Et si le 13 novembre, loin de nous diviser, nous permettait de rebondir?

En s’attaquant de manière barbare à la population jeune et diverse de Paris, les meurtriers de DAESH auront peut-être assouvi leur haine du mode de vie occidental, mais ils auront aussi donné l’occasion aux musulmans de France de se démarquer clairement, à travers les déclarations de leurs leaders, ainsi que dans leur tête, de tout sentiment d’indulgence vis-à-vis de la terreur islamiste.

En s’attaquant de manière barbare et indiscriminée à la population jeune et si diverse des 10ème et 11ème arrondissements de Paris, les meurtriers de DAESH auront peut-être assouvi leur haine du mode de vie occidental et de ses plaisirs innocents, mais ils auront aussi renforcé le rejet de l’idéologie extrémiste de ce groupe, que les musulmans apparentent de plus en plus à une secte se réclamant de manière totalement illégitime de l’islam. Si certains musulmans avaient en effet évité de prendre parti contre l’attentat de Charlie Hebdo, coupable selon eux d’outrage au prophète, aucun argument théologique ou religieux n’a pu venir justifier les dernières attaques.

Les attentats du 13 novembre ont ainsi donné l’occasion à la quasi-totalité des musulmans de France de se démarquer clairement, à travers les déclarations de leurs leaders, ainsi que dans leur tête, de tout sentiment d’indulgence vis-à-vis de la terreur islamiste. Et par là même, de mieux s’identifier à la nation française meurtrie et à la République. Certains signes confirment cette évolution. Une proportion importante de musulmans, pratiquant ou non, ont ainsi recouvert la photo de leurs profils Facebook du drapeau tricolore et il semble que la minute de silence en hommage aux victimes du 13 novembre a été beaucoup mieux suivie dans les quartiers à forte composante musulmane qu’en janvier dernier. Par ailleurs, on ne compte plus les vidéos postées sur internet par des musulmans qui appellent leurs semblables à contrer les dérives extrémistes. Il apparaît ainsi, comme cela a été le cas avec les exactions du GIA dans les années 90 en Algérie, que la violence gratuite et indiscriminée tend à provoquer un sentiment de rejet de la part de ceux dont on espérait rallier le soutien, cette réaction n’ayant pas compté pour peu dans la défaite des islamistes radicaux en Algérie.

Outre le mode d’action choisi, c’est également les profils des terroristes qui rebutent les musulmans et qui tendent à décrédibiliser encore plus le mouvement djihadiste. Comment en effet, accorder la moindre légitimité à une organisation dont les exécutants sont le plus souvent issus de la délinquance et qui sont incités à assouvir des rêves illusoires de puissance et de réhabilitation, en embrassant une théorie totalitaire et nihiliste les conduisant au meurtre de masse en même temps qu'à l'auto-destruction.

Loin de diviser un peu plus la société française, la stratégie de DAESH aura ainsi peut-être permis de rapprocher les musulmans de France du reste de la nation. Pour que cette tendance se consolide il sera cependant nécessaire de s’attaquer durablement aux bases du ressentiment de ces derniers vis-à-vis de la société et de l’Etat français, et notamment au problème de la persistance de niveaux élevés de discriminations ethniques et territoriales. Les musulmans, comme tous les groupes discriminés en France, devraient avoir partout et toujours le sentiment d’être des citoyens à part entière, ce qui implique que la République et les acteurs sociaux et économiques concernés deviennent irréprochables en la matière.

Au-delà des déclarations actuelles de ses responsables, c’est par ailleurs un véritable travail de fond qui devra être entrepris au sein de la communauté musulmane pour contrer et éradiquer le courant salafiste, véritable antichambre de l’islamisme radical, dont la doctrine et les pratiques sont clairement incompatibles avec les valeurs de la France et avec la modernité. Cela impliquera notamment de regrouper les multiples acteurs qui s’opposent sur le terrain et dans la sphère des idées à la vision obscurantiste de l’islam. Le but étant de regagner le terrain perdu à travers une meilleure coordination des moyens et une communication plus efficace et mieux ciblée.

Le travail primordial qui devra être réalisé par les musulmans devra être appuyé par l’ensemble des forces républicaines et par les pouvoirs publics. Ces derniers devraient notamment mieux entendre et encourager les efforts visant à renforcer le courant éclairé et moderne de l’islam. L’Etat devrait par ailleurs cesser toutes formes de complaisance vis-à-vis du courant salafiste et des Etats qui le soutiennent ou le financent. Comme il sera indispensable qu'il lutte enfin contre la désertification culturelle qui y favorise toutes les dérives extrémistes.

S'il est vrai que les nations se construisent et se retrouvent dans le sang et la douleur, le 13 novembre aura peut-être été un moment fondateur qui aura permis à la composante musulmane de mieux comprendre que son destin était indissolublement lié à son pays d’accueil et de vie depuis plusieurs générations.

À nous tous de saisir et de consolider ce moment en faisant en sorte que la République tienne toutes ses promesses. À nous, musulmans pratiquants ou pas, de nous débarrasser de tout ce qui entrave notre intégration réussie dans une société française plurielle, plus que jamais fière de ses valeurs républicaines et tournée vers l’avenir.

Farid Yaker
Militant associatif

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