Lettre ouverte à Edwy Plenel : de l'injonction du second tour

Cette lettre ouverte fait suite à une réponse d'Edwy Plenel lors du chat de ce jour. Ma question portait sur ce que moi et beaucoup d'autres ont vécu comme une injonction infantilisante à voter Macron au second tour de la présidentielle. M. Plenel m'a répondu sur sa décision de voter Macron, ce n'est pas le sujet. Je précise ici mon propos.

M. Plenel, Je suis d'accord avec vous sur le fond. Je ne mets pas du tout libéralisme, si dévastateur soit-il, et fascisme sur un pied d'égalité. Je crois que nous serons aussi d'accord sur le fait que ce libéralisme, par l'exclusion d'une partie de plus en plus importante de la population qu'il génère, est un moteur pour le fascisme.

J'ai participé à Nuit Debout, que j'ai quitté parce que je jugeais que la préoccupation de la Démocratie n'y était pas assez présente.
Je n'étais pas sûr de voter au 1er tour, parce que les incohérences démocratiques de Jean-Luc Mélenchon était pour moi trop importantes. J'y suis allé, pour défendre mes idées mais sans ferveur particulière car je ne crois pas que le passage par le choix d'un homme providentiel pourra régler nos problèmes de Démocratie.

C'est là que nos points de vue diffèrent.
Comment combattre ce fascisme sur le long terme ? En plébiscitant le libéralisme ?
Assurément non.
Plébisciter Macron, c'était empêcher qu'une alternative de gauche, seule capable de repousser durablement le fascisme, puisse émerger. C'était à la fois nourrir le TINA et apporter de l'eau au moulin de l'UMPS.
C'est se voir rappeler sans cesse par les gens que l'on voudrait détourner de l'extrême droite : "oui, mais à la fin des fins, vous soutiendrez le libéralisme" et cela pourrait bien faire tomber la Démocratie en n'offrant que le fascisme comme "solution" à leur exclusion.

Je n'ai jamais annoncé que je voterai Macron, j'ai fait le choix de voter nul, en ayant un regard vigilant sur les sondages et en laissant une grosse marge de sûreté. Si Macron était passé sous les 60% dans différentes enquêtes d'opinion, je serais aller voter pour lui.
Les sondages se trompent parfois de 5%, pas de 20%. Je ne prends aucun risque.
OUI, je suis attaché à la Démocratie et je me bats pour la développer et la rendre plus juste, mais NON, je ne suis résolument pas d'accord avec cette réalité dans lequel veut nous enfermer le libéralisme.

Ca fait de moi un suppôt du fascisme ? Quelqu'un qui joue avec la Démocratie ? Je ne pense pas. Ce n'est pas moi dans ce pays qui joue avec le fascisme mais les libéraux, avec leurs allumettes et leurs bidons d'essence. Je me bats, tout comme vous, de toutes mes forces pour empêcher qu'ils mettent irrémédiablement le feu à notre maison commune, la livrant aux flammes du fascisme.

Des gens partagent les idées de Macron ? Déjà, que eux se mobilisent.
Ensuite, je ne me suis pas permis de juger ceux qui, autour de moi, ont fait le choix difficile, en leur âme et conscience, de voter Macron. Je les y ai même encouragé si tel était ce que leur conscience leur dictait.

J'ai donné et expliqué MA position. Je n'ai pas fait de prosélytisme et j'ai respecté la-leur.

M. Plenel, vous aviez tout à fait le droit d'exprimer votre opinion. Encore une fois, celle-ci est tout à fait respectable.

Mais je trouve déplorable qu'une personne telle que vous, qui voue sa vie à informer et à essayer de rendre les citoyens éclairés, critiques, adultes, s'abaisse à participer à cette injonction à voter Macron, qui a parfois frisé le colonialisme intellectuel.

M. Plenel, faites-nous confiance, si on vous lit, si on lit Médiapart, nous savons. Nous savons quel danger représente le fascisme pour la Démocratie que nous chérissons et nous sommes capables, en notre âme et conscience de faire nos choix.

Le débat de Médiapart Live de l'entre deux tours, pour savoir si nous devions voter ou pas Macron, était une caricature de propagande. Les invités étaient de bonne foi et de qualité, là n'est pas la question. Eux, exprimaient leur point de vue sans chercher à juger les autres, ni même à les convaincre. Mais le choix de n'inviter que des gens qui avaient fait le choix de voter Macron et les questions orientées ont fait tourner ce plateau à un très triste ridicule auquel Médiapart ne nous a pas habitué.

Cette injonction à laquelle vous avez fait le choix de participer nous a retiré notre statut de citoyen adulte et conscient pour faire de nous des enfants auxquels on faisait la morale. Pire encore, à lire un de vos postes Facebook, si nous ne votions pas Macron, c'est parce que nous oubliions le combat de la Gauche contre le racisme ? Mais de quel droit M. Plenel ? De quel droit adoptez-vous une telle posture, celle d'un juge moralisateur et méprisant ?

Vous ne connaissez ni chacun d'entre nous, ni nos combats. Cette gauche dont vous dites qu'elle a abandonné l'antiracisme, c'est celle qui se bat pour les réfugiés, qui a combattu les circulaires Valls sur les Roms, qui s'est opposé de manière virulente à la déchéance de nationalité, qui s'est rangée derrière la famille d'Adama Trahoré et a soutenu Théo. Vous avez la mémoire courte M. Plenel. Si vous étiez dans ces combats, ce que pour ma part je ne vous retirerai pas, d'autres, sur lesquels vous vous êtes permis de jeter l'opprobre y étaient aussi.

Vous n'êtes pas un être supérieur qui aurait le droit de nous juger. On peut avoir des aspirations communes, c'est notre cas, des biens communs que l'on chérit plus que tout, la Démocratie en est un, et avoir des visions différentes sur la manière d'atteindre les premières et de préserver les seconds, sans nécessairement tomber dans des jugements, des injonctions et des propos insultants.

C'est sur ce point, la participation à l'injonction, et en aucun cas sur votre position que porte ma critique.

Merci pour votre attention.


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