Le 3 janvier dernier, alors que Caracas se réveillait en pleine nuit sous le bruit des explosions et que le (très) contesté président du pays, Nicolás Maduro se faisait enlever par l’armée des États-Unis, au prétexte de l’exécution d’un mandat d’arrêt à la juridiction visiblement mondiale, d’autres empochaient le jackpot. Ainsi, sur Polymarket, un·e utilisateurice récent·e de ce site de prédiction, empochait un peu moins d’un demi-million de dollars grâce à une « prédiction » sur la fin du pouvoir de Maduro au Vénézuéla.
Polymarket, et son principal concurrent Kalshi, sont des noms qui sont encore très largement méconnus en France, mais ils se rêvent en futurs centres financiers d’une nouvelle économie : celle des prediction markets. Présentés comme le futur de la bourse, ils sont le symptôme d’une économie financiarisée jusqu’à l’os où tout devient un objet de spéculation. En l’occurrence, dans les prediction markets, toute opinion, toute possibilité future peut devenir un objet de spéculation où les tradereuses en herbe peuvent parier sur tout et surtout n’importe quoi.
Les Predictions markets et la financiarisation de tout
Les inspirations des fondateurices de Kalshi et Polymarket (d’un côté Tarek Mansour et Luana Lopes Lara, de l’autre Shayne Coplan) ayant mené à la création de leurs prediction markets sont diverses. De l’adhésion à la théorie de la sagesse des foules à la volonté de « disrupter » le milieu du pari en passant par un souhait de limiter la polarisation politique, leurs explications divergent selon ce qu’iels veulent présenter comme argument pour justifier l’adhésion à leur produit.
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Dans l’absolu, les predictions markets sont une combinaison d’un système économique proche de celui de la bourse et de celui des paris sportifs modernes. Dans le second système, les utilisateurices peuvent parier sur tout et n’importe quoi dans le cadre d’un évènement sportif : de qui va gagner à un match à combien de paniers de basket un joueur spécifique va-t-il marquer avant le 3ème quart-temps. Et ces paris se font sur la base de côtes définies par le fournisseur du service de pari. Si l’objet du pari de l’utilisateurice s’avère exact, alors la personne remporte sa mise initiale multipliée par la côte. Et dans le cas contraire, le service de pari conserve la mise.
Pour les predictions markets, le système fonctionne différemment : les utilisateurices ne font pas des paris sur des côtes mais achète des « actions » valant « Oui » ou « Non » sur une question spécifique. Ces « actions » coûtent entre 1 centimes et 99 centimes et le prix est défini par la « probabilité » d’occurrence de l’évènement. Par exemple, sur l’image sous ce paragraphe, on peut voir qu’au matin du 7 janvier 2026, il y a 23% « de chance » qu’il y ait un nouveau governement shutdown aux États-Unis le 31 janvier. Cela veut dire que, dans le marché aux actions pour cette éventualité, les actions pour le « Oui » représente 23% des actions récemment achetées et échangées sur ce marché. Et lorsque ce marché se clôturera (le 31 janvier 2026 en l’occurrence) alors toutes les personnes ayant des actions pour la bonne occurrence (« Oui » s’il y a un governement shutdown et « Non » sinon) recevront 1 dollar par actions qu’iels possèdent et celles ayant des actions de la mauvaise occurrence ne recevront rien.
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Tout cela peut sembler compliqué, mais en somme l’idée est que les utilisateurices achètent des « actions » en fonction de ce qu’iels pensent va arriver et que s’iels « prédisent » bien, alors iels gagnent de l’argent. Et l’on peut même revendre ses « actions » pendant que le marché est encore ouvert, comme à la bourse. Donc à l’inverse des paris sportifs, les opérateurs de predictions markets n’empochent pas d’argent quand les utilisateurices perdent. Là, leur modèle économique diffère. Pour se financer, Kalshi empoche un pourcentage lors de certains dépôts de fonds par les utilisateurices sur leur compte, un montant fixe lors des retrait et un pourcentage sur chaque achat et revente d’action. Polymarket de son côté a eu l’idée innovante de ne pas se financer, l’entreprise fonctionne pour le moment entièrement à perte, ne pouvant tourner que grâce à celleux qui investissent dedans. À l’heure actuelle, la valorisation de ces deux entreprises est proche des 10 milliards de dollars chacune.
En résumé, les predictions markets sont une nouvelle de plateforme de pari en ligne qui applique un système de fonctionnement similaire à celui de la bourse où tout, ou presque, peut être sujet à pari. À titre d’exemple, sur Kalshi, on peut parier aussi bien sur la température maximale du jour à New-York ou Miami, sur les mots que va prononcer ou non Donald Trump lors de sa prochaine allocution ou encore sur le nombre cas de rougeole qu’il y aura aux USA en 2026.
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La vision du futur des prédicateurs des predictions markets
Mais ces predictions markets ne veulent pas se limiter à une existence en ligne où une base d’utilisateurices les feraient tourner en pariant sur tout et n’importe quoi. Aux États-Unis, le milieu du pari sportif a déjà réussi à s’intégrer au sport professionnel, malgré le fait qu’il n’est pas légal dans tous les États. Entre les paris mis en avant à la télévision en direct pendant les matchs, les équipes sponsorisées par les géants du secteur et la création de paris sur de très courte durées pendant les matchs, il est devenu impossible de suivre le sport sans y échapper. Et les predictions markets veulent imiter ce modèle, mais comme leur base de pari est infini, ils veulent que leur présence dans l’espace public soit elle aussi infinie, aussi bien en ligne que hors ligne.
C’est ainsi que Kalshi et Polymarket se présentent presque autant comme des espaces de spéculation que d’information. Kalshi par exemple s’est associé à CNN pour que CNN puisse utiliser les « prédictions » de Kalshi en direct dans leurs articles et leur couverture médiatique en continu. Le fondateur de Kalshi n’hésitant pas à dire que sur la politique, les « prédictions » sont plus fiables que des sondages et qu’à l’avenir, ces « prédictions » en question pourraient remplacer les sondages. Plus de questions de méthodologie, de construction de l’échantillon, d’ajustement des résultats en fonction de critères démographiques, etc. À la place, un pourcentage qui indique la proportion de tradereuses en herbe qui pensent que telle ou telle personne va remporter une élection.
Et les arguments pour justifier cette volonté de changement sont claires : la théorie de la sagesse de la foule et une absence de biais fantasmée. Et les deux sont motivés par la même raison : l’argent. D’une part, les utilisateurices de Kalshi parieraient de manière entièrement non-biaisée car iels seraient motivé·es par l’appât du gain. Ainsi, peu importe les opinions politiques des personnes, elles ne parieraient qu’en fonction de ce qui est le plus probable en fonction des informations disponibles. Et justement parce que ces personnes ont un intérêt économique à bien « prédire » les choses, cela ferait qu’elles seraient particulièrement fiables et informées car on suppose que s’iels parie sur quelque chose, alors iels doivent bien s’être activement renseigné dessus. Et étant qu’elle représente un nombre important de personnes supposément informées, alors leurs « predictions » seraient éminemment fiables.
Et cette idée que les tradereuses seraient particulièrement informé·es et fiables est même gamifiée sur les sites de Kalshi et Polymarket. Pour chaque compte, le nombre de marchés qui ont été « remportés » par les utilisateurices sont comptabilisés comme un nombre de prédictions réalisées. Et l’on peut carrément voir le classement des utilisateurices qui font le plus de « prédictions » correctes dans chaque catégorie de pari. Et c’est quelque chose que les fondateurices de ces entreprises mettent régulièrement en avant. En écoutant des interviews, podcasts, conférences et autres interventions de ces dernier·es pour écrire ce billet, j’ai par exemple pu entendre les fondateurices de Kalshi, Tarek Mansour et Luana Lopes Lara, citer dans différentes interventions l’exemple du meilleur trader en inflation du site (qui serait un gars du Kansas très bon pour prédire l’inflation en lisant les infos) ou de météorologistes devenu·es « traders en météo » qui gagnent de l’argent en prédisant la météo. Ce qui doit être plus simple quand on travaille directement dans le secteur en charge de prédire la météo.
Et c’est aussi ça que ces dirigeant·es d’entreprise cherchent explicitement à faire, impliquer les gens en leur promettant la financiarisation de leur passion. À travers leurs interventions, iels disent toujours vouloir que leurs predictions markets deviennent des outils de la vie de tous les jours. Iels disent même utiliser Kalshi et Polymarket comme source d’information, considérant que regarder les courbes de probabilité et lire la section commentaire présente dans chaque « marché » revient à s’informer sur les actualités de manière sérieuse. Leur activité sur Twitter reflète cette vision informationnelle de leurs plateformes, leurs tweets reprenant constamment la forme de dépêches ou de « breaking news ». Leur vision idéale de l’usage de ces prediction markets, c’est que, tous les jours, un maximum de gens y aille pour suivre les infos et parier sur quelques marchés comme on irait consulter des Reels Instagram ou des vidéos sur Tik Tok aujourd’hui. La seule différence : une implication financière continue, une machine à créer de l’addiction au jeu plus puissante que tout ce que l’industrie en ligne a pu créer ces dernières années.
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Aujourd’hui, leurs marchés populaires ont à voir avec la politique, le sport et les passions des tradereuses en herbe en ligne comme parier sur le cours du Bitcoin ou la sortie de la prochaine version de ChatGPT. Mais leur futur idéal impliquerait des marchés pour tout, tout le temps, pour que tout le monde puisse y participer. Après tout, on peut déjà spéculer sur les cartes Pokémon alors pourquoi ne pas spéculer sur la potentielle spéculation future des cartes Pokémon ?
Les limites sont très peu nombreuses. Kalshi a mis d’entrée de jeu des limites comme l’interdiction de créer des marchés sur des évènements néfastes que tout le monde peut influencer (les feux de forêts par exemple) ou sur les guerres. Mais dans les faits, ces règles sont très poreuses et facilement contournées. À l’heure où j’écris ce billet, il y a plusieurs marchés ouverts sur quel sera le prochain pays envahi ou agressé par les États-Unis cumulant plusieurs millions de dollars. Quant à Polymarket, leurs règles sont encore plus inexistantes et on peut trouver des paris journaliers sur est-ce que Israël va bombarder ou non le Liban chaque jour et un peu moins d’un million de dollars est parié chaque jour sur ce sujet.
La monstruosité économique à venir
Les predictions markets ne sont pas réellement une nouveauté et ils ne sont jamais que des systèmes de pari qui se perçoivent comme plus malin qu’ils ne le sont. Ils ont déjà existé par le passé et Tarek Mansour aime à le rappeler quand il est interrogé sur l’origine de son intérêt pour le sujet. Selon lui, les predictions markets ont déjà eu un cours âge d’or aux États-Unis : juste avant la Grande Dépression en 1929. Le crash ayant ensuite entrainé des vagues de régulations du secteur financier qui ont éliminé les predictions markets naissants. Mais lui se vante d’avoir réussi à naviguer la régulation pour permettre la résurrection des predictions markets. Car c’est là la différence centrale entre Kalshi et Polymarket. Le premier opère de manière entièrement légale aux États-Unis alors que le second était banni du pays jusqu’à il y a peu du fait de son absence de respect des lois étasuniennes. Mais le retour au pouvoir de Trump a été une aubaine pour Polymarket et l’administration Trump a activement aidé l’entreprise à obtenir un droit de pratiquer ses activités aux États-Unis. Ce qui est peu étonnant, étant donné que Donald Trump Jr. est conseiller aussi bien auprès de Kalshi que de Polymarket et qu’il a investi des millions dans les deux entreprises. Un conflit d’intérêt aussi transparent que peu risqué légalement dans une administration présidentielle qui expose ses conflits d’intérêts comme des trophées de chasse.
Mais la politique n’est pas nécessairement le sujet d’expertise des promoteurices de ces plateformes. Tarek Mansour persiste notamment à répéter que les predictions markets sont une solution pour régler la question de la défiance envers les médias et de la polarisation de la société étasunienne. Pour lui, avec les predictions markets, il n’y a pas vraiment de raisons de se battre sur des bases idéologiques, il suffit de regarder les prédictions à venir parce qu’elles sont la chose la plus proche de la vérité. Et selon lui, elles sont proches de la vérité uniquement parce que les gens ont un intérêt financier à avoir raison et à s’éduquer sur les sujets pour avoir raison. Donc pourquoi s’engueuler sur la politique et ce que l’on voit comme moral ou non si des gens parient de l’argent pour nous dire ce qui va arriver ?
Le tout posant évidemment la question du délit d’initié ou comment empêcher des gens de parier sur des évènements dont ils connaissent l’issue à l’avance. Par exemple, comment se fait-il que quelqu’un ait parié 32 000$ sur l’enlèvement de Maduro la nuit de son enlèvement par l’armée étasunienne ? Ou de manière plus générale, on peut prendre tous les paris sur la date de sortie d’une mise à jour de Gemini ou de ChatGPT. Il y a des gens qui ont cette information, qui la connaisse parfois des semaines voire des mois à l’avance, comment les empêcher d’en profiter ? Eh bien, pour faire simple, Mansour et Coplan ont la même réponse : le délit d’initié est illégal, il ne faut pas le faire et promis on va développer quelque chose pour le détecter, un jour. Et en attendant, impossible de l’identifier. D’autant plus que ces plateformes permettent des dépôts et retrait en cryptomonnaies rendant presque impossible l’identification des personnes derrière les comptes. S’ouvre alors un système fantastique dont peuvent profiter des personnes riches et influentes, qui ont accès à des informations spécifiques et qui peuvent parier dessus à volonté sans être détectées ou prendre de risque.
Mais au-delà du fait que les predictions markets sont encore une façon pour celleux qui sont déjà riches de le devenir toujours plus, le principal danger touche les petit·es parieureuses. Les paris sportifs sont déjà connus pour être un outil de prédation envers les classes populaires. Les publicités et l’image qu’ils essayent de se donner visent généralement à attirer des personnes au faible pouvoir d’achat et avec peu de perspectives d’ascension sociale en leur promettant de régler leurs problèmes d’argent et de se mettre à l’abri financièrement. En plus de ça, aux États-Unis, le fait que les plateformes de paris sont structurées de manière à encourager et à exploiter l’addiction des utilisateurices est très documenté. En rajoutant à ça la possibilité de parier sur tout et en créant une incitation auprès des utilisateurices à ce qu’iels regardent toujours les predictions markets (pour revendre leur « actions », parier sur des marchés à court terme, « s’informer », etc.), ces plateformes ne feront que renforcer toujours plus les problèmes d’addiction et d’endettement de milliers de personnes. Le tout en remplissant les poches de celleux assez riches pour exploiter le système et/ou assez informé·es pour tourner le système à leur avantage.
Et celleux à la tête de ces entreprises ne cachent pas leur volonté que leurs utilisateurices voient leurs plateformes la solution à tous leurs problèmes. Lors de sa participation à un podcast, Luana Lopes Lara suggérait que les personnes vivant dans des zones à fort risque de catastrophe naturelle (ouragan, tempête et tornades notamment) devraient, lors des saisons à risque, parier sur l’occurrence de ces catastrophes naturelles. Elle présentait cette option comme une forme d’assurance : si rien ne se passe, tant mieux (vous avez juste perdu votre argent) et si une tempête détruit votre habitation, vous pourrez utiliser les gains pour payer la reconstruction. C’est là une perspective aussi aberrante qu’inhumaine. Une réinvention de l’assurance en pire qui incite la population à parier sur le pire en espérant le meilleur tandis que d’autres personnes, non-impactées par ces questions, font du profit sur le malheur des sinistré·es.
Et si les États-Unis ne vont pas échapper à la vague des predictions markets, tout du moins pas sous Trump, l’Europe doit s’en prémunir. Si les médias étasuniens se mettent à intégrer les predictions markets à leur couverture médiatique, il nous faudra le savoir et approcher toutes ces informations avec encore plus d’esprit critique. Et l’Europe a un rôle de régulateur à jouer pour s’assurer que ni Kalshi, ni Polymarket, ni aucun autre de leurs concurrents, ne viennent polluer notre espace économique. Les plateformes de paris sportifs sont déjà un problème économique et de santé publique grandissant, nul besoin de rajouter une version dopée, et soutenue par Trump, de ces dernières.