Les draps sales du patriarcat

Voici le texte d'une amie, qui a voulu partager sur les réseaux sociaux son cheminement progressif vers le féminisme. Avec son accord, je publie ici son témoignage. Attention, TW : violences sexuelles et sexistes.

Sur les réseaux sociaux, je poste de plus en plus fréquemment des contenus féministes et engagés en faveur des luttes contre les discriminations, ou plus largement politiques. Avant, cela m’arrivait de temps en temps mais plus le temps passe et plus je ressens le besoin d’exprimer cette part de ma vie – mon féminisme, ma vision du monde, l’écologie et le végétarisme, mes idéaux humanistes – car cette partie de moi est en train de croître de manière totalement exponentielle.

Cela peut sembler très banal mais il y a encore quelques années de cela, je pouvais encore prononcer des phrases (en les pensant sincèrement) telles que « Je ne serai jamais végétarienne, j’aime trop la viande pour arrêter d’en manger », « Les féministes sont trop extrêmes, moi je suis pour l’égalitarisme », « Pas tous les hommes / il ne faut pas généraliser… » ou même tolérer des blagues racistes dirigées vers mes amis racisés sous prétexte que nous étions, justement, « entre amis » et que c’était « pour rire ». Il y a quelques années de cela, je préférais être « sans prise de tête » et de bonne compagnie que politisée, je trouvais que les prises de position étaient moralisatrices et je laissais les gens autour de moi tenir les discours auprès desquels je me contentais de me ranger ou de me désolidariser quand il le fallait.

Aujourd’hui il est devenu tout simplement impossible pour moi de taire les nouvelles convictions qui sont les miennes, et je souhaite à toute personne qui n’aurait pas encore vécu ce que je vis de connaître ce grand bouleversement intérieur car il est ce que j’ai traversé de plus déchirant, enrichissant, déconcertant et émancipateur à la fois. Mes paradigmes ont changé et mon rapport au monde me semble désormais plus authentique, ce dont je suis fière.

J’aimerais vous expliquer comment j’en suis arrivée là, en particulier sur le plan des convictions féministes.

Je viens d’une petite ville dans les Ardennes où, comme dans beaucoup d’endroits, il est très compliqué pour une jeune fille de se construire en échappant à la violence sexiste, qui est très banalisée. Au collège, j’ai subi les moqueries et les agressions parce que j’étais trop grosse, trop moche, trop « impopulaire », trop bonne élève. Dès cet âge, on m’a appris par les gestes et les insultes qu’il aurait fallu être belle et « facile » pour échapper au harcèlement et faire partie des heureux élus à qui on foutait une paix royale – ou mieux, à qui on aspirait ressembler et auprès de qui on souhaitait pouvoir rayonner.

Problème : je n’étais pas belle. Solution ? J’ai essayé de devenir facile. D’être à 50 % acceptable auprès de mes pairs, en quelque sorte. C’est arrivé progressivement, d’abord en jouant le jeu éternel de la bonne copine qui s’efface auprès de celle(s) qui brille(nt), puis à celui de la fille qui est toujours d’accord avec tout le monde, de bonne composition. Puis, au fil des années et après cet épisode sismique que l’on appelle la puberté, en jouant de mes nouveaux charmes et atouts pour obtenir auprès des hommes la validation et l’intérêt qui m’avaient été refusés jusque-là, quitte à me confiner dans un rapport au féminin exclusivement compétitif et un rapport au masculin exclusivement sexualisé.

Tout cela, je le rappelle, a été progressif. Je ne me suis pas enfermée dans ces systèmes de pensée toute seule. Pour m’accompagner dans ce cheminement malsain, j’ai reçu l’aide précieuse d’énormément d’hommes et de femmes, tout au long de ma route, qui m’ont aidé à trouver cela normal. A intégrer ces mécanismes et les stéréotypes associés pour les faire passer pour naturels et inexorables. Certains ou certaines parce qu’ils ou elles n’avaient connu que cette manière de vivre et subissaient d’ailleurs, de leur côté, les mêmes violences, les mêmes injonctions et les mêmes souffrances, sans disposer d’outils pour les questionner. Certains, et cela restera définitivement au masculin, parce qu’ils avaient été élevés en prédateurs, et qu’ils se comportaient, tout logiquement, tout « naturellement », comme tels.

Les influences ont été nombreuses : la culture occidentale, d’abord, n’y était pas pour rien puisque j’y croisais régulièrement, et depuis l’enfance, les images de femmes dans un rôle plus ou moins subtil de faire-valoir sexuel ou sexualisé (parfois sans même s’encombrer d’un contexte romantisé), dans l’extrême majorité des cas dans des situations hétéronormatives, et cela que ce soit dans la musique, la télévision, le cinéma ou la littérature.

Et puis il y a eu les rencontres, bonnes et mauvaises, toujours marquantes. Ma meilleure amie du collège qui ne manquait pas une occasion de me rappeler qu’elle était belle et que moi je n’avais aucun succès auprès des garçons. Les adultes qui se faisaient passer pour des gens de mon âge sur des forums juste pour me montrer leur bite sur MSN. Les garçons qui au lycée m’ont vite fait comprendre que je n’étais plus qu’une grosse paire de seins et que le reste de ma personne ne les intéressait que moyennement. La copine mince et jolie convaincue qu’elle était trop grosse et qui m’a appris à me faire vomir, ce que j’ai fait ensuite pendant des années. Les hommes de dix, quinze, vingt ans de plus que moi qui m’ont regardée à quinze ou seize ans comme si j’étais déjà une femme alors que je n’étais encore qu’une enfant. Ces mêmes hommes qui m’ont fait boire quand j’étais mineure, qui m’ont touchée après quand je ne pouvais plus dire non, qui m’ont salie et qui m’ont détruite psychologiquement en me faisant croire que tout cela était ma faute : j’étais trop mature, j’étais trop ivre, j’avais une robe, je ne faisais pas mon âge, je n’avais qu’à ne pas boire d’alcool, j’avais souri au mauvais moment. Ces hommes à qui j’ai dit « non » 100 fois et qui n’ont entendu que le 101e « oui » que j’ai prononcé tout bas, pour être tranquille, épuisée de me battre. Ce petit ami qui me violait dans la douche, dans mon sommeil ou quand j’étais malade de fièvre, imbibé d’alcool et de la certitude que je ne faisais pas assez souvent l’amour avec lui, que « je ne remplissais pas bien mon devoir conjugal ».

Et puis les gens de passage, les inconnus ou les moins connus, ceux qui finissent de limer les contours : les hommes qui m’ont insultée dans la rue, les femmes qui ont jugé mes tenues et m’ont collée une étiquette de légèreté, les hommes qui m’ont suivie dans la nuit et à qui j’ai dû échapper en courant, les femmes qui m’ont dit que j’étais mal baisée parce que je n’étais pas d’accord avec elles, les hommes qui m’ont agressée dans le métro en se frottant à moi ou en me touchant la poitrine sans que personne ne bouge, les femmes qui m’ont dit qu’il était temps que je me trouve un mec avant d’être vieille fille, les hommes qui m’ont traité d’hystérique, les femmes qui m’ont dit que je n’étais pas assez féminine, les hommes qui m’ont dit de sourire et que c’était un compliment, les femmes qui m’ont dit que les poils c’était dégueulasse, les hommes qui m’ont expliqué ce que je savais déjà -et mieux qu’eux, souvent-, les femmes qui font porter leurs sacs de shoppings à leurs époux, les hommes qui ne donnent plus jamais de nouvelles du jour au lendemain, la galanterie, les jouets bleus, les robes roses, les « vous les hommes », les « vous les femmes », les « boys will be boys », les « c’est pas pour les filles », « les hommes ont des besoins », l’instinct maternel, les « bonnes à marier » et j’en passe évidemment, car la liste est interminable. A celle-ci on peut ajouter, pour d’autres, les violences liées à l’orientation sexuelle, l’identité et l’expression de genre, les origines ethniques (fondées ou supposées) : des traditionnels « qui fait l’homme et qui fait la femme dans le couple ? », « je peux toucher tes cheveux ? », « tu es de quelle origine ? » aux racismes et LGBTphobie les plus assumées.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que dans la vie d’une jeune personne, enfant, adolescente puis jeune adulte, il n’est pas toujours possible de s’abstraire (je dirais même rarement possible de s’abstraire) des codes et mentalités sexistes, ou plus largement discriminatoires, qui structurent ainsi le quotidien et toutes les représentations sociétales et culturelles. Je me suis forgée avec ces codes et je m’y suis, comme beaucoup, pliée pour me sentir acceptée, pour plaire aux autres, pour échapper à un sentiment d’oppression. Parfois, suivre le courant dans la mauvaise direction est plus facile que de nager contre.

Les violences que j’ai subies années après années, je les ai ainsi tolérées, acceptées, amoindries, adoucies, édulcorées, niées, excusées, et j’ai, de cette manière, participé à mon niveau à leur banalisation. Je les ai gardées au chaud par culpabilité, sentiment de honte intense, parce que je m’en attribuais toutes les causes et toutes les conséquences. Il m’a fallu beaucoup de temps et beaucoup d’introspection pour revenir dessus et réévaluer les dégâts que ces violences avaient causés chez moi. Et de la même façon que je n’avais pas, toute seule, construit et accepté les principes qui avaient rendu ces violences possibles, je n’ai pas, toute seule, pu les déconstruire. J’ai été aidée.

Avec l’aide d’amis et amies chers, de professeurs, de célébrités parfois, de livres, de témoignages quelquefois douloureux, de films, de rencontres impromptues, j’ai commencé le processus de déconstruction et d’interrogation de ma vie, de mes perceptions et de ces principes mortifères. Et cela n’a pas été facile, car il n’est jamais facile de changer d’avis et il n’est pas évident de questionner les évidences. J’ai été ébranlée, vexée, frustrée, j’ai cru savoir lorsque je ne savais rien, j’ai cru comprendre quand je ne comprenais pas tout à fait, j’ai pensé être dans mon bon droit ou innocente alors que je participais sans le savoir au marasme collectif. J’ai oppressé aussi parfois, et je le regrette.

Aujourd’hui j’ai envie plus que jamais d’en apprendre davantage, de rencontrer, d’écouter les récits, de continuer à défaire ce que j’ai intégré malgré moi. Et pour la première fois, de partager ce que j’ai à partager sans filtre et sans honte, pour que d’autres puissent connaître la même libération.

J’aimerais dire maintenant, à titre tout à fait personnel et à l’usage des garçons, filles, hommes et femmes qui me lisent, que ce que j’ai vécu est loin d’être une exception. Je le sais et vous le savez d’ailleurs tous un peu mieux grâce aux mouvements de libération de la parole que nous connaissons depuis plusieurs années. Mais j’ajouterai en particulier ceci : s’il existe des femmes-enfants, il n’y a pas, il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais -j’insiste-, d’enfants-femmes. Les enfants ne sont pas des femmes en devenir. Il n’y a rien à projeter sur leurs corps et sur leurs esprits : ce sont des enfants. Les jeunes filles sont des enfants. Et cela reste évidemment valable pour les garçons au même âge, même si à ceux-là on confère plus souvent, à l’inverse, le bénéfice de la jeunesse, même lorsqu’ils sont déjà devenus adultes et responsables. Apprenez à vivre avec cette réalité et apprenez à vos enfants à l’intégrer également, pour les protéger et pour protéger les enfants des autres.

Ensuite, il n’y a pas de « pulsions », « tendances naturelles », « différences biologiques » qui permettent de légitimer la domination masculine et d’excuser les violences sexuelles et sexistes. Nos instincts, même les plus physiques et primaires, nous avons appris à les maîtriser. Nous avons tous réussi à apprendre à chier dans une cuve en céramique, bon sang ! Les pulsions sexuelles ne font pas exception. Si vous pensez que vous ne pouvez pas retenir vos pulsions sexuelles, alors allez voir un spécialiste immédiatement car vous êtes un psychopathe. C’est aussi simple que ça. Si vous n’êtes pas un psychopathe, alors vous pouvez vous maîtriser. Ne cherchez aucune excuse.

Pour finir, arrêtez de ramener les femmes systématiquement à leur corps ou à leur condition de femmes. Les seins et les fesses sont des amas de graisse que vous n’êtes pas obligés de sexualiser en permanence. L’attirance que vous ressentez pour un corps n’a pas à tout prix vocation à être exprimée et partagée. Faire peser vos propres perceptions sexualisées sur une autre personne peut être perçu violemment, même quand vous ne pensez pas à mal. Complimenter les femmes sur leurs physiques relève de la sphère de l’intime car cela véhicule, presque toujours, un message sexuel. A moins d’entretenir une relation de proximité et de confiance dans un contexte de séduction explicite et consenti, ce type de compliment n’a pas sa place. Il y a mille autres manières d’exprimer votre attrait pour une personne sans mettre celle-ci dans une position d’objet sexuel malgré elle : complimenter sur l’humour, l’esprit, la bonne humeur, la manière de travailler, la répartie, les compétences, la vivacité, un talent particulier, le mérite, la force, la sincérité, la droiture, la justesse, la gentillesse. Ou simplement dire que vous appréciez la compagnie de quelqu’un.

Il ne faut pas confondre sexualisation et érotisme. L’érotisme est un rapport au désir maîtrisé, qui est souhaité, recherché par la personne qui en est le sujet. L’érotisme est une forme d’expression. La sexualisation est, à l’inverse, une projection de l’observateur sur un corps. Autrement dit, une objectivisation. Tout comme le romantisme, l’érotisme a besoin du consentement mutuel et du respect pour exister. Sans cela, il ne peut ni naître, ni être partagé.

Et à ceux qui me traitent d’extrémiste, de rabat-joie, parfois même de folle lorsque j’émets l’idée que la sacro-sainte courtoisie, les compliments, l’assiduité galante pourraient aussi être une forme de violence : mon récit et mes expériences vous échappent et vous ne voyez peut-être pas le mal. Avant, je ne le voyais pas non plus. Maintenant que je mets bout à bout tout ce que j’ai vécu d’agressions et de traumatismes, que je mets des mots dessus et que j’ose en parler, je sais, je sais, que ces pratiques ne sont pas des détails du système sexiste dans lequel j’ai évolué et continue d’évoluer. Elles font partie des fondations ensevelies de ce que l’on nomme patriarcat. Il y a bien sûr des manifestations plus graves, plus évidentes, plus ostentatoires de ce système : les féminicides, les viols, les discriminations, les agressions. Il est évidemment nécessaire d’agir sur ces horreurs. Mais pour agir sur celles-ci, il faut d’abord détricoter tout ce qui se trouve autour et qui permet leur existence. Tout ce qui, à l’origine, en pose les bases sans que nous en soyons nécessairement conscient(e)s.

On peut refaire le lit autant de fois qu’on le souhaite, si on ne change pas les draps, on se couchera dans du linge sale. C’est mathématique.

C. R.

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