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« L’élément déclencheur -des révoltes du 16 mai- est le projet de loi constitutionnel sur le dégel du corps électoral aux élections provinciales. C’est incroyable de se dire que cet élément était le socle sur lequel les accords de paix se sont construits et qu’aujourd’hui, dans une perspective où l’État français nous sollicite pour trouver un accord global, il ajoute comme une épée de Damoclès ce projet de loi. Il faut être sérieux.
On nous demande de nous saisir de la suite de l’accord de Nouméa, qui pour nous est l’accession à la pleine souveraineté et que tout le monde a signé : le FLNKS, l’État français et les loyalistes. Et au moment où on s’engage sur ces réflexions, on change les règles du jeu. Ce n’est pas correct, et la mobilisation qui était pacifique est la traduction logique de cette violence institutionnelle. »
(…)
« Nous sommes un vieux pays, un vieux peuple, et nous discutons doucement. Si vous voulez marcher vite, vous marcherez seul.
Aujourd’hui, si on veut aller plus loin dans les discussions, il faut des gages de confiance, et je l’ai dit au président de la République. Ce qui veut dire le retrait définitif du texte, et une mission de dialogue que nous demandons depuis 2022. Nous attendons que l’État reprenne sa part. Pour nous, c’est urgent. » (…)
La coutume ?
« Déjà, c’est un mot français. Dans les langues Kanak, il y en a plein pour parler de cela. Dans ma langue, il y a deux mots : « hun môô », qui veut dire « la manière dont tu es assis », et le deuxième « hun hen », qui signifie « la manière dont tu avances ». Ces deux mots traduisent les expressions de la coutume.
Quand tu arrives chez quelqu’un, tu vas dire « Hun môô… » : c’est comme ça qu’ils font ici, leur manière d’être, assis sur le sol, la colonne vertébrale, on devient racine, cocotier, sapin… Des générations qui se succèdent à un endroit et ont nourri la terre des échanges, de la sueur, du sang, des larmes, de l’expérience du monde. C’est lié au poteau de la case et à la flèche faîtière.
Et puis « hun hen », c’est « tu marches ». Parce que la vérité de chaque humain est de prendre une moitié pour cheminer, construire son parcours au contact de l’autre, un peu à la manière des philosophes grecs. C’est pour cela qu’on veut cette solidarité, ce « nous », pour faire pays et faire société. Le concept de coutume se traduit dans ces deux dynamiques, c’est une respiration. Ça se traduit par des chants, des danses, des recettes de cuisine, de la musique, et beaucoup d’histoires. La vérité ultime, c’est l’échange. »
Emmanuel Tjibaou, député Kanak -journal L’Humanité – 6 septembre 2024 - extraits Merci à l'Humanité