#NuitDebout : Convaincre ? Une prise de conscience est d'abord nécessaire.

#NuitDebout va devoir revenir à la racine de la Démocratie : convaincre les citoyens. - Qu'est-ce que convaincre ? - Peut-on convaincre sans prise de conscience préalable ? - Qu'est-ce que la prise de conscience ? - Comment être audible et ne pas prêter le flan à ceux à qui vont tenter de le décrédibiliser ? Tant de questions, auxquelles #NuitDebout devrait tenter de répondre.

Là où des partis politiques qui ne parlent plus à personne tentent de s’agréger pour former des majorités sans socle idéologique, #NuitDebout devra sans doute revenir à la racine de la Démocratie : convaincre les citoyens.

Convaincre des citoyens désabusés par une politique qui se fait loin d’eux, sans eux, sur laquelle ils ne pensent plus avoir de prise.

Pour convaincre, il faut des arguments - nous en avons, nous en aurons - mais pas seulement. Il faut également un terreau auxquels ces arguments peuvent s’accrocher. Sans cela, ils glissent, comme une goûte d’eau sur la surface d’un pare-brise, prête à être balayée.

 Pour que ces arguments accrochent, il faut des prises de conscience.


Je prendrais pour exemple ce magnifique texte de Frédérique Lordon, “Nous ne revendiquons rien” :
http://blog.mondediplo.net/2016-03-29-Nous-ne-revendiquons-rien

Les arguments développés dans ce texte ne sont pas forcément nouveaux, mais le style de l’auteur leur donne une force indéniable.
Ce qui est novateur, c’est l’attitude suggèrée : Nous sommes des adultes, nous ne devons plus êtres des enfants en demande. C’est à nous, sans eux, de nous mettre debout et en action pour casser ce “cadre” dans lequel on veut nous enfermer et ainsi construire le monde que nous voulons.

Le mot clé de la démonstration de Lordon et qui nous réunit, contre lui, est le mot “cadre”.
Ce cadre est présenté comme une évidence.
Je suis maintenant personnellement conscient qu’il existe, ce qui  me permet, après plusieurs lectures attentives - Les mauvaises langues diront et après un tube d’aspirine -, de comprendre les arguments et les propositions développées par l’auteur.
Mais, si puissant que soit ce texte, je ne peux pas le proposer à bon nombre de mes connaissances pour les convaincre. Pourquoi ?
Elles n’ont aucune conscience de l'existence du “cadre”.


Est-ce si facile de prendre conscience de quelque chose qui nous entoure, dont on vous explique tous les jours que c’est l’ordre naturel des choses, la réalité, la seule, la vraie, issue d’une loi aussi fondamentale que la gravité ?

Absolument pas.
Ce cadre, Beaucoup en soupçonnent l'existence mais ne veulent pas en prendre conscience. Le cadre, même si il exige de vous la soumission, apporte, en échange de votre résignation, quelque chose de confortable, de rassurant. Prendre conscience qu’il existe, c’est voir à jamais le monde autrement, d’une façon qui peut vous empêcher de dormir.

La peur joue un rôle dans la volonté de faire comme si on n’avait pas conscience du cadre. Mais des chocs aussi violents que les lois présentées par ce gouvernement peuvent faire voler la peur en éclat. La contrepartie comfortable offerte par le cadre ne compense plus la précarité dans laquelle il les fait entrer. 

Quand on s’évertue à ne pas voir le cadre qui vous oppresse, on a des aigreurs d’estomac. Quand on matérialise sa prise de conscience du cadre, on a des insomnies, auxquelles le seul remède est de lutter contre le “cadre”, pour ne pas se sentir miner par sa propre impuissance.


 Il y a peu, je ne parlais pas de cadre, mais d’œillères, de boîtes dans laquelle les réflexions de chaque citoyen étaient confinées,  les libéraux s’ingéniant, à coup de thérapie du choc, à faire devenir ces boîtes de plus en plus petites et sombres, jusqu’à ce que qu’ils allument une lumière, qui même si elle est faiblarde, semble étincelante à des yeux maintenant habitués à l’obscurité, et devient alors, de toute évidence, le seul chemin à suivre : celui du libéralisme.

Il y’a également quelque chose de l’ordre du mythe de la caverne. Tant qu’on est à l’intérieur de la caverne, elle est le monde. Le monde extérieur n’est pas soupçonné.

Quand vous parvenez à faire réfléchir les gens dans une toute petite boîte, vous gagnez du Pouvoir, avec peu de chance de vos faire évinver.


 Mais cette prise de conscience de l'existence du cadre a été pour moi progressive et très personnelle. Une prise de conscience est toujours quelque chose de personnel, d’intime.

J’effectue depuis plusieurs années un travail sur moi-même, une psychanalyse. Cette analyse a suscité plusieurs prises de conscience, elle m’a entre autre permis, petit à petit, de matérialiser l'existence du cadre en comprenant certains mécanismes à l’œuvre, également à l’œuvre dans ma vie personnelle. Chaque prise de conscience a toujours été une découverte personnelle. C’est par moi-même que j’y suis arrivé. J’arrivais d’ailleurs à des choses dont certaines personnes m’avaient parlé auparavant, dans d’autres circonstances et dans une volonté de m’aider, mais qui avaient, à l’époque, glissé sur moi. Sans cette prise de conscience personnelle, je n’avais pas pu les saisir, les comprendre. Pourquoi? Parce que ça ne venait pas de moi.

Maintenant que je suis arrivé à ces notions par moi-même, que je les ai découvertes comme si elles n’avaient jamais existé pour personne, ces notions sont miennes et elles changent ma façon d’aborder le monde. Il est là le caractère éminemment personnel de la prise de conscience.


Vouloir imposer une prise de conscience à autrui est aussi efficace que d’envahir l’Irak pour y imposer la Démocratie. Cela relève d’une démarche colonialiste et infantilisante, qui sera inévitablement repoussée avec force - Si elle ne l’est pas, c’est que la personne vous est soumise, ce qui peut se révéler catastrophique, pour elle comme pour vous.

Imposer la prise de conscience par la force, c’est malheureusement ce que tentent de faire bon nombre de discours militants, à commencer par des tracts syndicaux que vous devez recevoir dans vos entreprises respectives, si vous avez la chance d’avoir un emploi, qui plus est dans une entreprise qui permet un embryon de dialogue social. Ces discours assénés par des gens qui ont pris conscience de certains faits et qui veulent imposer cette prise de conscience à d’autres sont totalement inaudibles. Soit ils glissent, soit ils sont rejetés.

La pédagogie alors? Difficile et très délicat. Il faut prendre garde à ne pas créer un rapport de maître à élève, qui crée par définition une relation de supériorité, qui sera elle aussi rejetée. On n’est pas là pour transmettre un savoir, d’un réceptacle à un autre. Nous ne sommes pas plus intelligents que l’autre en face de nous. Il ne pourrait donc s’agir que d’un travail pédagogique poussé, visant à susciter le désir pour aider des consciences à s’éveiller par elles-mêmes en faisant appel à leurs intelligences respectives, de manière non intrusive. Ce travail devant s’adapter à chaque individu, selon son histoire et son niveau d'instruction (analyser le texte de Lordon n'est à l'évidence pas à la portée de tous). Ce travail pédagogique n’est à l’évidence pas à la portée de tous, pas de la mienne en tous cas.

Et si elle était là la clé ? parler de notre situation et susciter le désir de l’autre en exprimant notre propre désir de faire changer les choses, tout en lui mettant à dispositions des outils qui lui permettent de faire son travail sur lui-même ?

 Une des raisons qui fait que le texte de Frédérique Lordon, “Nous ne revendiquons rien”, est si percutant et a plus d’écho que ses autres textes est sans doute que, pour une fois, il est parvenu à quitter son ton professoral, qui d’ordinaire en rebute beaucoup. Il a parlé de son désir et de sa posture personnelle, de citoyen adulte. Il ne nous dit pas ce que l’on doit faire, il nous dit ce qu’il met en oeuvre, tout en laissant entendre qu’il ne peut pas le faire  tout  seul, bien sûr. Et ça, ça fait appel à notre propre désir et à notre intelligence.


Comment alors convaincre ? Peut-on aider à la prise de conscience ? Si oui, comment ?

 Question cruciale à laquelle doit essayer de répondre #NuitDebout pour se rendre audible et créer du collectif parmis les citoyens, qui lui seul permettra de casser le cadre.

La création autour de ce thème d’une commission (au sens #NuitDebout, pour travailler, pas pour enterrer), dont le travail pourrait être soutenu, pour éviter de se perdre dans se travail difficile, par des philosophes, des psychologues, des psychanalystes et de pédagogues qui ont l’habitude de s’adresser à des adultes est à mon avis déterminante et urgente.

Tant qu’on ne peut pas parler efficacement du “cadre”, le rassemblement place de la République passe aux yeux de beaucoup pour un rassemblement de gauchistes utopistes, alors même qu’il vise à un travail collaboratif pour réhabiliter la Démocratie, chose loin d’être futile.

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