Détresse sanitaire, sociale et écologique dans un Iran toujours aussi isolé

Alors que la pandémie du coronavirus est devenue globale, l'Iran figure parmi ses premières victimes et ajoute donc à l'ébranlement socio-économique, la crise sanitaire. Pourtant aux prises avec des défis transnationaux comme l'écologie qui appellerait à une collaboration internationale, l'Iran reste plus que jamais au banc des nations dans une perspective impérialiste impulsée par Washington.

« Nous devons créer l'humilité et la supplication dans nos familles et dans nos chambres » a appelé de ses vœux l’Ayatollah Khameini le 9 avril dernier, la population iranienneen l’encourageant à prier à la maison lors du mois de jeûne musulman afin d’enrayer la propagation rapide du coronavirus touchant sévèrement le pays. La réaffirmation de cette mesure élémentaire de sécurité à l’approche du Ramadan, fait écho au nouvel an iranien du 20 mars dernier, Norouz, dont la célébration, ayant garnie les rues, avait suscité beaucoup de craintes. Situé au carrefour des civilisations sur la route de la soie, l’Iran a été rapidement un des foyers principaux de contamination du virus bien qu’il ne soit pas évident de connaitre les chiffres exacts de de victimes. Alors que le Gouvernement iranien annonce un peu moins de 5000 morts depuis le début de la pandémie, les media occidentaux relaient plutôt le double et le conseil national de la résistance iranienne en compte le triple. Une telle confusion dans une situation de crise sanitaire aussi aiguë a provoqué un appel d’ONG et d’association caritatives à une plus grande transparence de la part de Téhéran, notamment dans les media officiels. Fragilisé par un premier tour des législatives du 21 février dernier faisant la part belle aux conservateurs, le président Hassan Rohani doit à présent tenter de contenir la pandémie, tout en subissant les sanctions maximales américaines avec une économie souffrant d’une inflation galopante et d’un chômage dépassant les 12%. Sa décision du 11 avril dernier, appelant la reprise des entreprises à faible risque, éminemment et justement critiquée pour son inconscience sanitaire, traduit cependant l’étouffement économique et social du pays, sa situation écologique et carcérale, et interroge de nouveau la légitimité des sanctions américaines et le positionnement européen à leur égard.

I) Un isolement international subi alimentant le conservatisme et la crise économique

La sortie de l’accord de Vienne par Donald Trump en mai 2018, pourtant fruit d’un délicat compromis sous l’administration Obama, a mené à l’implémentation des sanctions les plus fortes de l’histoires, ce qui a largement contribué à la détérioration d’une économie iranienne déjà bien mal en point. L’impact de cet embargo a été singulièrement démultiplié par la soumission des Européens à cette diplomatie de la canonnière du dollar, dont l’efficacité est assurée par l’extraordinaire extra-territorialité du droit américain. L’Allemagne, la France et le Royaume, signataires européens de l’accord de Vienne avaient pourtant crée l’Instex, structure destinée à favoriser le commerce avec l’Iran en s’émancipant de l’utilisation de monnaie étasunienne. Fondée en janvier 2019, cette société a pourtant été longtemps d’une inutilité certaine, au détriment pourtant d’intérêts privés européens, soulignant de nouveau le manque d’indépendance des Européens sur les sujets géopolitiques. Enfin, face à l’impact de la crise du coronavirus en Iran, le vieux continent a enfin eu l’audace de s’affranchir quelques temps des sanctions transatlantiques. On peut cependant craindre que cela ne dure que le temps de la crise et ne reste limité qu'aux équipements médicaux.

La situation de l’Iran révèle pourtant, outre la pandémie, un ébranlement économique et social structurel. Le renforcement du pouvoir conservateur autour des Pasdarans, précipité par l’agressive position américaine donnant autant de grains à moudre à la propagande religieuse qu’elle décrédibilise le discours plus modéré de Rohani, est une tendance qui sera surement confirmée lors du second tour des législatives iraniennes reporté à septembre prochain. Bien que les représentations occidentales des dynamiques politiques animant la théocratie iranienne soient profusément simplistes, il est crucial de mesurer la centralité que peut occuper l’interventionnisme économique international dans le façonnage des politiques internes. En effet, les interventions militaires et impérialistes ont conduit le siècle dernier à un pillage en règle des ressources du territoire iranien tant au détriment de son équilibre social qu’écologique.  L’histoire particulière qu’entretient l’Iran avec l’Occident, remontant de la place centrale de la Perse achéménide dans l’imaginaire occidental au Grand jeu du XIXème siècle, en passant par l’influence européenne sur la modernité politique iranienne, suscite une interaction complexe entre ces deux espaces. Loin des peintures caricaturales souvent dépeintes aux heures de grande audience, une très grande majorité des Iraniens aspirent profondément à plus d’échanges avec l’Occident et à rompre le long isolement culturel et économique qui les sépare du monde depuis la Révolution islamique. L’incident des otages de l’ambassade américaine séquestrés par des étudiants révolutionnaires en 1979, notamment bâtie sur le ressenti de l’opération Ajax de 1953 qui avait vu la déchéance de Mossadegh orchestré par la CIA et le MI6, n’a pourtant jamais été digérée par les Etats-Unis dont la ligne politique place l’Iran au banc des nations depuis plus de 40 ans. Les exactions de Trump, conseillées par des évangélistes dans la droite ligne des Faucons de l’administration Bush, se placent sans grande surprise dans cet héritage manichéen qui ne laisse aucun répit à l’Iran et cherche à précipiter son effondrement interne en pariant sur la misère de sa population pour allumer la flamme d’une nouvelle révolution allant dans le sens des intérêts états-uniens. 

 

II) A l’ébranlement social s’ajoute une crise écologique d’ampleur, héritage d’un impérialisme exploitant

La grande difficulté dans laquelle est plongée l’Iran se traduit notamment par la situation carcérale qui a récemment été mise en lumière par l’expérience et le témoignage du sociologue Roland Marchal, libéré par Téhéran le 20 mars dernier. Arrêté pour atteinte à la sécurité nationale, collusion avec un Etat étranger, et activités anti-iraniennes dès son arrivée à l’aéroport, il décrira ensuite des interrogatoires surréalistes au sujet de son passé ou de sujets comme les gilets jaunes. Sa collègue de Sciences Po, Fariba Adelkhah, emprisonnée depuis plus de 300 jours est restée dans la prison d’Evin sa nationalité franco-iranienne compliquant largement le processus de libération. Outre les prisonniers français, la situation générale des prison iraniennes est très inquiétante. Diverses émeutes y éclatent, motivée par la peur de contracter le coronavirus, ce qui a conduit au meurtre de 36 prisonniers par des agents de sécurité selon un rapport de Amnesty International en date du 9 avril dernier. L’Etat iranien avait pourtant tenté désengorger ses établissements pénitentiaires par la libération d’environ 85 000 détenus au courant du mois de mars.

Entre les murs de la prison d’Evin, Roland Marchal a notamment croisé des militants écologistes et d’associations iraniennes engagées pour la sauvegarde de la Nature. La répression sauvage du régime envers les activistes écologistes, largement perpétrée par les Pasdarans lors des manifestations de novembre 2019, révèle l’épineuse question du dérèglement climatique en Iran qui s’accompagne d’une exploitation intensive des sols. La crise écologique qui dévaste déjà certaines zones comme Orumieh et en menace les autres, contribue à transformer peu à peu l’alarme environnementale en question politique de premier plan. La question de l’eau avait déjà causé des émeutes dans le Sud-Ouest du pays l’été dernier et a même acquis le pouvoir de Téhéran à négocier avec l’Afghanistan sunnite pour tenter de trouver une solution. Outre la sécheresse, les sols iraniens ont été largement appauvris, comme beaucoup au Moyen-Orient par le forage occidental de l’or noir. Cette exploitation transnationale a permis et permet toujours le pillage des ressources naturelles d’une nation par une autre. Il semble pertinent de rappeler que la nationalisation de 1953, tentative d’émancipation économique de l’Iran avait bel et bien mené au remplacement du premier ministre démocratiquement élu par un dictateur soutenu et soutien de la Maison Blanche. L’isolement international inique et permanent d’une République islamique farouchement opposée à la mainmise des Etats-Unis sur la région n’a donc rien de très étonnant.

 

Reste aujourd’hui la question cruciale du financement de l’Iran, nation étouffée par les sanctions les plus fortes de l’histoire, ébranlée par la crise sanitaire et sous la menace constante du défi environnemental. Dans le contexte pandémique, Téhéran a même demandé un prêt de 5 milliards de dollars au FMI, une première depuis 1960. Cet acte montre bien l’urgence économique et sociale dans laquelle se retrouve plongée le pays, impératif qui pousse le Président iranien à brusquer la fin du confinement pour ne pas ajouter plus de misère sociale à la crise sanitaire. Alors que les Européens commencent fébrilement à exploiter l’Instex, les Américains par la voix de leur Président continuent d’exprimer leurs inquiétudes face aux risques d’incursions iraniennes en Irak. Certains des faucons de Donald Trump y voient même une opportunité en or d’enfoncer le clou et de se débarrasser d’une théocratie nuisible aux intérêts de l’oncle Sam dans la région. Si on ajoute à cette vision impérialiste des affaires étrangères, la gestion parfaitement inégalitaire de la crise du coronavirus en interne, ce tableau devrait être suffisamment parlant pour que les puissances européennes réfléchissent avec attention au modèle de civilisation qui pourra se montrer le plus résilient face à la crise écologique et sociale à venir.

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