Le mur invisible et l'autre pensée européenne

Contribution à un colloque au Sénat commémorant la chute du mur par un bilan historique, avec des intellectuels qui ont marqué cette époque. L'Est de l'Europe s'est adapté au modèle occidental sans critique majeure.La pensée dissidente de l'Est serait nécessaire pour faire face à la crise globale qui montre l'échec du système occidental et de sa construction européenne unilatérale

Pour le trentenaire de la chute du mur de Berlin, voici ma contribution à un colloque international organisé au Sénat il y a dix ans pour la même occasion. Non seulement cette critique des commémorations officielles et de l’interprétation dominante en occident n’a rien perdu de son acuité, mais son actualité s’est largement aggravée en dix ans.

La décolonisation de l'Europe pour surmonter les divisions Est-Ouest est plus urgente que jamais pour sauver non seulement l'intégration européenne, mais aussi la paix.

Voir aussi à ce sujet:

https://azonnali.hu/cikk/20190306_manifeste-pour-une-reunification-ecologique-de-l-europe-ou-comment-ne-pas-rendre-l-ecologie-europeenne-plus-credible

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LE MUR INVISIBLE

ET L'AUTRE PENSÉE EUROPÉENNE

-la pensée dissidente d'Europe Centrale aujourd'hui-

 

L'Europe commémore la chute du mur de Berlin comme un acquis historique. D'abord la Hongrie aurait ouvert une brèche dans le rideau de fer, puis la fameuse chute du mur aurait opéré le grand changement réunifiant l'Europe. Ce que le discours officiel appelle la construction européenne me rappelle tout de même un peu ce qu'on appelait chez nous "la construction du communisme" autrefois. On omet de poser la question de fond: a-t-on vraiment aboli ou supprimé le mur de la division Est-Ouest? Car la démolition d'un mur ne signifie nullement sa disparition. Ses décombres continuent à nous encombrer, et, en commémorant sa chute, on remémore le mur non seulement comme une chose du passé, mais aussi comme quelque chose qu'on devrait garder en mémoire, et donc comme présent. Il ne s'agit donc pas de la chute du mur, mais plutôt de son échéance.

Ce fameux mur, qui nous échoit ainsi, est d'autant plus gênant qu'il a été démantelé d'un seul côté seulement (à savoir du côté de l'Est), ce qui signifie qu'il est devenu invisible en tant que mur existant et auquel on continue à se heurter quand on vient de l'Est, au sens économique, idéologique et politique.

Il se trouve que j'étais en Pologne au moment du 25e anniversaire de Solidarność, quand Lech Wałęsa a déclaré solennellement: c'est l'Europe Centre-Orientale qui a opéré le grand changement libérant et réunifiant l'Europe, à ses risques et périls. Dans ce changement les intellectuels ont joué un rôle décisif. Mais qu'en est-il de l'autre partie de l'Europe? Qui oserait dire que plus personne ne nous traite d'Européens de seconde zone aujourd'hui? Et surtout, qui a jamais affirmé publiquement que l'Europe occidentale devrait suivre quoi que ce soit comme un modèle qui viendrait d'Europe Centrale? Trouvons un seul exemple stratégique, et on pourra parler de réunification de l'Europe de manière crédible. Pour ma part, je vais proposer modestement un exemple, qui me paraît important: le modèle intellectuel centre-européen qu'en français on rend assez malaisément par "intellectuel dissident". Chez nous, on dit "másként gondolkodó", c'est-à-dire "celui qui pense autrement". La tournure ne manque pas d'ironie, dans la mesure où "penser autrement" signifie tout simplement penser dans un système où la pensée unique qui suit massivement le modèle dominant revient à ne pas penser du tout.

Personnellement, je suis très reconnaissant à ma famille, à notre entourage intellectuel autant qu'à l'histoire de m'avoir élevé dans cet esprit de penser autrement qui implique une revendication de liberté viscérale et, par principe, incorruptible.

Il ne s'agit pas de l'esprit critique que l'on cultive volontiers en France. Car l'esprit critique entretient un rapport dialectique avec son objet. Mais l'esprit dissident pense autrement toujours déjà, il ne se contente pas de critiquer ce qu'il exclut par son être même. Car il ne suffit pas de critiquer un totalitarisme pour y survivre, il faut en être dissident de fond en comble, de part en part et absolument. Nous autres européens dits de l'Est avons appris à lire entre les lignes avant même de lire les lignes. Il était d'emblée hors de question de nous aligner, avant même la confrontation concrète au système. Notre pensée dissidente est donc la praxis intellectuelle par excellence pour faire face à toute forme de totalitarisme, qu'il soit de type soviétique ou occidental, sans parler du totalitarisme de type fasciste. Ne pensez surtout pas, chers amis d'Europe de l'Ouest, que je cesserai de penser autrement après ce qu'on a appelé, assez rapidement, changement de système chez nous. On ne devient pas dissident sous influence et on ne cesse jamais de l'être, c'est une orientation intellectuelle quasi innée ou congénitale. En fait, on dirait plus proprement congéniale. En effet, sous un régime ouvertement totalitaire, chaque intellectuel digne de ce nom se devait d'adopter chez nous une indépendance d'esprit propre au génie d'une société disons "normale". C'est, en effet, le propre du génie de penser autrement d'une manière aussi radicale, dans une indépendance farouchement absolue par rapport au monde entier. Toutefois, dissidence ne veut pas dire solitude, mais, bien au contraire, une communion intellectuelle très forte avec d'autres dissidents qui pensent autrement - comme nous. Nous avons ainsi créé un modèle intellectuel de résistance et de persistance qui s'est avéré efficace contre tous les totalitarismes, du nazisme au communisme stalinien, mais qui est non moins efficace contre le totalitarisme de type occidental, qui se confond aujourd'hui avec la globalisation ou le capitalisme mondialisé, dans la mesure où celui-ci se présente comme système économique ou comme idéologie désormais sans rivale, et donc … comme pensée unique.

 

Aussi étrange que cela paresse pour vous, j'estime que les dissidents d'Europe Centrale sont aujourd'hui les héritiers légitimes des libres penseurs des Lumières et ce modèle intellectuel permet de relever les principaux défis idéologiques du troisième millénaire, à commencer par les défis de la crise écologique. Les richesses économiques et civilisationnelles accumulées en Occident ne permettent guère de résoudre une crise qui résulte précisément de leur accumulation forcée, de l'extrême concentration propre à la globalisation. Une pensée par principe plus pauvre et viscéralement anticolonialiste comme la pensée dissidente permet de mieux comprendre et traverser une telle crise globale. Dans la mesure où la mentalité propre à la civilisation occidentale est intrinsèquement dominatrice et colonisante, elle n'est pas la solution, mais bien plutôt le problème lui-même, elle ne permet guère de se libérer d'une attitude qui reste au fond la sienne. Or, la pensée dissidente est une pensée de survie face à toute domination totalitaire globalisante par les ressources internes de la liberté humaine. Non pas par un prétendu individualisme, mais par les ressources naturelles de la personnalité, par la force de l'intégrité de la personne.

 

En une vingtaine d'années l'économie et la société ont tout à fait changé dans nos pays, mais que s'est-il passé dans l'autre partie de l'Europe pendant ce temps?1 L'Occident a savouré la victoire globale de son système contre le système soviétique. Pourtant un changement bien plus radical s'impose avec la crise écologique, mais l'Europe de l'Ouest est-elle préparée sur le plan intellectuel à ce changement? La pensée dissidente serait dans une meilleure posture à cet égard.

 

En Hongrie on se réfère communément au changement de régime intervenu il y a une vingtaine d'années en le qualifiant de "changement de système". Rien de plus trompeur pourtant.2 Certes, la Hongrie a changé de camp, avec les pays de l'ex-Comecon, mais le système socio-économique a-t-il si fondamentalement changé? L'illusion et -il faut bien le reconnaître aujourd'hui- la plus grave erreur des intellectuels qui ont opéré ce changement de régime et de camp était de s'imaginer qu'il suffisait d'abandonner le système soviétique et d'adopter l'économie de marché ainsi que la démocratie parlementaire avec le consumérisme occidental pour se retrouver dans le "meilleur des mondes possibles", dans le "monde libre". C'est seulement avec le changement de millénaire qu'on se rend compte de l'erreur historique qui nous faisait penser que la massive prolétarisation de la culture et les autres effets inhumains de la massification avec le culte stupide de l'industrialisation n'existaient que dans le système soviétique, alors que celui-ci n'était qu'une version moins sophistiquée et plus ouvertement barbare de la même industrialisation planétaire. C'était un capitalisme d'État moins efficace dans la production de l'illusion et par là même d'un dogmatisme totalitaire plus forcé, plus facile à reconnaître et donc moins dangereux dans l'ensemble que sa version occidentale.3 La manipulation des masses faisait partie de la propagande officielle et le pouvoir exigeaient ouvertement des intellectuels de se mettre à son service, ce qui se passe de manière bien plus complexe dans le système occidental. En même temps, malgré sa pécnocratie foncière, le système communiste a tout de même conféré un rôle éminent de leader aux intellectuels, qui a culminé paradoxalement en 89, à l'époque de transition, mais dans l'appareil des partis et dans l'élite qui dirigeait désormais le pays les intellectuels ont vite été remplacés par des technocrates ou par l'élite économique et leurs préposés. Les intellectuels avaient alors le choix de se recycler comme préposés représentant l'élite économique (souvent héritière en ligne directe de l'ancienne nomenclature communiste, notamment en ce qui concerne le niveau de sa culture) ou redevenir marginal, comme auparavant quand ils étaient dissidents.

 

En 56 la Hongrie a fait une expérience historique assez douloureuse concernant les promesses non tenues du "monde libre". Il conviendrait de réfléchir plus sérieusement sur l'analogie de cette déception historique avec la désillusion qu'on éprouve massivement aujourd'hui dans nos pays concernant les promesses de l'intégration européenne. Déjà en 56, la Hongrie et la Pologne ont fait un effort historique immense pour la réunification et la libération de l'Europe, mais les grandes puissances n'ont pas voulu changer le status quo de Yalta. L'Occident pas plus que l'Union Soviétique. Et n'oublions pas non plus que c'était Churchill et non pas Staline qui a parlé le premier de rideau de fer tombant et séparant l'Europe en deux camps opposés. Un discours qui constituait le rideau de fer au moins autant qu'il ne le constatait. L'Occident n'a pas seulement assisté "passivement" à la guerre froide et à la division Est-Ouest de l'Europe dont le mur de Berlin est devenu le symbole. Voilà pourquoi il reste largement insuffisant que l'Occident se contente de prendre acte de la réunification européenne en commémorant la chute du mur. Il faudrait encore libérer les esprits d'une certaine mentalité néocolonialiste supérieure, héritée de la guerre froide, qui fait que le mur de Berlin reste toujours là dans les têtes. Le financement de programmes d'échanges et l'organisation de tables rondes comme celle-ci peut beaucoup aider certes, mais cela ne suffit guère pour abolir l'inégalité de principe qui fait penser que le modèle occidental aurait vaincu le modèle soviétique et il doit donc dominer maintenant sans plus, sous prétexte de globalisation.

 

D'ailleurs, penser que la liberté, ou les libertés, puissent devenir un "acquis", c'est une paresse intellectuelle hautement dangereuse. Assez paradoxalement, la liberté reste toujours un devoir de renouvellement de notre être, un devoir d'être qui ne peut jamais devenir un simple acquis ou un "fait accompli". Quand on se l'imagine, cela donne lieu à des dérives totalitaires qui font que "liberté" et "monde libre" aient pu devenir des slogans de marketing et des mots d'ordre de guerres néocolonialiste.

 

L'industrialisation de l'économie et de la société mène structurellement à une "évolution" à terme totalitaire de l'État par la concentration extrême des masses et du pouvoir. C'est surtout du point de vue écologique que nous devons nous rendre à l'évidence aujourd'hui: toute société industrialisée adopte un modèle de développement totalitaire qui implique l'exploitation sans merci des ressources naturelles et, globalement, la colonisation de la biosphère. C'est dans ce cadre que le néocolonialisme intrinsèque au néolibéralisme prend tout son sens. Les pays industrialisés plus riches exploitent les pays pauvres du tiers monde pas forcément par méchanceté, mais en suivant l'inertie de l'exploitation des ressources propre à toute société industrialisée. En effet, toute forme d'industrialisation signifie la colonisation de son environnement naturel et social, ce qui implique une concentration de pouvoir intrinsèquement impérialiste. La conquète et la domination sans cesse croissante de nouveaux marchés que le capitalisme appelle modestement son "expansion" est synonyme de développement dans ce modèle industriel. 4

 

C'est d'ailleurs assez étrange qu'on parle de capitalisme à ce sujet. Comment appeler capitaliste un système qui dévore son capital de vie, c'est-à-dire ses principales ressources naturelles qui constituent ses conditions de croissance et de vie à long terme? Un tel système s'avère plutôt anticapitaliste et devrait être désigné de la sorte. Cet exemple illustre assez bien à quel point la crise écologique globale implique un changement radical dans notre vision du monde.

Je prends un autre exemple tout aussi simple: dans les médias on parle couramment d'antiglobalistes pour désigner les écologistes ou altermondialistes qui essaient de défendre les intérêts de notre globe terrestre, alors que la logique du terme impliquerait le contraire: la défense du globe devrait s'appeler globalisme et toute activité menaçant l'intégrité de notre globe devrait être qualifiée plus logiquement d'antiglobaliste… Il est grand temps de se rendre à l'évidence qu'il existe un seul système qui fonctionne effectivement comme système global et comme globalisation sur terre, et c'est l'écosystème planétaire, notre biosphère. Les cycles et les lois de la nature constituent l'unique système proprement global de notre globe terrestre. C'est assez dérisoire quand la terminologie dominante s'acharne à appeler globalisation un modèle économique et social qui tente d'aller foncièrement à l'encontre de notre écosystème, alors que ce dernier reste toujours, je répète, le seul système de globalisation réel sur cette planète.

 

En tant que libre-penseur né, le dissident n'acceptera aucune globalisation de la pensée. Il ne suivra jamais non plus une mise au pas idéologique, par exemple du type gauche-droite. C'est encore un avantage décisif pour le troisième millénaire, car il reste radicalement impossible de repenser le modèle économique et social de la civilisation occidentale qui a mené à cette impasse tant qu'on suit les schémas du passé, notamment les réflexes idéologiques gauche-droite. Ce que la gauche a revendiqué comme progrès s'est avéré tout aussi désastreux sur le plan écologique que les valeurs civilisatrices que la droite entendait conserver.5 La division gauche-droite fait partie du paradigme politique de l'ère industriel qui se termine à notre époque.

Si l'idéal de la liberté du monde a un sens et s'il y a jamais eu quelque progrès dans les libertés, cela signifiait l'élargissement progressif du monde libre de quelques privilégiés en principe à l'ensemble de l'humanité. Aujourd'hui la crise écologique nous force à reconnaître de plus en plus radicalement la nécessité de défendre les droits d'autres formes de vie dépassant largement l'égoïsme humain. Si bien que l'humanisme classique restreint à notre espèce s'avère désormais un humanisme ancien régime largement insuffisant, car on ne respecte guère la liberté du monde en asservissant sans merci toute autre forme de vie terrestre pour notre confort et pour assurer nos libertés consuméristes, tout cela au nom d'une prétendue supériorité des races humaines qui ressemble tout de même étrangement à la doctrine de supériorité fasciste, si bien qu'il faudrait parler de fascisme écologique au sujet des démocraties d'aujourd'hui. Élargir le cercle des libertés au monde entier s'impose donc si l'on veut vraiment résoudre la crise écologique et vivre en harmonie durable avec les autres formes de vie terrestre. Il faudra bien penser désormais à une déclaration universelle des droits du monde élargissant la déclaration des droits de l'homme.

 

Si l'Europe a encore une chance historique, une opportunité à saisir, ce serait de relever les défis intellectuels de la crise globale et devenir leader de la lutte écologique sur la scène internationale. Par la propagation de la modernisation, l'Europe porte la responsabilité historique de cette crise globale qu'elle devrait d'abord reconnaître pour pouvoir envisager une issue positive. Mais la situation intellectuelle de l'Europe semble encore bien loin d'une telle renaissance culturelle, qui nous permettrait d'envisager s'il existe une vie après l'industrialisation. Avant de franchir un tel pas décisif sur le plan intellectuel global, nous nous heurtons déjà à nos murs historiques invisibles, à commencer par ce fameux mur de Berlin, encore et toujours symbole de la division de l'Europe.

 

Car l'Europe est encore divisée dans sa culture. On pensait que la culture européenne nous unissait et qu'il suffisait de trouver une forme d'unité administrative pour la compléter, mais c'est le contraire qui semble émerger aujourd'hui: une union administrative sans réelle union culturelle. L'intégration européenne reste unilatérale et partielle tant qu'elle signifie seulement la mise au pas de l'Est. Il faudrait reconnaître enfin dans cette intégration unilatérale l'héritage de la guerre froide. Ce n'est pas la victoire globale de l'Occident qui peut y mettre fin, mais, bien au contraire: la reconnaissance du fait qu'il s'agit là d'une guerre globale sans merci contre la nature que la civilisation occidentale prétend par principe soumettre et dominer. Ce que nous appelons agriculture, par exemple, est une guerre chimique et biologique contre la nature et contre le renouvellement naturel de ses ressources. Ce que nous appelons urbanisation ou industrie du bâtiment est l'invasion de la terre par la destruction massive de l'environnement. Et ainsi de suite.

Ce n'est pas seulement le système soviétique qui poussait l'industrialisation de l'économie et de la société à l'extrême, le capitalisme de type occidental poursuit au fond les mêmes objectifs et par les mêmes moyens techniques. En ce qui concerne le culte de l'industrie et de la technicisation, même leur idéologie s'avère fondamentalement identique. Dans la poursuite de cette guerre totale contre la nature (celle de l'extérieur, mais aussi contre la nature humaine) dans les deux camps idéologiques apparemment opposés on retrouve le même combat. De même que dans le cas de l'opposition gauche-droite, d'ailleurs.6

 

La prétendue victoire du système occidental contre la variante soviétique de la même industrialisation planétaire se découvre maintenant comme l'échec global de la société industrielle et comme une immense défaite écologique. Le capitalisme propre à la civilisation occidentale se heurte désormais à un adversaire bien plus puissant que le prolétariat ou le parti communiste, à un adversaire qu'il ne pourra jamais vaincre par principe, puisqu'il s'agit de l'écosystème, de la nature qui reste aussi, malgré tout, la sienne. Oui, "c'est la lutte finale", pour reprendre cette tournure historique, mais qui prend aujourd'hui un autre sens, un sens radicalement écologique.

 

 

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NOTES:

1 Aucun bouleversement de ce genre, pas de prise de conscience décisive pour changer fondamentalement le consumérisme planétaire propre la civilisation occidentale.

2 Et rien d'étonnant aussi à ce qu'on conclut généralement à l'inaboutissement de ce "changement de système".

3 On parle d'univers orwellien au sujet du communisme à tort et à travers, mais au prix d'oublier que l'auteur n'a jamais mis les pieds en URSS. En revanche, il était officier de la police coloniale britannique est son premier livre est consacré aux atrocités commises à son service en Birmanie... Ce qui a inspiré et motivé toute la carrière littéraire d'Orwell était donc l'univers orwellien dont il a fait l'expérience au sein du monde occidental et à son service dans les colonies. Toute sa critique du monde totalitaire s'inspire donc de son expérience occidentale qu'on projette trop facilement au seul bloc communiste (même si celui-ci méritait largement une critique analogue). Les exemples sont légion: quelle serait, en effet, la différence entre la Novlangue (Newspeak) d'Orwell et le langage politically correct d'aujourd'hui? En quoi le Big Brother interactif, devenu également une série télévisée en Occident, serait plus anodin que celui décrit par Orwell?

4 Arrêter ce prétendu "progrès", ce développement industriel impérialiste de domination et donc d'exploitation croissante qui colonise son monde, impliquerait son arrêt de mort. (Néolibéralisme ou globalisation sont donc synonymes de néocolonialisme. Mais le colonialisme a pris un sens écologique spécifique.)

5 Les fameuses idées de progrès propres à la gauche ne sont pas plus durables mesurées à l'aune écologique que les valeurs traditionnelles de la droite.

6 Du point de vue écologique fondamentalement leur position revient au même et toute différence serait de style, d'accents différents, - des nuances. Quel gâchis de confondre d'ailleurs l'industrialisation forcenée avec la seule voie possible pour la civilisation occidentale sous prétexte de "modernité"… alors que cela épuise nos forces vives qu'on aurait pu et qu'on pourrait toujours employer plutôt à élaborer et à réaliser un modèle socio-économique basée sur la pérennisation (à la place de la modernisation industrielle) qui pourrait remplacer l'hypocrite "durabilité" des discours politico-médiatiques de l'époque. Il suffirait de se libérer enfin (mais définitivement) du préjugé que la civilisation industrielle et le consumérisme n'ont pas d'alternative. La moindre culture du passé ou de l'avenir en a été et en sera l'alternative.

De même, c'est un préjugé de croire que le capitalisme propre à la révolution industrielle a commencé par l'invention de la machine à vapeur et par la mécanisation de la production. On identifie trop rapidement les deux et on pense qu'il faudrait vivre sans machines comme à l'âge de pierre, si on veut maintenant "revenir en arrière". Rien de plus faux pourtant. C'est la massification de la production et la machinalisation des rapports humains qui a donné le coup d'envoi de la révolution industrielle. En Chine et ailleurs on a inventé bien plutôt des moyens techniques et des machines qu'on n'a jamais utilisés pourtant comme en Occident (du moins jusqu'à l'occidentalisation globale très récente de la Chine). Leur industrie navale était bien plus avancée, par exemple, quand une flotte chinoise s'est rendue en Afrique et ils n'ont pas eu l'idée de coloniser le monde. De même, ils ont inventé la poudre et l'ont utilisée comme feu d'artifice et non pas comme l'Occident. L'industrialisation propre à la modernité et à la civilisation occidentale ne dépend donc pas du niveau culturel dans les moyens techniques, mais d'une certaine mentalité d'expansion et d'une volonté de soumettre le monde environnant et la nature. Devenir "maître et possesseur de la nature" d'après le mot d'ordre d'un Descartes devenu apôtre de modernité. Aujourd'hui on voit l'impasse et l'échec total de cette voie sur laquelle on s'est engagé comme si elle était la seule voie possible. Remarquez: dans une guerre on observe toujours cet état d'esprit borné qui nous fait penser que la guerre n'a pas d'alternative.

 

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