Gabriel Rockhill
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Billet de blog 3 déc. 2016

Vive l’anti-colonialisme américain !

La présidentielle américaine continue à dominer les médias de masse, alors qu'une bataille de résistance on ne peut plus importante se joue sur les plaines perdues du Dakota du Nord. Anti-coloniale et écologique, elle devrait nous concerner tous en tant qu'indigènes de la planète Terre.

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Oxymore ? Sans doute. Mais uniquement d’un point de vue colonial. Car au fin fond de l’Amérique, au moment même où la superpuissance mondiale fête Thanksgiving après avoir élu un sot démagogue comme président, se joue une bataille de résistance anti-coloniale dont les enjeux nous concernent tous.

Elle remonte bien loin dans le temps, touchant aux origines mêmes des colonies américaines. Mais sous sa forme actuelle, elle oppose la plus importante mobilisation de tribus indigènes depuis une centaine d’années à des entreprises en quête de profit par tous les moyens possibles. Celles-là se regroupent depuis le mois d’avril à la réserve indienne sioux de Standing rock, dans le Dakota du Nord, pour essayer de protéger – par des moyens non violents – l’eau, la terre et l’air menacés par un projet d’oléoduc de 1 885 kilomètres. Ce « serpent noir » est censé transporter du pétrole extrait par la procédure on ne peut plus polluante de la fracturation hydraulique, pour enrichir des entreprises pétrolières. Celles-ci comptent sur le monopole de la violence exercé par l’État pour cuirasser le capital, tout en investissant dans des forces privées de sécurité pour garantir leur droit aux profits à tout prix.

Voici les plus démunis du monde, en l’occurrence un peuple dont toute l’histoire est celle d’une oppression sans bornes, se dressant contre les plus puissants de notre soi-disant civilisation : ceux qui ont tout le pouvoir, tout l’argent et toutes les armes. Aspergés de gaz lacrymogène, attaqués par des chiens policiers, tirés dessus avec des balles en caoutchouc et des canons à eau gelée, surveillés et infiltrés par des agents provocateurs, arrêtés en masse et soumis à des fouilles à nu sans justification, ces indigènes et leurs alliés ont fait l’erreur d’exercer le droit – supposé être protégé par la Constitution américaine – de se réunir et d’exprimer leurs opinions pacifiquement. Puis ignorés par les médias de masse, laissés à l’abandon par les candidats à la présidentielle (mises à part la vaillante Jill Stein, et Bernie Sanders), autant que par Obama, les structures coloniales actuelles concourent à rendre leur lutte invisible, illégitime ou sans importance.

Et pour cause. Cette bataille dans un petit bled perdu de la superpuissance mondiale est un véritable choc des civilisations. Non point celui fabriqué par des idéologues américains pour donner du grain à moudre à l’Empire après la chute du mur de Berlin. Mais le vrai choc tectonique de la mission civilisatrice qui, sous le drapeau du progrès industriel, a semé de la destruction dans tous les coins de la planète, écrasant des cultures entières sans sourciller. Ce choc, palpable encore aujourd’hui dans les photographies de Standing rock juxtaposant des tipis et des indiens à cheval à des blindés et des brigades soi-disant anti-émeutes, est celui qui oppose la civilisation du capitalisme débridé et sa vision du monde instrumentaliste à des cosmologies osant dire que l’eau, la terre et l’air sont plus importants que le profit.

Si ce conflit des cosmologies est si important, ce n’est pas simplement parce qu’un bouffon médiatique arrive à la maison blanche qui préfère le dogme des entreprises pétrolières au consensus scientifique sur le changement climatique. Ce n’est pas non plus parce que les protecteurs d’eau sont contre « nous », l’Europe, les hommes blancs ou que-sais-je. Tout au contraire, c’est parce qu’il s’agit précisément – comme ils le disent eux-mêmes – d’une lutte pour nous tous. Leurs slogans cernent parfaitement l’incohérence d’une culture fondée sur la destruction des conditions de possibilité de la vie : « On ne peut pas boire du pétrole ! » « On ne peut pas manger de l’argent ! »

Sur les plaines perdues du Dakota du Nord, loin des plateaux de télévision et des manœuvres politiques de Washington, la bataille de notre génération se joue. Les Amérindiens et leurs alliés, appuyés sur le profond héritage d’une culture qui vivait en harmonie avec le monde naturel, montent une résistance inouïe contre une civilisation guerrière qui nous colonise tous en mettant l’argent au-dessus de la vie.

À l’époque de l’anthropocène, où les êtres humains se rapprochent lentement mais sûrement de leur scène finale sur la planète, les protecteurs lancent un appel on ne peut plus important. Il a déjà été largement entendu par des militants qui organisent des actes de solidarité, mais il mérite d’être diffusé partout dans le monde : nous sommes tous des indigènes de la planète Terre !

La lutte anti-coloniale, dans ce sens, c’est la lutte pour une culture – comme celles qui ont été décimés par l’expansion capitaliste en Amérique – qui ne se construit pas dans une opposition à la nature. Elle n’est pas, à vrai dire, contre un groupe quelconque. Elle est pour nous tous. Car il s’agit d’une bataille pour la vie contre une civilisation la détruisant à grands pas. Son appel ne pourrait être plus inclusif : colonisés du monde entier, ralliez-vous aux indigènes de la planète, que nous sommes tous !

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