Interroger nos représentations du monde avec Hayao Miyazaki

Que faire pendant le confinement ? Visionner les fantastiques oeuvres du studio Ghibli est une riche idée. Diffusant des valeurs écologistes et féministes, ces films interrogent avec poésie nos représentations dominantes et questionnent le monde que nous souhaitons bâtir post-crise.

L’histoire du vieux continent est pavée d’épisodes de pandémie, plus ou moins funestes, dont le plus célèbre demeure la Peste noire de 1347, qui fut fatale à plus d’un tiers de la population européenne en 5 ans. De tels épisodes occupent une place de choix dans l’histoire des représentations, discipline visant à interroger l’histoire des mentalités afin d’analyser la perception du monde par ses habitants à une époque donnée. Contemporain de cette pandémie, l’écrivain florentin Boccace décrit dans le Décaméron les ravages de l’épidémie dans sa ville et le séjour à la campagne de dix jeunes citadins cossus fuyant Florence. Si ces derniers vivent une expérience utopique dans une demeure édénique, ce n’est qu’une parenthèse à l’extérieure de laquelle ne règne que le désordre social et la mort. Bien que la Peste noire ait durablement marqué la mémoire collective des Européens comme la manifestation d’un châtiment divin inéluctable, elle atteste aussi d’une résurrection, de la redécouverte des sciences de l’Antiquité. Florence est en effet le point de départ de la Renaissance, ère d’un nouvel humanisme qui remet à l’honneur la science, la philosophie et impulse une nouvelle représentation du monde.

Au 28 mars, Paris s’était déjà vidé d’un million d’âmes cherchant à échapper à la maladie et à la pollution de la grande ville. Un tel phénomène n’est pas sans rappeler le Décaméronet souligne l’ironie tragique de la circularité de l’histoire. Il semble en tout cas clair que les épisodes de cataclysmes sanitaires et écologiques, dans notre monde inéquitable, interconnecté et pillant aveuglément ses ressources naturelles, risquent fort d’être de plus en plus fréquents. La crise sans précédent de la biodiversité dans le monde, l’explosion des inégalités depuis les années 1990 et l’objectif de rester en dessous des 2 degrés étant presque enterré ou autant de facteurs d’instabilité chronique qui assurent un coût de l’inaction extrêmement élevé pour notre planète et pour ses habitants.

Bien que la crise du coronavirus ne soit évidemment pas comparable à la Peste noire en termes de taux de mortalité, elle place cependant le monde dans une situation inédite : la moitié de l’humanité est confinée fin mars et l’économie mondiale fonctionne au ralentie. Si nous voulons éviter que de tels épisodes constituent notre quotidien dans quelques années, il serait peut-être productif de mettre ce temps d’accalmie à profit afin de poser notre réflexion. Cette interruption brutale de notre routine, n’est-elle pas le moment opportun pour réfléchir au monde que nous souhaitons post-crise ? Une pause dans une réalité omniprésente afin d’identifier et marginaliser les aspérités de notre système économique et social ?

Construire une société plus résiliente suppose de réfléchir en amont à nos prismes de perception. Il est nécessaire de déconstruire certaines certitudes bien ancrées tel que le consumérisme, synonyme de liberté de choix et de réussite sociale. Travailler sur nos représentations, revient justement à se fixer un cadre de réflexion et à réfléchir à long terme, chose peu commune dans nos structures économiques. Pour tenter de caractériser les contours d’un nouveau système post-crise, pour essayer de faire preuve d’originalité dans la proposition d’un nouveau modèle, il est crucial de savoir penser hors-cadre et de s’éloigner quelque temps des conceptions pratiques.

L’œuvre d’Hayao Miyazaki, créateur de récits initiatiques tant poétiques que picaresques, est un monde où le rêve infiltre la réalité, porteur de valeurs riches de sens pour penser une éventuelle renaissance.

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Fondé en 1985 par Hayao Miyazaki et Isao Takahata, le Studio Ghibli est un studio d’animation japonais devenu célèbre à travers le monde grâce à des œuvres comme mon Voisin Totoro (1988) ou le Voyage de Chihiro (2001). Bien que destinés à un grand public, les films du studio Ghibli ne tombent pas dans les mêmes travers que beaucoup de grandes productions américaines. Au lieu de créer des films formatés et prévisibles, Hayao Miyazaki a cherché à diffuser des messages plus personnels et riches en sens écologique et social. Cette dissonance de valeurs, de représentation du monde, place le studio Ghibli comme une alternative grand public positive et un chemin vertueux à suivre pour les jeunes générations. Nausicaâ de la Vallée du Vent (1984) et Princesse Mononoké (1997) s’appuient par exemple sur une critique construite et sincère du réalisateur qui dénonce les dérives de notre civilisation, et cherche à faire évoluer les représentations du spectateur sur son propre rapport à la Nature. 

Nausicaä de la Vallée du Vent, 1984, Studio Topcraft. Nausicaä de la Vallée du Vent, 1984, Studio Topcraft.

L’histoire de Nausicaäfait ainsi référence à la maladie de Minamata, retentissant problème de santé qui saisit d’effroi l’opinion publique mondiale. Suite à l’installation de l’usine pétrochimique Chisso en 1907, la ville côtière sera victime des rejets industriels de tonnes de métaux lourds dont du mercure dans l’océan. Les conséquences de ce crime contre la Nature sont lourdes et plus de 900 décès, victimes d’intoxication, sont comptabilisés. Une conférence sera enfin organisée à l’ONU un siècle après la catastrophe pour tenter de responsabiliser les comportements sur le rejet du mercure. Se déroulant sous l’ère Muromachi (1333-1573), Princesse Mononoké est le théâtre concrétisant la lutte métaphorique entre des japonais déchirés entre leur avenir économique et leurs racines ancestrales. Il s’agit en fait d’une cinglante critique de l’industrialisation galopante du Japon d’après-guerre. Cette course effrénée au PIB se fait au détriment des ressources naturelles déjà limitées sur le territoire nippon. Princesse Mononoké et Nausicaä invitent ainsi à réfléchir sur le processus de destruction, en soulignant le décalage certain entre les raisons économiques court-termistes qui poussent les humains à saccager la nature, et le résultat irréversible de leurs actions. Constituée par des écosystèmes complexes et fragiles, la Nature se trouve peu à peu minée et rongée par la faute d’une poignée d’êtres humains prompts à asseoir leur intérêt propre.

Loin de s’enfermer pas dans un manichéisme appelant au rejet négatif, Hayao Miyazaki choisit de se placer sur la crête d’un affrontement, entre préservation de la Nature et progrès technique, à la recherche d’un équilibre que certains pourraient qualifier de développement durable. Le réalisateur japonais souligne en effet le courage de certains personnages qui pourtant dévastent la nature. Dans Princesse Mononoké, San, personnage éponyme du film s’oppose avec force à Dame Eboshi, cheffe du fortin des forges, qui dévaste la grande forêt et sa biodiversité, ce afin de nourrir ses administrés. Une partie d’entre eux sont des lépreux, parias ancestraux des sociétés, qui font ici référence aux malades de Minamata. L’artiste japonais y souligne l’importance de prendre en compte les fragilités sociales et économiques de certaines franges de la population, qui ne doivent pas payer seuls le prix de la transition écologique.

Princesse Mononoké, 1997, Studio Ghibli. Princesse Mononoké, 1997, Studio Ghibli.

Les forges de Dame Eboshi constituent ainsi un lieu où sont rescapés ceux qui sont généralement mis au banc de la société, que ce soit les lépreux cités plus haut ou bien d’anciennes prostituées qui actionnent les fourneaux. C’est de nouveau l’ambiguïté du progrès technique que l’on retrouve chez Princesse Mononoké. Les grandes forges sont très consommatrices en termes de ressources naturelles, mais servent à faire vivre une communauté fragilisée. La construction par exemple d’arquebuses légers pour qu’ils soient maniables par des femmes est en soit une source d’émancipation pour les protégées de Dame Eboshi. On remarque en outre que Miyazaki porte un regard plutôt positif sur Dame Eboshi, personnage énigmatique et courageux, qui exploite certes la Nature mais à des fins morales et raisonnées

Enfin, comme dans de nombreux films du studio Gibli, le personnage principal de Nausicaa comme de Princesse Mononoké est une jeune fille qui mène la lutte pour la sauvegarde de la Nature.  Dans un entretien avec l’écrivain Ryu Murakami, Hayao Miyazaki justifie ce choix en affirmant que les problèmes actuels sont bien trop alambiqués pour qu’un héros masculin les résolve de manière simple et homérique, comme dans un film de super héros. En dessinant des personnages féminins inspirants et complexes comme héroïnes, le réalisateur japonais peut mieux refléter dans leur caractère l’évolution du monde moderne. 

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Sévère réquisitoire contre l’exploitation de la Nature par l’homme, les œuvres de Miyazaki insufflent une vision du monde plus écologiste et féministe qui interroge nos représentations dominantes. Alors que Le Vent de lève (2013), dernier film de Miyazaki, affiche 136 millions de dollars au box-office mondial, le blockbuster Avengers Endgame (2019) lui comptabilise de son côté la somme impressionnante de 2,8 milliards de dollars. Cet écart saisissant entre le succès de deux films, de deux représentations du monde, l’une complexe et poétique, l’autre plus entendue et grossière, souligne un des paradoxes de notre temps. Alors que les réseaux sociaux constituent un moyen formidable pour chacun de consulter et construire soi-même l’information, d’élargir ses champs de représentation, les grandes productions, tirant les mêmes ficelles d’intrigue vues et revues, restent plus que jamais populaires.

Princesse Mononoké, 1997, Studio Ghibli. Princesse Mononoké, 1997, Studio Ghibli.

A l’heure où l’humanité se trouve à un carrefour civilisationnel, saisit par une crise sanitaire et écologique planétaire, il est peut-être temps de changer nos représentations, de valoriser l’engagement écologique et inclusif plutôt qu’un consumérisme abruti et autodestructeur. Parmi les œuvres inspirantes et positives, celles du studio Ghibli ont l’avantage d’être dotées d’une poésie saisissante et d’un message universel. Profitons de ce confinement pour faire une pause dans ce monde interconnecté et parfois anxiogène, pour tenter de poser notre réflexion et d’interroger nos propres représentations. Quitte à utiliser la bande passante de Netflix et polluer numériquement, autant regarder les chefs d’œuvres du studio Ghibli dont la dernière vague y est arrivée le 1eravril.

La pandémie mondiale du coronavirus pourrait être ce point de bascule dont on parle si souvent, non pas immédiatement au niveau économique, mais dans l’histoire de nos représentations. La crise sanitaire est liée à celle de notre biodiversité et au dérèglement de notre climat, les écosystèmes terrestres sont ainsi menacés, et la présence humaine sur notre planète est précaire. La résolution des deux crises structurelles, sociale et écologique, est la seule issue pouvant assurer une certaine pérennité aux sociétés humaines. Pour y arriver, il est temps de se fixer un cap commun, un socle de valeur universelles et partagées. Alors que nous sommes à la croisée des chemins, celui que nous propose Hayao Miyazaki a le mérite d’interroger avec poésie et clairvoyance nos représentations dominantes et de nous dessiner un avenir inclusif, juste et écologique. 

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