme il l'avait déclaré en préambule de son projet il a fait une large place à l'écriture contemporaine en ouvrant la saison avec deux pièces écrites et mises en scène par Pascal Rambert, auteur associé au TNS:"Clôture de l'amour" et "Répétition" évoquant les problèmes existentiels qui surgissent entre des acteurs ayant longtemps travaillé ensemble et qu'une crise grave amène à se séparer.

Dans la première, Stan ( Stanislas Nordey) annonce à Audrey(Audrey Bonnet) sa partenaire de jeu la fin de leur relation.

  . Surprise, blessée par l' argumentaire imparable qu'il profère en une  interminable logorrhée. Impitoyable, il s'avance vers elle avec des gestes menaçants, suppliciant verbalement un corps qui s'efforce de se tenir droit mais finit par s'affaisser sous le poids de ces mots  injustes. Dans un deuxième temps elle se reprendra et lui assénera des propos vexatoires qui le feront se recroqueviller sur lui-même, accablé à son tour.

De semblables explosions se retrouvent dans "Répétition"  qui se situe également dans le milieu théâtral avec les mêmes comédiens auxquels se sont joints Emmanuelle Béart et Denis Podalydès. Ici la troupe risque  de se dissoudre à cause  d'un regard surpris et interprété comme révélateur de sentiments non avoués. La demande d'explication, de clarification tourne au pugilat verbal  et donne à entendre la violence cachée des non-dits. Chacun se bat pour sa vérité et le fait sans concession au risque d'anéantir toute possibilité de relation.

 Nicolas Bouchaud, lui aussi artiste associé à ce théâtre a proposé un one-man show intitulé "Le Méridien" d'après l'oeuvre éponyme de Paul Celan. Comme pour son spectacle "La loi du marcheur" il a travaillé avec le metteur en scène Eric Didry.

Dans l'espace Grüber, nous sommes tout proches du comédien qui s'avance vers le public avec naturel, s'empare du micro et nous met dans la situation de ceux qui vont écouter le discours que Paul Celan, poète roumain de langue allemande adressa à ceux qui venaient de lui décerner le prestigieux "Prix Büchner". Lui, le poète juif dont la famille fut décimée par les nazis, profite de ce moment particulier pour évoquer sa pratique de la poésie en se référant judicieusement à l'oeuvre de Büchner, invoquant le fait que l'un et l'autre font fi de la réalité pour créer leur propre réalité.

Le comédien semble s'approprier cette démarche. Dans un rapport direct avec le public, il parle comme en son nom. Il vit devant nous son acte de comédien. Les poèmes de Celan, les extraits de Büchner s'entrecroisent et agitent notre imaginaire dans ce très bel hommage à la poésie.

Le TNS nous a aussi offert l'occasion de retrouver trois metteurs en scène bien connus du public strasbourgeois:

Christoph Marthaler  nous a présenté "King size",  un vaudeville plutôt "déjanté" mais moins caustique que "Les spécialistes" ou " Murxden Europoer " que nous avions vus il y a quelques années et que nous avions trouvés grinçants,  drôles, et judicieusement critiques. Ici des personnages aux allures ringardes évoluent autour d'un lit de grande taille où se jouent des rencontres, des séparations. Un pianiste, une actrice, un couple de chanteurs se démènent avec allégresse pour donner à ce spectacle essentiellement musical une connotation cocasse tout en faisant sentir la solitude des individus. Bien sûr  le public rit de ces attitudes extravagantes et répétitives mais comme l'écrit Jean Belmont dans "Carnet d'Art" pour le Festival d'Avignon 2010 "C'est le rire de la solitude chagrinée et de l'ouragan des petits gestes".

Autre retour très apprécié, celui de Jean-Pierre Vincent qui fut directeur du TNS de1975 à 1983.On le retrouve avec tout son art de metteur en scène, plein de finesse, de pertinence et d'humour dans cette magnifique représentation de la célèbre pièce de Samuel Beckett "En attendant Godot". Il la recrée en lui donnant une intensité qui nous a tenu en haleine auprès de ces personnages incroyables que sont Estragon et Vladimir attendant l'improbable Godot avec une sublime constance. Il a su densifier cette attente  en ménageant des plages de silence qui mettent en relief quand elles surgissent les phrases banales  qu'ils échangent par à coups pour passer le temps.

Les comédiens Charlie Nelson qui joue Vladimir er Abbes Zahmani, Estragon interprètent ces petits riens de la vie, ces chamailleries, ces petites ruptures, ces agacements, ces attentions  à la manière de Buster Keaton, de Laurel et Hardy, c'est dire qu'ils ont ce comique d'attitude, d'expression à la fois réfléchi, fin et justement inénarrable.

C'est la vie qui passe, mais quand surgit Pozzo(Alain Rimoux), sorte de maître autoritaire et forcément injuste, tenant en laisse , non pas un chien mais un homme Lucky(étonnante et bouleversante prestation  de Frédéric Leidgens) on bascule dans un ordinaire effroyable qui suscite chez Vladimir et Estragon un questionnement si naïf qu'il en devient drôle  malgré tout.

Jean-Pierre Vincent au plus près du texte de Samuel Beckett nous en donne une saisissante représentation.

 Stéphane Braunschweig, lui, a présenté "Les Géants de la montagne" la dernière pièce de Luigi Pirandello.

Avec sa maîtrise habituelle du texte et de la scène il nous donne de cette oeuvre quelque peu elliptique une interprétation qui ménage le mystère des rapports entre le réel et l'imaginaire, et qui, comme souvent chez Pirandello, interroge la place du théâtre et de l'art dans "la brutalité du monde moderne".

Très prochainement nous verrons "Les liaisons dangereuses"  de Choderlos de Laclos adaptée et mise en scène par Christine Letailleur, une réécriture de cette oeuvre "Ne me touchez pas" a été proposé en début de saison avec succès par Anne Théron confirmant la richesse et l'originalité de la programmation.    

Marie-Françoise Grislin

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