À toi l'imbécile (autoproclamé) et ses semblables -

Suite à une agression sexuelle commise à mon encontre en octobre 2019, j'ai découvert un message privé sur un réseau social, passé dans mes spams. N'ayant plus la possibilité de répondre à son auteur, l'agresseur, j'en fais une lettre ouverte. TW : agression sexuelle.

« Bonsoir Gaëlle - Je suis l'imbécile qui a commis ce geste complètement déplacé et lamentable samedi soir. Je m'en veux terriblement et je te prie de croire que cette conduite déplorable ne résume pas qui je suis. J'espère simplement que tu voudras bien te montrer suffisamment magnanime pour me pardonner. Je suis honteux. Mille regrets et mille pardons. » (non signé) -

Ce sont ces mots que je découvre il y a quelques jours dans un message passé dans les spams, sur une réseau social célèbre.
La raison de cette tentative d'excuses ? Une agression sexuelle, perpétrée à mon encontre lors d'une soirée dansante à Paris, en octobre 2019 que j'ai rapportée publiquement sur le groupe organisant l’événement.

Cet homme a jugé bon, en passant à côté de moi, de prendre mon sein à pleine main. Le malaxer rapidement pour ensuite déguerpir alors que je me mettais à lui crier dessus, qu'il s'agissait d'une agression et que mon corps ne lui appartenait pas, ni n'était à la disposition de n'importe quel crétin passant à côté ayant envie de le toucher.
Il savait très bien ce qu'il venait de faire, il a disparu aussi sec lorsqu'il m'a vu commencer à chercher un vigile du lieu de fête, pour le faire virer. Tout, dans ce geste, de la décision à la réaction postérieure, était censé et réfléchi. Tout comme venir en message privé, et non publiquement face à mes paroles, se donner le pardon à lui-même, pour ensuite me bloquer, empêchant tout dialogue.

Cette tentative d'excuses est intéressante, car elle montre ce qui caractérise le plus les agresseurs, à mon sens, cette croyance à une « essence », un être fondamentalement mauvais qui ne fait qu'agresser. Cet être mauvais, malsain, sale, avec des poils dans les oreilles et les yeux qui louchent. La bave qui lui coule des lèvres et le grognement sourd. ÇA c'est un agresseur. Ne correspondant pas aux critères, ils n'en sont donc pas. Ça ne le "résume pas", dit-il.
Le décrire physiquement ne servirait à rien, il ressemble à tout le monde et personne.

C'est peut-être un ami à vous, votre fils, votre frère, votre collègue, votre voisin de métro, d'appart, de bureau, vous voyez où je veux en venir, l'agresseur n'a pas de signe distinctif, sinon vous pensez bien, on serait plus sereines.

Cette conduite « déplorable » est en fait un moyen bien joli de nous dire qu'il a commis une agression, un acte qui est répréhensible de 5 ans de prison et 75 000 € d'amende.

« être un agresseur » - c'est fou comme ce terme ne convient à personne. Peu de gens veulent, volontairement, s'attribuer ce titre, à part de sombres personnes à l'esprit volontairement provocateur, revendicateur de violences, comme si ce titre avait quelque noblesse.

Alors depuis #Metoo, beaucoup découvrent le quotidien violent du vécu féminin, quels que soient l'âge, la sphère, quels soient les lieux, quels que soient les auteurs. Certain.e.s tombent de l'armoire, restent bouches bées, sidéré.e.s.
Par contre, peu de personnes pour considérer que si nous sommes nombreuses à vivre des violences, c'est qu'ils sont nombreux à en perpétrer.

C'est l'angle mort. Le non-dit honteux qu'il nous faut pourtant affronter si nous voulons que cela change :
- vous connaissez des agresseurs.
- vous en avez peut-être déjà été un.
- vous pouvez le devenir.

Je ne crois absolument pas en un être humain fondamentalement agresseur et un autre fondamentalement bon et parfait.

Il n'y a pas de monstres sur terre. Il y a des personnes humaines, commettant des agressions, parfois même des atrocités.
Quotidiennement commises à travers ce monde. Des violences, physiques, psychologiques, sexuelles. Par des humains sur d'autres humains, sur d'autres êtres vivants.

J'ai compris très jeune que "l'agresseur" couramment représenté dans l'inconscient collectif, n'est qu'un mythe. Je sais d'expérience qu'un être proche, aimant, de la sphère de la famille, au demeurant gentil, attentionné, généreux, et doté d'autres qualités respectables, peut se transformer en agresseur, commettre des agressions et s'arrêter, pour avoir pris conscience de la gravité de ses actions.

Je sais aussi que mon collègue de bureau, qui gère aimablement le CE et très serviable avec moi, a déjà mis du lexomil dans le verre de sa femme, pour tenter de la soudoyer à avoir des rapports sexuels, un soir où lui en désirait. L'histoire racontée paisiblement à la cafétéria, recueillant les rires bonhommes des collègues masculins, ne dit pas si une fois madame endormie, il a commis son agression, où s'il a su voir que c'était une violence. Mais avec moi, il est charmant, pour sûr. Jamais à m'en plaindre.

C'est aussi celui qui ne respecte pas le « non », pourtant répété, sur un sujet anodin et se vexe de surcroît qu'on ose perdre patience.
S'il ne sait pas respecter le NON maintenant, à quel autre moment de sa vie, il n'entend pas le NON ?

C'est encore ce pote cool qui joue dans un groupe et qui a violé une amie, mais que tout le monde trouve « charmant » en soirée et qui passe dans mes story instagram un jour sur deux.

Je n'ai aucun mal à imaginer la plus grande des stars et personne vénérée comme un agresseur, si un ou plusieurs témoignages concordant dénoncent des faits. Aucun. Comme je n'aurais aucun mal à suspecter mes proches, même les plus aimés, si on venait à me raconter des faits qu'ils auraient perpétrer.


J'estime que chaque personne est capable du pire, dans un environnement l'y encourageant, lui inculquant un sentiment de supériorité, s'octroyant des droits sur celles et ceux jugés plus faibles, et le protégeant une fois les actes commis. La culture du viol en somme.

C'est la vision fausse et malhonnête du « monstre » agresseur qu'il faut cesser d'avoir.
Ce besoin de croire qu'un être est fondamentalement mauvais. Fondamentalement agresseur et ne passe son temps qu'à assouvir sa violence.

Laisser perdurer cette idée fausse, c'est continuer à blâmer des créatures inexistantes. Or les faits, eux, montrent bien que les agresseurs existent. Chacun.e qui a connu des faits de violences, sait bien, qu'il s'agissait d'un être humain en face.

À toi qui m'a agressé, en octobre, tu as été un agresseur. Ce soir là, dans cette situation, face à mon corps et mon intimité, tu as été un agresseur.
Le lendemain tu étais peut-être le bon pote de quelqu'un et la semaine d'après le gentil fils qui range le lave-vaisselle. Mais ce soir là, tu as été un agresseur.

Je veux que tu le saches et que tu le reconnaisses. Ce que tu nommes « geste déplacé et lamentable » est une agression.
Seulement quand tu seras en capacité de reconnaître cela et comprendre, de fait, que les agresseurs dont nous nous plaignons depuis tant de siècles, mais plus vocalement depuis octobre 2017, c'est toi par moments, mais aussi lui par moments, et l'autre là bas et son voisin, alors seulement là, on pourra commencer à entrevoir une compréhension et une amélioration des agissements.

Tant que tu penseras qu'il faut être par essence un agresseur, que toi ce ne sont que des gestes "déplacés", les milliers de « regrets et de pardons » (pardons qu'au passage, tu te donnes seul) sont complètement inutiles et ne font qu'ajouter à ma colère, sans changer la réalité que tu as déjà agressé, et que peut-être, tu recommenceras.

Je finis cette lettre ouverte, par m'en expliquer, car l'acte de me bloquer, une fois ce piètre message envoyé sur la plateforme sociale, ferme la possibilité de lancer un dialogue même tardif et montre à quelle point la prise de responsabilité se veut partielle et malhonnête.
Un monologue, une auto-absolution, puis il disparaît, la technologie aidant, le cœur plus léger, sans autre conséquence.

Sans autre moyen d'apporter une réponse à ce message si pleutre, la voici donc ici, en espérant qu'elle fasse réfléchir.

 

 

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