Furcy, né libre, avec dans le rôle principal de Furcy, Makita Samba
Je l’ai vu hier ce film, à sa sortie dans mon cinéma préféré. Pas facile à regarder cette évidence, comme toujours quand on voit des humains en faire souffrir d’autres, jusqu’à les tuer. On leur doit bien ça pourtant, à tous ceux qui l’ont vécu et à ceux qui le vivent encore, même si c’est autrement… L’esclavage fut une abomination monstrueuse. Et tout ça, en partie, parce que les Français aiment le sucre, la bonne excuse… L’irréparable, les Blancs l’ont commis, sans aucun doute. Pendant des siècles partout où ils sont passés. Et ce n’est pas fini. Les sacs de douleur sont lourds, très lourds. Furcy lui, a mis 26 ans à faire valoir ses droits au Tribunal. Il y est arrivé parce qu’il savait qu’il était un homme libre et qu’il avait les mêmes droits que tous les hommes. Et que des avocats blancs l’ont cru et aidé. Et pendant tout ce temps il a galéré, au sens propre du terme, dormi avec les pieds entravés, le cou encerclé par les fers. Il a été battu atrocement par des hommes et des femmes blancs, parce qu’il a donné une partie de son riz à un esclave plus jeune. Ce riz qu’on leur mettait dans la main à la louche. Et finalement presque sauvé grâce à un ouragan qui a tout dévasté et privé son « propriétaire » de ses biens…
Il vaut mieux que je laisse le réalisateur, Abdel Malik en parler, de son film. Il l’a fait dans une émission « les funérailles des tabous »
à partir de 6’ (…) « Moi ce qui m’intéressait, c’est de dire qu’à une époque où en France on parle de la figure de Victor Schoelcher, très bien, il n’y a aucun problème vis-à-vis de ça. Mais on ne peut pas avoir en même temps un Blanc bourreau et un Blanc libérateur et le Noir qui est en périphérie de sa propre histoire, qui est passif par rapport à son histoire. Et c’est problématique. Parce que le trauma de l’esclavagisme c’est quelque chose qui se transmet jusqu’à aujourd’hui. Il y a des problématiques qu’on vit aujourd’hui, qui sont directement liées à cette histoire-là. Donc moi, quand j’ai fait ce film, j’avais vraiment cette idée de pouvoirs déposer nos sacs de douleurs. Comment on va déposer nos sacs de douleurs et enfin construire, et travailler à la réconciliation. Mais travailler à la réconciliation, avant de parler d’un autre, c’est la réconciliation de soi avec soi-même. Si on n’est pas en paix avec soi il est impossible d’être en paix avec les autres. Et dans ce sens-là, on doit raconter des histoires -nous autres qui sommes des raconteurs d’histoires- on doit raconter des histoires qui permettent d’être des références pour nous permettre de grandir ; qui vont nous permettre de nous épanouir en tant qu’individus. Individus qui sont dans une communauté mais qui ne se limite pas à cette communauté. Ce qu’on appelle communément, l’essentialisme. Pour moi cette démarche-là était fondamentale, de raconter cette histoire par ce prisme-là.
Cette idée de réconciliation finalement -j’ai présenté le film quand il est sorti, j’ai fait en sorte de le présenter d’abord là, puis en Martinique, en Guadeloupe, puis en Guyane et je discute avec les gens. Je parle avec des gens qui dans leur sang, sont à la fois des descendants d’esclaves et des descendants d’esclavagistes. Comment on fait ? Et c’est précisément cette idée de réconciliation qui part de là. C’est qu’à un moment donné, ce qu’il faut comprendre comment faire. Réconciliation c’est un mot. Mais comment ça se passe concrètement ? C’est le fait de dire tout simplement que si on travaille à se dire qu’on demande réparation, c’est légitime. Après tous les esclavagistes ont dit que le manque à gagner quand il y a eu l’abolition, ils ont récupéré de l’argent. On connaît l’histoire de Haïti, je ne vais pas vous faire le dessin. Donc demander réparation, c’est légitime. Mais dans cette démarche de demander réparation, il faut aussi reconnaître une autre dimension, qui est l’irréparable. On ne peut pas vivre quatre cents ans d’esclavage et croire qu’on va donner un billet et l’histoire est réglée. Après ils vont dire quoi ? « Ça y est on t’a donné l’argent pourquoi tu viens encore nous casser la tête ? » Comme certains le disent déjà.
L’irréparable c’est quoi ? Quand je dis « déposer nos sacs de douleurs », ça ne veut pas dire que la plaie va disparaître, on va passer de plaie béante à une plaie, et qu’on va devoir apprendre à vivre avec. Et pour moi ce film peut participer à ce travail de guérison. » Abd Al Malik
Agrandissement : Illustration 2