La BCE risque-elle d'exploser en faisant face aux futures crises ?

L'Union européenne est la 2e puissance économique, mais sa Banque centrale (BCE) est en plein désarroi. Elle ne parvient plus à masquer son affaiblissement face à la crise de la Covid-19 et face aux actions de relance des autres pays du G7. Ne faut-il pas revoir ses objectifs et sa structure ?

La BCE est à la remorque de la FED et des conjonctures internationales. Après les plans de relance qui ont totalisé près de 6 000 milliards de dollars pour les États-Unis[1], 6 000 milliards de dollars investis dans l'économie des pays du G7 depuis un an[2], avec ses 750 Md€ de relance et uniquement 13 pays qui ont soumis leur plan à cette date[3], l'Union Européenne est à la traîne.

La BCE est la Banque centrale qui a le moins de marges de manœuvre… car ses taux d’intérêt sont déjà exceptionnellement négatifs et que la taille du bilan est déjà relativement importante. En effet, la taille du bilan de l’Eurosystème a dépassé 7 000 Md€ au début de 2021, soit plus de 60% du PIB de la zone euro[4]. C'est la FED qui apparaît comme la banque centrale qui dispose de plus de marges avec des taux directeurs les plus élevés et un bilan à 35% du PIB des États-Unis. La BCE a une politique monétaire limitée par rapport aux autres banques centrales et risque d'exploser si les membres ne revoient pas sa structure et ses outils.

Les dirigeants de la BCE et des Banques centrales européennes doivent avouer la vérité. Leurs politiques n'ont plus beaucoup d'effets positifs sur les relances. Elles ne servent qu'à accentuer les bulles spéculatives et augmenter la bourse compte tenu de la croissance de la masse monétaire. En 2008, pour sauver l'économie, la BCE abaisse son taux directeur jusqu’à zéro et injecte beaucoup de liquidités. Aujourd'hui elle se trouve bloquée, les taux ne peuvent plus changés[5]. Sa principale réponse pour limiter les dommages économiques causés par la pandémie est le rachat de dette souveraine avec le programme d'achats d'urgence pandémique (PEPP)[6]. Certes la BCE a opté pour une politique de taux négatif, mais il est difficile d’imaginer que les taux directeurs puissent plonger trop loin en territoire négatif et que son bilan peut grimper indéfiniment[7].

Les taux négatifs de la BCE sont un défi persistant pour les banques. Ils ont coûté 8,5 Md€ aux banques européennes en 2020[8]. Les taux négatifs sont comme une supernova qui va exploser (William H Gross, gestionnaire du fonds PIMCO, plus gros fond obligataire mondial[9]).

Le "doom loop" ou le cercle vicieux[10]. C'est une spirale négative qui peut se produire lorsque la BCE et les banques, ici françaises, détiennent beaucoup d'obligations souveraines sur la France et que la France est obligée de renflouer ses banques. Les banques françaises totalisent 923 Md€ de dettes sur l'État français et les administrations publiques[11]. La BCE détient 417 Md€ (via la banque de France) d’obligations de l’État français[12]. Ce qui est dangereux, c'est que la BCE rachète aujourd'hui au moins 50% des OAT émises par la France, quelques jours après leurs émissions sur le marché secondaire.

La BCE ne peut pas financer directement le déficit public en créditant dans ses livres le compte détenu par un État de la zone euro. Cette pratique est interdite depuis la création de la zone euro.

La BCE ne peut pas créer de la monnaie comme les banques commerciales. En plus, elle ne peut pas pratiquer la "monnaie hélicoptère" comme peut le faire la Fédéral Reserve Bank ou FED aux États-Unis, expression imaginée en 1969 par l’économiste américain Milton Friedman pour qualifier le versement direct et sans contrepartie de monnaie centrale aux ménages (ou aux entreprises) pour soutenir l’activité.

La BCE ne peut pas annuler les dettes des États achetées par ses programmes de rachats des titres. Pour ou contre l'annulation de cette dette qui devient colossale, le débat enfle entre les économistes. La BCE reste opposée : c'est inenvisageable et serait une violation du traité européen qui interdit strictement le financement monétaire des États[13].

La BCE a un très faible capital. Elle est dotée d'un capital initial de 5 Md€ et, en cas de besoin, ce montant peut être augmenté par décision du conseil des gouverneurs dans une limite de 5 Md€. A titre d'information, fin 2019, la BCE détenait 250,4 Md€ de titres à des fins de politique monétaires avec un capital de 7,7 Md€[14].

La BCE, forcée, adopte le contrôle de la courbe des taux[15][16] (YCC). Sous ce contrôle, la BCE peut viser un taux à plus long terme et s'engagerait à acheter suffisamment d'obligations à long terme pour empêcher le taux de dépasser son objectif. Ce serait un moyen pour la BCE de stimuler l’économie et de rendre l’assouplissement quantitatif (QJ) plus durable. Mais l'expérience du Japon à partir de 2016 n'est pas concluante : Une baisse excessive des taux d’intérêt sur les très longues échéances pourrait entraîner une diminution des rendements, notamment sur les produits d’assurance et de retraite, ce qui peut avoir un impact négatif sur l’activité économique sous l’effet de la détérioration de la confiance H. Kuroda, gouverneur de la Banque du Japon[17].

La BCE manque de réserves en devises (une épargne de précaution). La BCE est unique, c'est la seule banque centrale responsable de la politique monétaire de 19 pays européens. La BCE manque pourtant de soutien des pays membres pour augmenter ses avoirs en devises (53,1 Md€ fin 2019 en USD, JPY et CNY) et pratiquer un Droit de tirages spéciaux (DTS) comme le Fonds monétaire international FMI (190 membres). Une émission de cet actif constitué d'un panier de cinq devises (USD, Euro, CNY, Yen, Livre Sterling) est similaire à l'impression de monnaie par une banque centrale et augmenterait substantiellement les liquidités des pays de la zone euros sans alourdir le fardeau de leur dette.

La BCE doit changer de théorie économique, changer de règles et devenir indépendante. L'indépendance de la BCE est essentielle à la réalisation de son objectif principal : le maintien de la stabilité des prix. La BCE qui vise un taux annuel d'inflation inférieur à, mais proche de 2 % à moyen terme peut-elle résister à l'imprévisible retour de l'inflation[18] ? Après l'épuisement de l'économie budgétaire pratiquée à la fin de la crise de 2008 et la limite de la politique monétaire pratiquée pendant la pandémie de la Covid‑19, il reste à la BCE le chemin d'une économie écosociale : écologique, sociale avec un financement citoyen pour sauver l'euro avec une forte croissance sans inflation.

[1] https://www.lematin.ch/story/jusqua-3000-milliards-de-prevus-dans-les-infrastructures-935956268688

[2] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2021/02/19/communique-final-des-dirigeants-du-g7

[3] https://www.euractiv.fr/section/affaires-publiques/news/thirteen-counties-have-submitted-recovery-plans-14-still-to-go/

[4] https://blocnotesdeleco.banque-france.fr/billet-de-blog/comprendre-la-croissance-du-bilan-des-banques-centrales

[5] https://www.capital.fr/entreprises-marches/13h45-la-bce-maintient-ses-taux-directeurs-1384512

[6] https://www.ecb.europa.eu/press/pr/date/2020/html/ecb.mp200604~a307d3429c.fr.html

[7] https://www.next-finance.net/Quelles-sont-les-banques-centrales

[8] https://www.latribune.fr/entreprises-finance/banques-finance/banque/les-taux-negatifs-ont-coute-8-5-milliards-d-euros-en-2020-aux-banques-europeennes-883072.html?xtor=EPR-2-[l-actu-du-jour]-20210423&_ope=eyJndWlkIjoiM2RmNGUxYmI4ZmU4MWFlZWZkNmUwMmMxMWMyYzBlOWQifQ%3D%3D

[9] https://www.pimco.fr/fr-fr/?showSplash=1

[10] https://www.swfinstitute.org/news/77844/what-is-a-doom-loop-in-the-context-of-economics

[11] https://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/la-banque-de-france-rejette-le-risque-de-doom-loop-en-france-1307755

[12] https://www.liberation.fr/checknews/2019/05/13/la-bce-detient-elle-25-de-la-dette-francaise-comme-l-affirme-melenchon_1725255/

[13] https://www.euractiv.fr/section/economie/news/pour-lagarde-bce-lannulation-de-la-dette-covid-19-est-inenvisageable/

[14] https://www.ecb.europa.eu/pub/annual/annual-accounts/html/ecb.annualaccounts2019~9eecd4e8df.fr.html#toc4

[15] https://www.labanquepostale-am.fr/eco-du-matin/la-bce-opte-pour-le-controle-de-la-courbe-des-taux?pageId=1020&morningId=719

[16] https://www.cgsp-silver-economy.fr/quest-ce-que-le-controle-de-la-courbe-des-taux

[17] Politique économique et monétaire du Japon, discours prononcé lors d’une réunion avec des chefs d’entreprises à Osaka, Haruhiko Kuroda, gouverneur de la Banque du Japon, 24 septembre 2019

[18] https://www.latribune.fr/opinions/tribunes/apres-le-franc-disparu-en-2002-l-euro-risque-t-il-egalement-de-disparaitre-877841.html

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