Une Europe Politique et Démocratique peut-elle sortir du BrExit ?

Les gens qui votent contre cette Europe sont présentés avec mépris et condescendance comme de dangereux nationalistes irréfléchis? Un peu court. C'est vouloir occulter que l'Europe est acculée depuis des décennies par deux idéologies qui n'en font plus qu'une : le libéralisme et la rigueur budgétaire, hérités des carcans et phobies de certains de ses états membres. Peut-on en sortir?

Les gens qui votent contre cette Europe sont présentés avec mépris et condescendance comme de dangereux nationalistes irréfléchis.

C'est vouloir occulter le fait que l'Europe est maintenant acculée depuis des décennies par deux idéologies qui n'en font plus qu'une : le libéralisme et la rigueur budgétaire. Celles-ci font partie intégrante de ses traités. Même si cette Europe avait un fonctionnement plus Démocratique, il serait impossible d'appliquer une autre politique, même si les citoyens en décidaient autrement, du fait de ses traités.

L'extrême rigueur budgétaire a été imposée par l'Allemagne. Elle vient d'une lecture particulière de son Histoire qui rend l'inflation responsable de l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Elle a donc imposé sa phobie à l'Europe entière et elle est prête à l'imposer par la force, comme elle l'a montré en Grèce l'été dernier.

La seconde, le libéralisme, a été renforcée par l'entrée du Royaume-Uni dans l'UE puis l'arrivée au Pouvoir de Thatcher. À partir de là, la construction Politique et l'intégration ont été bloquées net, au seul profit d'un élargissement du marché commun qui visait à donner à l'angleterre plus de marchés et à la city plus de Pouvoir. Cette vision d'une Europe croupion a été poussée par les États-Unis. Elle leur permettait de garder l'UE sous contrôle avant de tenter d'en faire un satellite avec le TTIP.

Paradoxalement, c'est ce caractère libéral de l'UE, pourtant imposé par leur pays, qui est un des motifs principaux du Brexit, du moins dans les classes populaires : le refus des inégalités et de se faire gouverner par les banques.

Est-il possible de s'opposer à cette Europe ? Est-il possible de la quitter ? Rien n'est moins sûr.

Le vote des Français en 2005, contre le projet de constitution Européenne, cette constitution même qui régit actuellement cette Europe, a été purement et simplement ignoré, renforçant la défiance des citoyens envers la Démocratie et envers l'Europe. Ce souvenir est encore très prégnant dans les mouvements sociaux et Politiques qui secouent aujourd'hui la France.

Que feront-ils du vote des Britanniques ? Boris Johnson, pourtant champion du Brexit, veut déjà s'assoire dessus, en renforçant juste les opt-out dont bénéficiait le Royaume-Uni en Europe : ne plus contribuer au budget, ne plus être contraint par les règles communes, mais toujours avoir accès aux marchés, pour maintenir la puissance de la sacro-sainte city. Tout le contraire de ce pour quoi l'anglais moyen a voté.

Sortir de l'UE, purement et simplement risque de faire voler en éclat le Royaume-Uni, et par la même occasion de faire voler en éclat la domination qu'exercent toujours les anglais sur les autres peuples Britanniques. L'angleterre est encore une puissance coloniale. Le Pouvoir le sait bien, il ne courra pas ce risque.

Après le vote du Brexit, il va nous falloir imposer dans les faits le #GetOut.

La sortie du Royaume-Uni de l'UE va-t-elle nous libérer d'un de ces deux carcans et permettre à la construction Politique et à l'intégration de reprendre ? Je l'espère, mais je ne me fais pas d'illusions dans cette Europe.

Je suis profondément Européen. Je suis souverainiste, oui, mais souverainiste Européen, parce que je pense que le lieu de la souveraineté est celui où sont prises les décisions démocratiquement, sans qu'elles nous soient imposées par un Pouvoir, intérieur comme extérieur, autre que celui de la Démocratie. Je pense que non seulement les citoyens Européens, mais le monde a besoin d'une Europe adulte, qui ne soit vassale de personne, et qui porte ses Valeurs et sa Philosophie, ayant appris des erreurs passées du colonialisme et ne traitant personne, à l'extérieur comme à l'intérieur, avec condescendance.

Je pense que cette vision de l'Europe, beaucoup, à gauche du moins, sont prêts à la partager.

Cette Europe Politique et Démocratique, celle des Citoyens et des peuples, non plus celle des états nations, cette Europe fédérale, est à l'opposé de celle actuellement en place.

La Démocratie en Europe demande que l'on puisse discuter de tout, démocratiquement. Qu'il n'y ait pas inscrit dans ses gènes une quelconque idéologie, ni dans un sens, ni dans l'autre. Peut-être des objectifs, mais sûrement pas des moyens. Les Allemands seraient-ils prêts à passer outre leur phobie de l'inflation, qui les a poussé à se comporter de manière egemonique dans une constitution qui, par son opacité le leur permet et qui risque bien de faire exploser l'Europe, tant ces conditions sont vécues comme un dictat ?

Cette condition, pourtant majeure, est pourtant loin d'être remplie. Certains, comme Lordon, ne pensent pas que les Allemands accepteront de laisser le Pouvoir de décision économique à la Démocratie et pensent qu'une Europe Démocratique est pour le moment impossible. Certains Allemands avec qui je discute souvent, qui, eux, ont vaincu cette phobie, le pensent également, pour les mêmes raisons.

D'autres, comme Varoufakis, veulent essayer, avec son mouvement Diem21, en réformant les institutions actuelles. En Euro-fédéraliste convaincu que je suis, j'aimerais pouvoir le suivre, mais je pense de plus en plus que cette Europe est trop étendue et trop imbibée d'idéologie pour qu'on ne soit pas obligé, avant, de tout casser pour reconstruire sur des bases saines, avec des gens qui auront une vision commune, et en prenant bien le soin de laisser aux autres le temps d'évoluer avant de les intégrer.

Je pense ici par exemple à la notion de citoyenneté et de nationalité. Elle a évolué vers quelque chose non pas d'identique mais de semblable en Europe de l'ouest, même si, dans les faits, on a encore de gros progrès à faire. La crise des migrants a montré que ça n'était pas du tout le cas en Europe de l'Est, où, pour des raisons Historiques, la conception de la nationalité est restée celle du nationalisme du XIXÈME siècle : même langue, même religion.

Pour des raisons historiques liées à la chute du communisme, il est inenvisageable pour bon nombre de Polonais qu'un Polonais ne soit pas Catholique. Et ça n'est pas uniquement du racisme.

De quel droit l'Europe pourrait-elle leur imposer autre chose. Ça sera à eux de décider de faire évoluer cette situation, comme l'on fait les Allemands avec le droit du sang, et ça prendra sans doute du temps. On n'impose pas la Démocratie en envahissant l'Irak.

En attendant, des visions aussi opposées de la citoyenneté ne permettent pas de cohabiter dans un même ensemble : elles ne permettent pas de se définir ni d'adopter une Politique commune face à un enjeu crucial, celui des réfugiés, dont la guerre en Syrie ne nous donne qu'un avant goût.

L'ensemble des pays constituant le socle de cette nouvelle Europe Politique devra être Politiquement cohérent, d'un point de vue Philosophique.

Je sais où je veux aller, où je pense que l'Europe doit aller, mais je vois pour l'instant difficilement le chemin.

Je vous laisse sur quelque chose qui peut paraître comme un paradoxe. En tant que Français, je souhaitais le Brexit, alors que, si j'avais été Britannique, j'aurais voté pour rester en Europe.

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