L’Antifa outre-Atlantique

Les luttes s’intensifient outre-Atlantique. Des fascistes, des nazis et des militants racistes ont lancé l’assaut depuis l’investiture d’un richissime homme d’affaires jupitérien, raciste et misogyne, dont la candidature fut soutenue par des nationalistes blancs et l’ancien chef national du KKK, David Duke.

Les luttes s’intensifient outre-Atlantique. Des fascistes, des nazis et des militants racistes ont lancé l’assaut depuis l’investiture d’un richissime homme d’affaires jupitérien, raciste et misogyne, dont la candidature fut soutenue par des nationalistes blancs et l’ancien chef national du KKK, David Duke. Ils organisent de grandes manifestations, promeuvent leurs porte-paroles sur des campus universitaires et dans les médias, s’attaquent brutalement à des manifestants antifascistes (dont Heather Heyer, tuée à Charlottesville), et se battent bec et ongles pour légitimer un discours et des pratiques qui rappellent à bien des égards ceux de l’entre-deux-guerres en Europe, et ceux de la grande époque du lynchage aux États-Unis.

Ci-contre se dresse une masse anonyme qui n’accepte pas l’idée selon laquelle le nazisme, le fascisme et la suprématie blanche seraient autant d’opinions à respecter parmi d’autres. Sans porte-parole, et souvent habillé en noir et masqué pour résister à la surveillance outrancière de l’État, l’Antifa – une abréviation de l’antifascisme – refuse d’être tolérant de ceux et celles qui souhaitent décimer une grande partie de la population, ou qui prétendent que l’on devrait avoir le « droit » de promouvoir de telles idées. Il s’organise de façon autonome pour faire ce que l’État-entreprise et ses médias de masse ne feront pas : prendre une position ferme et nette contre le virage fasciste du capitalisme néolibéral.

Cette prise de position est d’autant plus importante d’un point de vue historique. Car l’entre-deux-guerres en Europe a clairement montré que la tolérance de la part des libéraux n’a pas empêché la montée en puissance du fascisme, comme Mark Bray l’a si bien expliqué dans un entretien récent. Au contraire, l’attitude tolérante de ceux et celles qui voulaient wait and see ce que Hitler et Mussolini allaient faire (ou qui pensaient qu’il fallait respecter le prétendu « choix du peuple »), cette attitude était tout à fait complice dans sa passivité.

 L’Antifa entend apprendre de l’histoire. D’aucuns n’ont jamais vu venir des régimes politiques qui étaient parmi les plus autoritaires, répressifs et destructeurs du 20e siècle. Et le fascisme européen a réussi à mobiliser la machinerie des gouvernements parlementaires et des médias de masse à ses propres fins. Il a convaincu plus d’un à baisser les bras. 

Malgré quelques différences historiques, on assiste à une lutte tout à fait semblable aujourd’hui. Les réactionnaires ont mobilisé la propagande de la « liberté d’expression » et du « discours civilisé » pour encourager la suprématie blanche, l’ultra-nationalisme, la xénophobie, l’islamophobie, la misogynie, etc. Soutenus, promus et financés par des éminences grises de l’Establishment, ils s’efforcent de caractériser celles et ceux qui refusent leur point de vue belliqueux comme des intolérants. Et ils ne cessent de désigner l’Antifa – qui n’est, dans le fond, qu’une lutte contre la violence du fascisme – comme violent. S’acharnant de se présenter à tout prix comme les victimes, ils prétendent pouvoir justifier d’avance leur revanche, qui a déjà commencé (et depuis bien longtemps).

Car l’État et les forces policières se sont rangés à de nombreuses reprises du côté des fascistes. Et les médias ont allègrement suivi leur exemple en participant à la délégitimation de la lutte antifasciste, et ceci en insistant sur la prétendue « violence » de groupes très divers qui s’organisent de différentes manières et sont souvent investis dans des projets politiques positifs de reconstruction sociale (comme c’est le cas du Radical Education Department). Ceci est d’autant plus remarquable dans un pays fondé, entre autres, sur le récit nationaliste de sa prétendue défaite militaire – et donc on ne peut plus violente – du fascisme pendant la deuxième guerre mondiale.

Alors que la police américaine tue environ 1 000 personnes par an, que les États-Unis ont de loin la population carcérale la plus élevée du monde (2,3 millions), que les USA ont le budget militaire le plus important et sont le premier marchand d’armes de la planète, que l’Empire américain est on ne peut plus investi dans des guerres sans fin et a tenté de renversé plus de 50 gouvernements depuis le milieu du 20e siècle, ça serait le peuple qui exerce son autonomie en s’organisant contre la violence du fascisme qui serait « violent ». C’est le monde à l’envers, comme j’ai essayé de l’expliquer en détail dans un article récent avec Ramona E. Durán. À la violence de l’État-entreprise s’ajoute celle de sa branche propagandiste, qui tient justement à représenter l’autonomie politique du peuple comme violente.

On touche ici, peut-être, au cœur même du phénomène de l’Antifa outre-Atlantique. Car ce qu’il démontre avant tout, c’est le pouvoir du peuple de s’organiser de façon autonome au nom du démantèlement d’un système on ne peut plus violent. Car le fascisme dont il est question ne date pas du tout de hier. Il s’inscrit intimement dans l’histoire du capitalisme à la dite ère des démocraties de masse (ainsi que dans la longue histoire de la suprématie blanche). Ne soyons donc pas étonnés que l’État-entreprise s’y oppose farouchement, en braquant toutes ses armes propagandistes sur l’Antifa. Car ce qu’ils veulent éviter à tout prix, et ce qu’ils souhaitent écraser et éradiquer de l’histoire, c’est un peuple qui s’organise pour lui-même à des fins non-violentes.

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Gabriel Rockhill est philosophe et sociologue franco-américain. Il est professeur à l'université Villanova et fondateur de l'Atelier de théorie critique à la Sorbonne. Il tient un blog sur Mediapart. Parmi ses ouvrages : Contre-histoire du temps présent(CNRS Éditions, 2017), Interventions in Contemporary Thought (Edinburgh University Press, 2016), Radical History & the Politics of Art (Columbia University Press, 2014), Logique de l’Histoire (Éditions Hermann, 2010). Sur Twitter : @GabrielRockhill. Pour plus d'informations : https://gabrielrockhill.com.

 

 

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