Pour une insurrection pacifique
Par Stéphane Hessel
« (...) J’ai noté -et je ne suis pas le seul- la réaction du gouvernement israélien confronté au fait que chaque vendredi les citoyens de Bil’in vont, sans jeter de pierres, sans utiliser la force, jusqu’au mur contre lequel ils protestent. Les autorités israéliennes ont qualifié cette marche de « terrorisme non-violent ». Pas mal… Il faut être israélien pour qualifier de terroriste la non-violence. Il faut surtout être embarrassé par l’efficacité de la non-violence qui tient à ce qu’elle suscite l’appui, la compréhension, le soutien de tous ceux qui dans le monde sont les adversaires de l’oppression.
La pensée productiviste, portée par l’Occident, a entraîné le monde dans une crise dont il faut sortir par une rupture radicale avec la fuite en avant du « toujours plus », dans le domaine financier mais aussi dans le domaine des sciences et des techniques. Il est grand temps que le souci d’éthique, de justice, d’équilibre durable prévalent. Car les risques les plus graves nous menacent. Ils peuvent mettre un terme à l’aventure humaine sur une planète qu’elle peut rendre inhabitable pour l’homme.
Mais il reste vrai que d’importants progrès ont été faits depuis 1948 : la décolonisation, la fin de l’apartheid, la destruction de l’empire soviétique, la chute du mur de Berlin. Par contre, les dix premières années du XXème siècle ont été une période de recul. Ce recul, je l’explique en partie par la présidence américaine de Georges Bush, le 11 septembre, et les conséquences désastreuses qu’en ont tiré les Etats-Unis, comme cette intervention militaire en Irak. Nous avons eu cette crise économique, mais nous n’en avons pas davantage initié une nouvelle politique de développement. De même, le sommet de Copenhaque contre le réchauffement climatique n’a pas permis d’engager une véritable politique pour la préservation de la planète. Nous sommes à un seuil, entre les horreurs de la première décennie et les possibilités des décennies suivantes.
Mais il faut espérer, il faut toujours espérer.
La décennie précédente, celle des années 1990, avait été source de grands progrès. Les Nations Unies ont su convoquer des conférences comme celles de Rio sur l’environnement, en 1992 ; celle de Pékin sur les femmes, en 1995 ; en septembre 2000, à l’initiative du secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, les 191 pays membres ont adopté la déclaration sur les « Huit objectifs du millénaire pour le développement », par laquelle ils s’engagent notamment à réduire de moitié la pauvreté dans le monde d’ici 2015. Mon grand regret, c’est que ni Obama ni l’Union européenne ne se soient encore manifestés avec ce qui devrait être leur apport pour une phase constructive, s’appuyant sur des valeurs fondamentales.
Comment conclure cet appel à s’indigner ? En rappelant encore que, à l’occasion du soixantième anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance, nous disons le 8 mars 2004, nous vétérans des mouvements de résistance et des forces combattantes de la France libre (1940-1945) que certes « le nazisme est vaincu, grâce au sacrifice de nos frères et sœurs de la Résistance et des Nations Unies contre la barbarie fasciste. Mais cette menace n’a pas totalement disparu et notre colère contre l’injustice est toujours intacte ».
Non, cette menace n’a pas totalement disparu. Aussi appelons-nous toujours à « une véritable insurrection pacifique contre les moyens de communication de masse qui ne proposent comme horizon pour notre jeunesse qua la consommation de masse, le mépris des plus faibles et de la culture, l’amnésie généralisée et la compétition à outrance de tous contre tous ».
Stéphane Hessel « Indignez-vous », (2010) p20 et 21, en conclusion…
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